Le Jardin des Arts à Châteaubourg – La poésie à l’état de nature

Nicolas Winz, courtesy Jardin des Arts 2012

Initié en 2002 à Châteaubourg, en Ille-et-Vilaine, par l’association Les Entrepreneurs Mécènes, le Jardin des Arts présente chaque année, de mai à septembre, une nouvelle série de sculptures et installations monumentales spécifiquement commandées pour l’événement. A l’occasion de son dixième anniversaire, la manifestation a pour la première fois été placée sous le signe d’un thème particulier  : 15 projets(1) viennent ainsi illustrer la notion de lien, celui tissé depuis 10 ans entre les mécènes et les artistes, ces derniers et le public, l’art et la nature, ou encore l’art et l’école.

Disséminés à travers les cinq hectares du parc d’Ar Milin’, à Châteaubourg, les pièces de l’édition 2012 du Jardin des Arts font toutes la part belle à la nature et à la relation que nous entretenons avec elle. Patrick Demazeau convie, par exemple, le visiteur à s’asseoir un moment pour se détendre, méditer et engager la conversation avec un… arbre ! «  Un banc placé le long d’une allée, dans un parc invite au repos, à la rencontre. En l’occurrence celle avec la nature, puisqu’un arbre s’y est installé ! J’ai créé cet espace de communication pour rapprocher l’homme de la nature. Une place où ce dernier peut discuter du temps, des saisons et des préoccupations de notre époque.  » L’artiste, également connu sous le nom de Made, aime par ailleurs parler d’art pictural pour évoquer son travail  : «  Ma peinture est proche de celle de Cézanne, seuls les paysages ont changé  », note-t-il ainsi joliment.

D’immenses yeux se dressent en travers d’une étendue d’herbe, le regard tourné vers le ciel. Abandon est une œuvre de Violaine Dejoie-Robin qui lui a été inspirée par l’histoire de Sainte Germaine de Pibrac(2) et du tableau éponyme réalisé par Dominique Ingres en 1856. «  Son regard résume l’innocence et la solitude de sa vie terrestre  », explique la plasticienne. Pour composer point par point l’image, l’artiste utilise une technique qui rappelle celle de la tapisserie. «  Le support est un filet de pêche sur lequel je noue, d’une demi-clé à chaque intersection, des bandes de tissu en toile de spi. (…) La particularité de cette image tissée est sa visibilité des deux côtés. Il n’y a pas d’envers mais une matière différente : d’un côté la trame des points (les nœuds), et de l’autre, les rubans formant l’image comme une peinture à grands traits de pinceaux. Je considère la fin d’un tissage quand je l’installe en pleine nature.  »

(1) Les participants à l’édition 2012  : Guillaume Castel, Prisca Cosnier, Violaine Dejoie-Robin, Patrick Demazeau, Sébastien Guandalini, David Lachavanne, Delphine Lecamp, Annick Leroy, Guy Lorgeret, Edith Meusnier, Christian Pichard, Rustha Luna Pozzi-Escot, Vanessa Rosse, Laurent Weiss, Nicolas Winz.

(2) En 1601, la jeune fille meurt de maladie à 22 ans, après avoir été maltraitée et abandonnée à son sort. Quarante ans plus tard, son corps est retrouvé intact, une couronne de fleurs posée sur la tête. Elle est béatifiée deux cent ans plus tard et devient la patronne des anonymes qui souffrent, des malades et des déshérités.

Violaine Dejoie-Robin, courtesy Jardin des Arts 2012
Abandon, filet de pêche, toile de spinnaker, cadre métal, Violaine Dejoie-Robin, 2012
David Lachavanne s’appuie pour sa part sur des objets du quotidien, qu’il détourne allègrement pour engager avec la nature un dialogue insolite et poétique. L’eau, le vent et le bois sont quelques-uns des matériaux de prédilection qui l’accompagnent. Il présente ici Echelle relative n°2, dont les barreaux s’élèvent vers la cime des arbres en suivant un chemin pour le moins tortueux. «  Entre la notion d’artificiel et de naturel, je détourne l’objet commun de sa fonction ou de sa forme habituelle, tout en m’inspirant de son sens littéral, explique-t-il. (…) En portant un regard critique sur l’environnement qui m’entoure, je veux évoquer la possibilité de faire avec le vivant dans toute sa diversité  : avec ses défauts, son unicité et son extravagance et non pas en voulant le contraindre, ni le transformer en fonction de nos exigences. Cette sculpture joue aussi sur une notion de démesure, puisque l’objet n’est pas à la dimension de l’homme, mais à celle de l’arbre dans lequel il a été façonné.  »

Tel le vestige insolite d’un récit fantastique inédit, un immense pied d’acier au talon relevé et aux ongles soigneusement vernis de rouge semble avoir été surpris en pleine course… Cette pièce interpellant sans détour le regard comme l’imagination témoigne bien de la volonté de Delphine Lecamp de susciter chez le spectateur l’envie de «  se raconter des histoires  ». «  J’aime l’idée d’un art populaire qui ne soit pas réservé à une élite, précise-t-elle. Je veux être une artiste publique qui fait de la sculpture publique.  » Au fil des ans, la plasticienne a développé une technique singulière  : «  De par le matériau, je me rapproche de la carrosserie. Mais comme j’utilise des marteaux pour former les plaques de tôle, ça s’apparente aussi au travail du cuivre. Je crée à partir de feuilles de tôle que je forme, que je martèle et que je soude.  »

David Lachavanne, courtesy Jardin des Arts 2012
Echelle relative n°2, bois de chêne, David Lachavanne, 2012

200 œuvres exposées en dix ans

Le Jardin des Arts est né sous l’impulsion de Gisèle Burel, co-dirigeante d’une entreprise de matériel agricole et présidente de l’association des Entrepreneurs Mécènes, qui compte aujourd’hui 18 membres. « Il ne s’agit pas de subventionner des artistes mais de leur offrir une galerie à ciel ouvert. Et pour les entreprises de prolonger leur mission économique par une dynamique créative. » En dix ans, 70 jeunes talents et artistes confirmés ont exposé quelque 200 œuvres dans le parc d’Ar Milin’, à Châteaubourg près de Rennes.

Delphine Lecamp, courtesy Jardin des Arts 2012
Le pied, acier soudé et poncé, Delphine Lecamp, 2012
Guy Lorgeret affectionne lui aussi cette notion d’accessibilité de l’art. Le visiteur reconnaît ici les silhouettes longilignes de ses personnages féminins, qui, comme à leur habitude, se déplacent en groupe et drapés de longues robes en terre cuite. Le nez au vent et perchée sur des bicyclettes évoluant à plusieurs mètres du sol, la petite troupe s’achemine avec une assurance tranquille vers une mystérieuse destination. Une nouvelle fois, l’imagination s’emballe. «  J’aime ce moment où je peux confronter mes objets à un lieu, note Guy Lorgeret. Le projet s’inscrit dans le paysage, tout en prenant soin de ne pas transgresser son intégrité. L’enjeu est l’intégration de ce corps étranger dans un milieu naturel, puis l’observation du travail du temps sur les matériaux. L’ampleur de l’installation et l’infinité de points de vue qu’elle propose donnent par ailleurs l’opportunité au public d’entrer au cœur de la sculpture. Car l’individu participe bien évidemment de ce dispositif.  »

Pour clore cette balade loin d’être exhaustive, un dernier détour nous emmène vers la pièce joyeuse et colorée de Nicolas Winz, constituée d’une multitude de petites «  voiles  » triangulaires se déployant autour d’un mât central et se mouvant doucement au gré du vent. Le rose fluo est la couleur unique de Milin’ In Milin’ qui vient jouer – et trancher – avec la végétation et le ciel alentours. «  Volontairement monochrome, la sculpture conçue comme une œuvre d’art in situ devient, par le jeu qu’elle impose, une composante indissociable du paysage  », insiste l’artiste. S’il peut être perçu comme agressif par les amoureux de la nature, le choix de la couleur est pourtant tout sauf une provocation et marque «  la volonté d’amener dans le cadre visuel la teinte manquante sur le cercle chromatique (rouge-vert-bleu) de nos paysages au climat tempéré. Le rose et son corollaire – le rouge étant la couleur du dessous, de ce qui est généralement escamoté à la vue : le sang, la chair à vif, le magma – ne sont présents que par petites touches dans les fleurs ou de manière fugace lors du coucher de soleil. C’est aussi la couleur complémentaire du vert  : sur une photo en négatif, forêts et prairies apparaissent en rose.  »

Ce parcours éclectique et foisonnant, parsemé de rêve et de poésie, est à partager en famille sans modération jusqu’au 16 septembre.

Guy Lorgeret, courtesy Jardin des Arts 2012
À bicyclette, Guy Lorgeret, 2012

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