Pat Andrea à Paris – Le jeu des combinatoires

Pat Andrea_Kamikaze

Une exposition en cours à la galerie Area à Paris a fait le pari d’exhiber sur ses murs les troublants dessous d’une œuvre, celle de Pat Andrea. Judicieusement nommés « outils d’atelier », des fragments graphiques d’architectures et des figures, en calque ou partiellement dessinés à même la paroi, rapportent ici l’histoire d’une peinture percutante et sexuée, qui organise l’espace à sa guise et joue à se recomposer. A l’occasion de cet Atelier Transparent, portrait d’un peintre qui nargue l’interprétation unique de ses tableaux et lui préfèrera toujours l’art du glissement de sens et des combinaisons, gagnantes évidemment.

Chaleureux et disert, Pat Andrea se prête volontiers au jeu de l’interview dans son immense atelier d’Arcueil, tout en verrières et carrelages blancs, ex-abattoir municipal transformé en cuisine industrielle pour cantines scolaires avant de devenir atelier d’artiste. L’historique du lieu n’est pas fait pour déplaire à ce peintre dont les images peuvent être d’une démesure crue et cruelle, et les personnages disproportionnés et découpés comme dans des dessins d’enfants.

Né à La Haye, où il fait ses études et commence à montrer son travail, Pat Andrea partage sa vie entre la Hollande, l’Argentine – dans les années 1970, il y rencontre sa femme et passe brièvement par les geôles de la junte militaire après le coup d’état de 1976 – et la France, où il s’installe définitivement en 1979.

Grand, l’allure sportive, Pat Andrea porte beau ses sept décennies. Au milieu de ses œuvres, et de celles de son fils, qui occupent une petite zone dans l’atelier, il parle avec beaucoup d’assurance et de simplicité : celle de l’artiste internationalement reconnu sur la scène de l’art contemporain, comme celle de l’enseignant qu’il a été pendant plusieurs années aux Beaux-Arts de Paris. Peinture et dessin s’inscrivent dans la lignée familiale. En amont, une mère illustratrice et un père peintre, et surtout un grand-père imprimeur, notamment des lithographies d’Escher, à La Haye :  « J’ai beaucoup d’admiration pour la qualité de sa technique : il savait imprimer parfaitement jusqu’à 400 œuvres, là où d’autres montraient leur faiblesse d’exécution dès la 100e… » En aval, une épouse peintre – Cristina Ruiz Guinazu –, un fils dessinateur et une fille étudiante en art. A deux reprises, dont une à Perpignan en 2012, l’artiste a d’ailleurs exposé avec les siens, ce qui lui semble une évidence, confirme-t-il avec bonhomie : « Il ne faut pas être “égocentré”, il y avait de l’espace pour tout le monde, alors pourquoi pas ! »

Pour autant, Pat Andrea ne traite pas son travail à la légère. Il se sent entièrement concerné par son art, jusqu’à préciser qu’il y a « d’abord dessiner et peindre, et ensuite l’amour », agitant aussitôt le doigt en l’air en souriant : « Une femme qui vit avec un artiste doit savoir ça. »

Pat Andrea, photo S. Moinet-Fels

L’humour et la distanciation sont le contrepied des images composées par le peintre, où le sexe – principalement féminin –, la violence et parfois la mort ont la part belle. Si lui affirme ne jamais savoir où il va lorsqu’il entame un tableau, il nous entraîne cependant dans un univers devenu familier au fil de ses œuvres. Dans des espaces géométriques, souvent vides, aux aplats de couleurs nettes et tranchées, des individus isolés sont campés face à nous comme sur une scène. Silhouettes précises et soulignées, femmes aux têtes directement posées sur des jambes, volontiers écartées, jupe – lorsqu’il y en a – et chevelure déployée, couteaux brandis, tabourets qui tombent et tables qui tanguent… Les figures clés du casting de Pat Andrea sont comme en apesanteur, figées dans leur mouvement, au bord de la catastrophe ou du plaisir. Et lorsque, à l’occasion de l’édition d’un livre (Diane de Selliers, 2006) il peint une cinquantaine de tableaux autour de l’Alice aux Pays des Merveilles de Lewis Carroll, c’est bien une flamboyante et freudienne traversée d’inconscient qu’il nous donne à voir.

L’artiste procède par association d’éléments qu’il réutilise pour créer des assemblages théâtralisés, où le déséquilibre règne. Ses personnages morcelés circulent d’un tableau à l’autre avec des agencements et des postures qui donnent un sens différent à chacun. Il convient tout à fait à Pat Andrea que ses « spectateurs » puissent se raconter « l’histoire qu’ils veulent ». « Ce que je fais… ne s’explique pas ! », affirme avec véhémence celui qui définit sa propre démarche comme celle de « l’irréalisme ». Interrogé sur les têtes surdimensionnées qu’il donne aux femmes, il répond qu’il s’agit peut-être bien là d’un reste d’opposition à son père, qui lui enjoignait de « faire toujours la tête un peu plus petite qu’en réalité. » Et d’ajouter, moqueur : « Finalement, il ne faut jamais chercher trop loin les raisons… »

Idem, sans doute, pour cet érotisme omniprésent dans l’œuvre de Pat Andrea, contrepied alors d’une origine protestante ? ! S’il a bien conscience que « ça peut déplaire à certains » et que ses œuvres ne seront jamais exposées au-delà de certaines frontières… qu’importe : il est convaincu que la sexualité nous fonde et que le désir constitue le moteur de notre relation à l’autre. Le sexe de la femme est donc toujours figuré dans sa peinture, comme la désignation épurée de son essence même. Et quand on lui fait remarquer qu’elle est peut-être ainsi réduite à sa plus simple expression, il rit, avant de pointer en guise de réponse un tableau récent : une femme en regarde une autre, sa chevelure de gorgone posée comme un châle sur ses épaules, sa tête représentée de profil est comme casquée par les circonvolutions de son propre cerveau…

Pat Andrea

Pat Andrea

En matière de peinture, de couleur, de perspective, ou de représentation traditionnelle de la nature, Pat Andrea se déclare autodidacte : étudiant à La Haye, c’est le dessin qu’il vient apprendre. Sa formation aux techniques picturales, il la fera par les livres, les musées et les rencontres. Si l’artiste mélange à plaisir gouache, aquarelle, crayons de couleur, fusain, collage, feuille d’or et d’argent… sur la toile, aujourd’hui il utilise principalement la peinture à la caséine, plus lumineuse et mate que l’huile dont il n’aime pas la brillance. Elle procure ce rendu davantage « distancié » et plat qu’il recherche et que le support papier, qu’il a travaillé quasi exclusivement pendant une quinzaine d’années, permet d’obtenir. C’est peut-être pour cela qu’il a longtemps fait évoluer ses personnages dans des univers graphiques, plutôt blancs, et que dans son œuvre, les éléments de la nature entrent en scène plus tardivement.Le dessin comme un défi

Ce qui fait agir Pat Andrea, c’est d’abord et encore le dessin, qu’il dit « adorer ». Il s’agit pour lui d’un véritable « défi » à relever que de prétendre, par de « simples lignes noires », créer une forme dans l’espace. Dessin et papier restent donc ses outils préférés : « La surface du papier n’est jamais plane et j’aime ce grain sur lequel le fusain s’applique et s’accroche… » Il aime aussi s’attaquer directement aux murs des galeries pour y tracer de grandes fresques en noir et blanc. Ce fut le cas chez Area déjà, en 2013, avec pour seul outil un tison encore enflammé sorti du feu… Pat Andrea se souvient : « Il était prévu que le dessin serait effacé sur place, mais certains spectateurs ne le voulaient surtout pas : ils n’osaient pas détruire une œuvre ! » Lui, par contre, se réjouit de ce mouvement de création et d’effacement, dont il a fait la première expérience il y a 10 ans en Espagne, au Musée de la Coruna. Et il précise avec une fierté ironique : « Je suis devenu un spécialiste des œuvres éphémères ! »

Volontiers ludique, mais pas seulement : l’artiste a connu la violence et la répression politique en Argentine, sous la dictature du général Videla. La confusion et la brutalité meurtrière de cette période l’amènent à créer, de retour en Europe, une série de 34 dessins auxquels l’écrivain argentin Julio Cortazar associera le texte d’un de ses contes : El Tango de la Vuelta, publié en 1982 et dont une réédition ressort actuellement, restitue la mémoire d’un enfer personnel où s’affrontent couteaux et tango…

Parmi les projets de Pat Andrea, une exposition itinérante des tableaux d’Alice au Pays des Merveilles, qui part à travers le monde, et une rétrospective en préparation, qui aura lieu en 2017 au fameux Gemeentemuseum de La Haye. Ce retour aux sources en forme d’hommage peut le fait sourire, lui pour qui l’art est synonyme de mouvement, d’interprétation du monde, et de liberté profonde.

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