Luc Tuymans à La Louvière – C’est formidable !

Luc Tuymans, photo S. Deman

Le Centre de la gravure et de l’image imprimée de La Louvière, près de Mons en Belgique, offre de découvrir jusqu’au 10 mai un pan méconnu – et pourtant prolifique – du travail de Luc Tuymans, que constitue son œuvre graphique. Fruit, depuis la toute fin des années 1980, de constants allers et retours avec sa pratique picturale, mais aussi photographique, elle témoigne tant de thèmes récurrents chez l’artiste anversois – la Seconde Guerre mondiale, le passé colonial de son pays, la montée de l’extrême droite ou encore les fraternités religieuses – que d’une inlassable volonté d’expérimenter les techniques et supports les plus divers

«  Tout comme les dessins, je n’ai pas l’habitude de montrer mes travaux imprimés  ; pourtant, ils m’ont toujours accompagné  », précisait d’emblée l’artiste, lors de la présentation de son exposition à la presse en février dernier. De fait, Suspended est seulement la deuxième manifestation d’envergure qui leur ait été consacrée, après celle organisée en 2013 par le Gemeentemuseum Den Haag, situé à La Haye aux Pays-Bas. Le front haut et dégagé, le regard – bleu – franc et direct, Luc Tuymans, qui célèbre ses 57 ans cette année, affiche une tranquille élégance, évoquant son travail avec autant de détails et d’anecdotes que de simplicité. L’humour, voire l’autodérision, ne sont jamais bien loin et c’est ponctué d’éclats de rire que se déroule un parcours dense et généreux à travers les trois étages investis par ses œuvres. «  L’impression est un médium complètement différent de la peinture, poursuit-il. Alors que je réalise une toile en une journée, lorsque je m’attelle par exemple à une lithographie, cela peut me prendre une semaine. Cela participe aussi d’une analyse d’image et d’un processus tout à fait autres.  » La notion de diffusion est par ailleurs essentielle  : la gravure et la multiplicité qui lui est inhérente ont un caractère démocratique, favorisent une accessibilité à ses œuvres qui compte beaucoup pour lui.

Estampes, eaux fortes, lithographies, sérigraphies, impressions offset ou encore polaroids et livres d’artistes  : près de 80 pièces et/ou séries – réalisées sur papier, mais aussi tissu, toile, voire disque vinyle  ! – sont ici réunies, non pas de manière chronologique mais au gré d’un ensemble «  d’îles de signifiants  » mettant à profit les vastes espaces du lieu. «  C’est très intéressant de voir comment les œuvres dialoguent entre elles  », se réjouit Luc Tuymans. Tout comme il est passionnant de réaliser à quel point toutes les disciplines abordées par l’artiste – dessin, peinture, film, photographie, mosaïque, impression, etc. – se sont entremêlées au fil du temps pour nourrir une démarche qui prend source dans l’étude de l’image – qu’elle soit d’archive ou d’actualité, photographie ou capture d’écran –, de ce qu’elle montre, dissimule et transmet, notamment hors de son contexte d’origine. Pour l’en extraire, favoriser une forme de distanciation et de réinterprétation, le peintre a recours à divers procédés techniques – recadrages, jeux d’échelle, effet de flou, variété des supports –  ; le choix des titres, souvent incongrus si ce n’est ironiques, et l’utilisation d’une palette de tons plutôt délavés, mis en exergue par une très grande maîtrise de la lumière, participent à accentuer le décalage souhaité, donnant naissance à un univers étrange et envoûtant. Chacune de ses œuvres se réfère néanmoins toujours à des lieux, personnages et événements bien précis, en lien avec les thèmes abordés.

Luc Tuymans, photo S. Deman
Suspended, Luc Tuymans, 2007
Photo S. Deman
Luc Tuymans
Le titre de la rétrospective accueillie par le Centre de la gravure et de l’image imprimée s’inspire de Suspended, sérigraphie réalisée en 2007 en partant de la toile éponyme. On y discerne deux personnages, l’un féminin, l’autre masculin, se faisant face dans un jardin. «  Ce sont des jouets, des maquettes, précise Luc Tuymans. Il y a là une allusion à un monde où l’on peut changer ce qu’on veut d’un mouvement de la main…  » Et de rendre hommage à son imprimeur Roger Vandaele, qui parvient à être «  au plus près des couleurs et des nuances que j’ai utilisées pour la peinture  ». Leur première collaboration remonte à 1990, dans le cadre de Recherches, un ensemble de quatre petites sérigraphies montées chacune sur une très grande feuille de carton. «  C’était un test, se rappelle l’artiste. Je lui avais donné de petites aquarelles dont je voulais qu’il fasse des sérigraphies. Il les a analysées de manière formidable – il est capable de manier les couleurs de façon à obtenir cette idée d’élément pictural – et m’a vraiment convaincu que c’était un medium avec lequel je pouvais travailler.  » Les quatre images représentées sont issues d’un travail entrepris en 1986 par le peintre à l’occasion d’un voyage dans d’anciens camps de concentration allemands et polonais  ; sont évoqués ici, avec une sobriété aussi déconcertante que poignante, «  Mauthausen, Auschwitz, un mirador à Buchenwald et le procès de Nuremberg  ». A quelques mètres, sur une large cloison dressée au centre de la pièce est déployée une bande de papier peint, support atypique et éphémère choisi par l’artiste en 1995 pour créer Le Verdict  : «  C’est un travail que j’avais réalisé pour le Centre genevois de gravure contemporaine. Le mythe voulait que Joséphine Baker ait été l’ancienne propriétaire de la villa abritant l’institution. C’était en fait un centre œcuménique.  » S’inspirant à la fois de la légende et du passé réel du lieu, Luc Tuymans a travaillé à partir de photos historiques et de plusieurs tableaux d’une série alors en cours, Heimat, pour appréhender les notions de pouvoir religieux, de propagande et d’usage, bon ou mauvais, des images. Au fond de la salle, dix-huit cadres contenant chacun un tirage gélatino-argentique en noir et blanc sont alignés sur trois rangées. «  Il s’agit d’arrêts sur image prélevés sur trois films que j’ai tournés en 1981 et 1982 dans le cimetière juif de Prague, dans le port d’Anvers ou encore à Waterloo. Une période où j’avais cessé de peindre, pendant près de cinq ans, pour me consacrer à la réalisation de films.  » Des visages et des silhouettes flous ou à moitié effacés succèdent à des paysages industriels déserts, un intérieur abandonné, quelques gros plans mystérieux… Hors contexte et ainsi réunies, les images dévoilent un monde intemporel emprunt de mélancolie, invitant l’esprit à vagabonder sur des chemins de traverse.Un travail à quatre mains

Sur le palier du premier étage, où se poursuit la visite, un écran diffuse une vidéo réalisée à l’occasion de l’exposition de La Haye, en 2013, dans laquelle Roger Vandaele revient sur le singulier travail à quatre mains mené avec l’artiste. «  Autant Luc Tuymans travaille de manière personnelle pour réaliser ses peintures en une journée, intervient Catherine de Braekeleer, directrice du Centre de la gravure de La Louvière, autant dans le domaine de l’art imprimé, il s’agit toujours du fruit d’une complicité, d’échanges, d’un double regard entre l’imprimeur et le créateur.  » Et l’intéressé d’abonder sincèrement en son sens avant d’inviter l’assistance à le suivre dans la pièce attenante. «  Il y a ici beaucoup d’espace, constate-t-il. C’est ouvert et c’est très beau  ; cela offre une manière différente de regarder les œuvres.  » L’artiste a choisi d’inaugurer la scénographie de la deuxième salle avec Allo  ! (2012), une série de trois sérigraphies, dans lesquelles priment le rouge, le jaune et le bleu, basée sur six peintures réalisées la même année, elles-mêmes à partir d’un vieux film en noir et blanc hollywoodien, The Moon and Sixpence, racontant la vie en forme de quête d’un artiste – «  égoïste, qui meurt à la fin…  ». «  Dans la dernière scène, les images passent soudain en couleurs, sur des paysages à la Gauguin  : c’est cette idée de cliché que je voulais montrer, celle de la projection, également.  » Quant au titre – qui fait écho à la couleur –, il est inspiré non pas du film, mais de l’interjection inlassablement adressée par le perroquet d’un bar d’Anvers – situé non loin de l’atelier de Luc Tuymans – à toute personne franchissant le seuil  !

Luc Tuymans, photo S. Deman
Le Verdict (détail), Luc Tuymans, 1995
Luc Tuymans, photo S. Deman
Prague. Refibrell. Harbours. Waterloo.@Nautilus., Luc Tuymans, 1997
Avec The Rumour (2002-2003), il est encore question de volatiles, mais d’une espèce pour laquelle l’artiste n’a pour le coup aucune sympathie  : les pigeons. «  Il s’agit d’une installation comprenant sept lithographies, une sorte de “reconstitution” d’une exposition que j’avais présentée en 2001 au White Cube à Londres et qui s’appelait Rumour. Elle prenait source dans mon dégoût des pigeons, qui sont pour moi des rats volants, mais aussi dans le souvenir d’un voyage en Bretagne  », lors duquel il découvre les grands pigeonniers, comptant autrefois parmi les privilèges de la noblesse, abrités par les châteaux. Des yeux d’oiseaux en gros plan, une scène de rue, un personnage en caleçon se penchant en avant – comme dans le cadre d’un examen médical –, ou encore le portrait d’un aristocrate d’un certain âge sont disposés de part et d’autre de l’évocation en trois dimensions d’une cage. «  Pour parfaire l’œuvre, précise l’artiste, il faut ajouter de la fiente de pigeons.  » Et de saupoudrer la «  cage  » de talc, dans un grand éclat de rire et sous le crépitement des appareils photo  !

D’une très grande variété dans les sujets abordés, l’œuvre de Luc Tuymans témoigne également d’un va-et-vient constant, de bonds et de rebonds entre la peinture, la photographie, le film et l’art imprimé, s’inspirant les uns les autres de manière presque cyclique. Shore (2005) en est un exemple typique  : c’est la sérigraphie, réalisée à partir d’un polaroid d’un paysage de mer – «  Le polaroid sert généralement d’image source, comme une esquisse.  » – qui lui a donné envie de poursuivre par un travail sur la toile. Au deuxième étage, le visiteur est accueilli par un ensemble de sept lithographies déclinées en nuances de bleu et faisant référence aux Exercices spirituels d’Ignace de Loyola. «  Ce travail part de ma fascination pour les jésuites, une organisation spirituelle possédant un certain humanisme – ils sont très érudits –, mais aussi très proche du pouvoir.  » C’est dans des ouvrages anciens, abondamment illustrés d’estampes, qu’il prélève – toujours par le biais du polaroid – sept images, d’abord réinterprétées à l’aquarelle avant d’inspirer la série imprimée. «  J’ai choisi une couleur d’encre bleue, très froide. C’était par ailleurs intéressant de travailler sur l’obtention d’une certaine luminosité, pour évoquer cette soi-disant spiritualité des jésuites.  »

Une première réussie

Non loin, Le Temple (1996) illustre le fruit d’un travail réalisé à partir d’un docu­mentaire télévisé sur les Mormons et leur immense base de données généalogiques. «  C’est un projet auquel je tiens beaucoup – j’avais auparavant produit une centaine d’aquarelles et de polaroids sur le sujet –, car c’était la première fois que je travaillais avec l’aquatinte  ; avec un imprimeur suisse légendaire, Peter Kneubühler, disparu en 1999.  » Avec lequel l’artiste se souvient avoir eu «  une bagarre  », car il lui avait demandé de ne pas utiliser de noir, mais du brun dit de Van Dyck. «  Un imprimeur qui travaille sans le noir, ça n’existe pas, m’avait-il rétorqué ! On a fait une sorte de compromis.  » Chaque épreuve se divise en deux parties, l’une formant un rectangle noir. «  Je voulais obtenir que les lignes soient un peu flottantes, ce que je ne pouvais espérer qu’avec l’aquatinte. Ce fut difficile au début, mais finalement une première des plus réussies  !  »

Point d’orgue du circuit de visite, Surrender est une trilogie de trois sérigraphies conçue en 2014 – qui inspirera la même année la toile The Shore – d’après la scène d’ouverture de A Twist of Sand, film britannique de 1968, dans laquelle un ancien officier anglais est hanté par le souvenir d’un dramatique épisode de la Seconde Guerre mondiale. «  Au début, c’est le noir – j’ai en effet eu recours au noir, mais c’est une exception  ! – et le silence, on voit un petit bonhomme avec un drapeau blanc. Ce sont des Allemands qui sortent d’un sous-marin, ils se rendent. Et seront malgré tout exécutés.  » Imprimée à 80 exemplaires, la série a donné lieu à un tirage exclusif de 20 exemplaires supplémentaires, offerts par l’artiste au Centre de la gravure et de l’image imprimée de La Louvière. «  Un geste d’une rare générosité  », tient à souligner Catherine de Braekeleer qui rappelle combien l’exposition constitue la possibilité, exceptionnelle, de cheminer à travers le mental et l’univers de Luc Tuymans, «  un parcours à la fois incisif, politique parfois, et en même temps méditatif. C’est formidable  !  », s’enthousiasme-t-elle. «  C’est formidable  !  », reprend l’intéressé dans un dernier éclat de rire.

Luc Tuymans, photo S. Deman
Surrender (détail), Luc Tuymans, 2014
Luc Tuymans, photo S. Deman
The Rumour, Luc Tuymans, 2002-2003

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