Patrick Van Caeckenbergh – Un temps pour tout

Le M, à Louvain en Belgique, propose actuellement une rétrospective de l’œuvre de Patrick Van Caeckenbergh. L’artiste flamand, qui bâtit depuis plus de trente ans une œuvre complexe basée sur les généalogies, la classification des espèces et les processus de digestion et de transformation de la matière, y présente sculptures, collages, maquettes et dessins. Un univers autobiographique borgésien constitué d’un réseau infini d’analogies, qu’alimentent sa frénésie de lecture, son environnement rural et ses multiples obsessions. Cinq salles en enfilade accueillent les visiteurs qui déjà se régalent à la seule lecture de leur nom. Salle 1  : «  Spijskamer. Le synoptique  ». Salle 2  : «  Autour du monde  ». Salle 3  : «  Faites mijoter le temps sans cesser de remuer jusqu’à ce que…  ». Salle 4  : «  Et puis, pourquoi sommes-nous faites sans viande  ?  ». Salle 5  : Bonheur tranquille «  gisant sous la terre, je dormis tout l’hiver jusqu’à ce que…  ». Le ton est donné. Parmi les œuvres les plus spectaculaires, la Boîte à cigares, réplique de l’atelier de l’artiste, connaît un franc succès. Un poêle blanc, un bureau impeccablement rangé, des étagères qui accueillent nombre d’ouvrages de philosophie, d’architecture, d’histoire, de biologie ou d’anthropologie. Mais attention, leur nombre est compté  ! Si un nouveau livre veut rejoindre cette «  ronde  », il devra obligatoirement prendre la place d’un autre. C’est qu’il faut laisser de l’espace pour les boîtes contenant des morceaux d’images, matériaux pour les collages. «  Je suis un anthropologue dans ma propre maison. Je lis, coupe, mets à part. Le temps fait le reste. Deux ans après, les choses s’assemblent  », explique l’artiste qui pense qu’une œuvre est à 95 % un travail préparatoire. Plus loin, le célèbre Cheval, au corps fait de bocaux de conserve, montre fièrement un chanfrein d’assiettes et une queue de couverts. Un pingouin porte des sabots, une pyramide de cartes nous parle de digestion, un estomac a trouvé un mode de locomotion… De réflexion en sourire, d’étonnement en fascination, tout le monde est sous le charme. A suivre, le portrait de l’artiste écrit par Anne-Sophie Pellerin à l’occasion de l’exposition Le Brouhaha, à la galerie In Situ, à Paris en 2009.

Patrick Van Caeckenbergh, courtesy M Leuven
Boîte à cigares, Patrick Van Caeckenbergh, reconstitution par l’artiste@de son atelier
Saint-Corneille d’Hoorebeke, un nom qui plane comme le vol d’un oiseau dans le ciel d’une toile de Bruegel. Celui qui traverse la campagne flamande pour rencontrer Patrick Van Caeckenbergh se repérera à un chêne vieux de cinq cents ans, planté à côté d’un cloître où habitent deux moines franciscains. Cet arbre immense et classé fait face à la maison moderne et lumineuse de l’artiste belge. Bâtie il y a quinze ans dans le jardin des religieux, il y vit avec sa femme et ses deux filles. L’homme, le cou enserré dans un foulard, réservé comme un paysan dont on devine la gouaille dans le regard rieur, nous mène à une large pièce à vivre attenante à un enclos où paissent deux chevaux, passion des adolescentes. Sous un soleil noyé à la Vermeer, le paysage tranche avec celui de son enfance dans les quartiers ouvriers d’Alost,  sombre ville de manufactures,  où sa mère tissait à longueur de journée,  pendant que son père réglait les fûts de bière dans une brasserie. « J’ai passé ma jeunesse dans des cafés où, dès dix heures du matin, on buvait de la bière. On y rencontrait des gens généreux et passionnants qui racontaient des histoires surréalistes, absolument délirantes »,  se souvient l’encyclopédiste adepte de Dada,  dont le lourd accent accentue les mots de notes surprenantes. « J’étais enfant unique ; on m’a vite confié les clés de la maison pour que je puisse rentrer déjeuner, et réchauffer la viande et les patates dans la poêle. »

La vraie boîte à cigares

A l’extrémité de sa maison belge, Patrick Van Caeckenbergh s’est aménagé un espace de travail original, recouvert de bois du sol au plafond, sorte de gigantesque boîte à cigares dont l’artiste fait collection. Ce cabinet de curiosités s’articule autour d’un lit sur estrade et d’un bureau, entourés d’une grande bibliothèque composée de ses livres références, essentiels dans son travail. Epinglés sur l’un des murs de la pièce, des croquis et des photos montrent l’œuvre préparatoire. Ce lieu est à l’image d’un artiste fourmillant d’idées et d’une rigueur obsessionnelle.

Patrick Van Caeckenbergh, courtesy M Leuven
Vue d’expo, Patrick Van Caeckenbergh, Au centre, Le Cheval, 1985-1986
Photo Lionel Hannoun
Patrick Van Caeckenbergh, photographié par Lionel Hannoun@dans son atelier en 2009

Autant de précieux souvenirs d’enfance qui reprennent vie grâce aux « objets-métaphores » – poêle, chaussons, boutons, vis… – que le plasticien assemble pour créer, depuis vingt ans, des « sculptures-contes » où se mêlent l’infiniment grand et l’infiniment petit, l’intime et l’universel. Le Landau (2000) en est l’un des symboles remarquables : dans cette pièce mouvante, l’artiste a conçu un habitat autonome qui recèle quantité de provisions nécessaires à la survie, comme un poêle pour se réchauffer ou une batterie complète de cuisine avec assiettes, théière, verres à pied, coquetier… ainsi qu’une paire de chaussons en laine, don d’un habitant d’Hoorebeke ! Une sculpture en forme de Nautilus, clin d’œil aux objets luxueux des cabinets de collectionneurs de la Renaissance, comme le Berceau 2 (1999-2009), coquille, de trois mètres sur deux, vidée de sa substance, emplie de milliers de boutons, d’un pot de chambre et d’une autre paire de chaussons.

Tel Ferdinand Cheval et sa brouette pour collecter les pierres nécessaires à l’édification de son Palais idéal, Patrick Van Caeckenbergh accumule, range et classifie le monde qui l’entoure en des modes d’assemblage, de collage et de bricolage qui relèvent à la fois de l’iconographie des publications populaires et scientifiques du XIXe siècle, et de l’organisation des signes dans l’anthropologie. « Je suis un observateur, un anthropologue dans ma propre maison. Je lis, coupe, mets à part. Le temps fait le reste. Deux ans après, les choses s’assemblent », précise l’artiste à la lisière du monde animal et végétal. L’homme se passionne depuis l’adolescence pour la nature et les sciences, ingurgite quantité de romans et piles de livres sur l’architecture et la biologie, a fait siennes les pensées d’Aristote et de Charles Darwin. « Si on s’intéressait un peu plus à la nature, la biologie et la physique de notre terre, on serait plus heureux. J’essaye de montrer certaines de ces anomalies. »

J’ai fait des contes de fées en céramique jour et nuit

Les loques de chagrin est justement la première d’une collection qui, à l’intérieur de grandes boîtes à cigares, donnera quelques leçons pour revisiter les pyramides écologiques. Déjà en 1990, avec Le Château de cartes, l’artiste proposait une autre lecture de la pyramide des espèces. Alors qu’il termine son mémoire sur les instincts fatals des animaux, Patrick Van Caeckenbergh conçoit un laboratoire avec des écrits sur les expérimentations. « Sur une table, j’avais construit une pyramide écologique avec cinq tiroirs sur lesquels j’avais collé des images de muscles. Tout s’est écroulé ! Dix ans après m’est revenue cette vision du château de cartes alors que l’œuvre était destinée à un palais de justice et que je pensais à tous ces cerveaux de juges qui sont en haut de la pyramide et qui décident de ton sort. »

Des réflexes d’ordonnance inspirés par ceux de son père qui amassait quantité d’objets – du clou à la planche de bois. « Un jour, à la fin des années 1970, arrive chez mes parents le téléphone. Mon père décide de le placer dans un coin de la pièce principale, et sort de son tas de planches celle qui vient se placer immédiatement dans l’angle choisi, à la bonne longueur. Une vision extraordinaire. » Son père rêve pour lui d’un poste au guichet de la banque mais l’adolescent, qui s’est éloigné un temps des études, s’inscrit à l’Académie des beaux-arts d’Alost et découvre les arts appliqués, alors que musique et littérature lui sont inconnues. « Mes premiers crayonnés ont été comme une thérapie. » Il sculpte pendant trois ans et découvre la céramique avec un professeur qui lui parle d’« imagination ». « J’ai fait des contes de fées en céramique jour et nuit ». Alors qu’il sort diplômé en 1984 en présentant une immense boîte, située dans une usine dans laquelle il habite (Living box, 1979-1984), la santé de son père se dégrade. Patrick Van Caeckenbergh réalise alors une roulotte, qu’il construit à partir d’éléments de la maison de ses parents précédant sa mise en vente, première œuvre dévoilée avant la mort de son père. « J’ai trouvé ma voie dans la création d’une autre sculpture pour rendre hommage à mon père : Le Cheval. Tout est là : l’intérieur, qui est la maison de mes parents avec ses bocaux de nourriture, et l’extérieur, avec la représentation de ce cheval qui permet de s’échapper. »[[double-hv220:5,6]]

Patrick Van Caeckenbergh, courtesy M Leuven
Vue d’expo, Patrick Van Caeckenbergh

Pour concevoir ses cosmogonies écologiques, Patrick Van Caeckenbergh entre « en hibernation » – état qui peut durer plusieurs années dans « son trésor », antichambre burlesque de l’artiste située à l’extrémité de sa maison, avec vue sur l’arbre centenaire. La pièce est à l’image des pensées tiraillées du personnage – bouillonnante et ultra-ordonnée –, tapissée de contreplaqué du sol au plafond, envahie d’étagères remplies de boîtes à cigares, agrémentée de tous les objets qui sont ses repères. Les écrits préparatoires disposés sur son bureau et qui légenderont ses prochaines œuvres, rappellent les manuscrits  des  dadaïstes,  empreints de poésie et  d’absurde,  où,  comme le disait  Hugo Ball en 1916, « sont revendiqués mes propres bêtises, mon propre rythme, et des voyelles et des consonnes qui vont avec ». Un travail contraint par son esprit synoptique. « Je répète inlassablement tout ce qui se trouve dans cette pièce. Mes œuvres en sont une petite partie, un parcours à part des autres, confronté à la censure pour ne pas être malade. »Une intense force de provocation

A partir de 1990, c’est la collection de peaux qui devient obsessionnelle. Venue d’images cruelles, parfois de la pornographie. L’artiste réduit ses pensées jusqu’à la simplicité de la peau d’un corps : 5 000 fragments de photos de peaux découpées dans les magazines sont installés sur cinq étagères superposées. La réduction de 15 000 photos sélectionnées pendant vingt ans. Une réduction « naturelle » qu’il image par celle du pot-au-feu qui mijote. « Cela devient un Kub Or qui est le concentré de ma pensée que je peux mettre dans une boîte ou une coquille, puis venir à Paris, mettre un litre d’eau et reconstituer l’œuvre. Ou comme un appareil digestif qui donne une petite boule de merde que l’on redonne à la terre. Je peux ainsi aller du plus petit au plus grand, le petit n’étant que vecteur de communication. »

Heureux et libre poète surréaliste, Patrick Van Caeckenbergh s’épanouit dans la lenteur de son environnement rural, très ancré dans la vie sociale du village dont il est la personne de confiance. Il réalise les photos des premières communions, s’occupe des avis de décès, fabrique une mini-chapelle pour porter chance à son voisin colombophile, crée un arceau de fer forgé orné d’un nautilus pour décorer le bâti de la porte du presbytère, sert de guide culturel à travers la campagne avoisinante, ou conçoit un immense dais de 75,98 m, utilisé lors de la procession liée au protecteur des enfants qu’est saint Corneille et pouvant abriter tous les habitants du village (Dais, 2001). Un cercle loin du brouhaha parisien ou new-yorkais où Patrick Van Caeckenbergh puise son inspiration pour insuffler à l’art une intense force de provocation.

Patrick Van Caeckenbergh, courtesy M Leuven
The Snail, Patrick Van Caeckenbergh, 1989

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