James Turrell à Canberra – Le ciel pour tout horizon

Véritable pionnier et maître dans l’art de créer des environnements perceptuels basés sur les aspects sensoriels de la lumière, James Turrell est considéré comme l’un des plus grands artistes que l’on associe au mouvement – né au milieu des années 1960 – California Light and Space. Empruntant aux domaines des arts, des sciences et des technologies, combinant architecture et rayons lumineux, l’artiste crée des univers troublants dans lesquels la lumière, substance immatérielle, devient tangible. Le spectateur est alors invité à considérer non seulement ce qu’il discerne, mais aussi la nature et les mécanismes de sa propre perception. Après trois expositions simultanées couronnées de succès aux Etats-Unis en 2013, c’est aux confins de l’hémisphère Sud, dans la capitale australienne Canberra, que la National Gallery of Australia présente sur son territoire la première rétrospective de l’artiste américain.

photo © Florian Holzherr
James Turrell devant@ le Roden Crater, 2001

La Lumière, un médium à part entière

Bien que la lumière, dans sa nature et ses comportements, ait préoccupé les artistes durant des siècles, ce n’est qu’au début des années 1960 qu’elle est devenue un médium à part entière, lorsque se sont forgées de nouvelles alliances entre les arts, les sciences, les technologies et l’industrie avec l’apparition de nouveaux matériaux tels que le verre, le néon, les lampes fluorescentes, les résines coulées, etc. Ce sont les capacités de la lumière à transformer les espaces, à altérer ou influencer la perception qui enthousiasmèrent alors les artistes des deux côtés de l’Atlantique. Aux Etats-Unis, Dan Flavin créait ses premières œuvres composées de tubes fluorescents, tout comme François Morellet en France ; en Angleterre, le Néo-Zélandais Bill Culbert proposait des installations axées sur le temps, en créant des «  murs » ou «  tapis  » d’ampoules activés par commutation électrique modulable. Et c’est en Californie que James Turrell, aux côtés de Robert Irwin et Doug Wheeler, concevait des environnements immersifs avec des installations lumineuses explorant la nature complexe de la perception.

National Gallery of Australia, Canberra © James Turrell photo : John Gollings
Within without, Canberra, James Turrell, 2010

«  Mon travail se focalise sur l’espace et la lumière qui l’habite »

Né en 1943 à Los Angeles, diplômé en psychologie de la perception, James Turell a complété sa formation par des études en astronomie et en mathématiques, mais aussi en art et histoire de l’art. Sa licence de pilote d’avion, qui lui a permis dès l’âge de seize ans de sillonner le ciel sans relâche, est un autre élément qui semble avoir grandement nourri sa fascination pour la lumière.

Collection of the artist © James Turrell. Photo: David Heald © SRGF courtesy Guggenheim New York
Ronin, série Projection Pieces, James Turrell, 1968
Artiste prolifique, voire obsessionnel en regard de l’ampleur de l’œuvre réalisée depuis plus de cinquante ans, James Turrell a consacré sa vie à capturer les propriétés éthérées de la lumière et son pouvoir d’évoquer la transcendance, le sublime. Il a vu le potentiel de la lumière comme matière à création dès le début de sa carrière et il semble bien qu’à ce jour, nul n’ait étudié les propriétés théoriques et matérielles de cette dernière aussi pleinement que lui. Pour chacune de ses œuvres, l’Américain utilise l’architecture elle-même pour la canaliser, impliquant frontalement la perception du spectateur. Une façon unique, pour ce dernier, de découvrir la façon dont nos observations sont éclairées par la «  lumière intérieure  » de nos propres expériences. A propos de sa pratique, l’artiste souligne : «  Mon travail se focalise sur l’espace et la lumière qui l’habite. (…) C’est un travail sur la façon dont vous vous confrontez à cet espace et la manière dont vous le sondez. Il s’agit de votre vision.  »

Une atmosphère contemplative

Tel un scientifique, James Turrell donne pour chacune de ses œuvres une description très précise, qui ne cache ni mesure, ni revêtement, ni technologie. Il n’y a pas de magie et moins encore de masque dans leur élaboration. Chaque pièce, avec des moyens de mise en œuvre sophistiqués, est destinée à créer une atmosphère contemplative ou méditative, où l’espace-temps entre en jeu. Le temps que s’évapore le souvenir de nos espaces visuels habituels, que la lumière se montre dans sa substance, qu’elle enveloppe le spectateur et qu’il éprouve enfin ce nouveau «  lieu » du voir.

Collection James Turrell, photo : National Gallery of Australia
Virtuality squared, série Ganzfeld, James Turrell, 2014

Sa carrière d’artiste débute en 1966, le jour où il s’approprie un hôtel désaffecté, le Mendota Hotel à Santa Monica, pour y établir son atelier. Une multitude d’espaces que James Turrell plonge alors dans l’obscurité, les évidant de tout objet pour y reconstruire des conditions de spatialité et de luminosité qui feront de l’endroit un espace œuvré. Un lieu où l’artiste explore jusqu’en 1974 tout un champ d’expérimentations, dont il n’a de cesse de repousser les limites. Sa toute première projection, Afrum (White), en 1966, témoigne de l’influence des mouvements contemporains de son époque, le Minimalisme et l’Abstraction géométrique. Debout dans la pièce, le spectateur voit un cube lumineux flottant dans un coin, comme si la lumière avait une présence palpable. Pourtant, lorsqu’il déplace son point de vue, le cube disparaît et la lumière réintègre la surface plane du mur, attirant l’attention sur sa nature délicate et insaisissable.

Collection James Turrell, photo : National Gallery of Australia

Un espace sans horizon

Par la suite, James Turrell a ouvert les murs et les plafonds, jouant sur les notions de proche et de lointain, d’absence de limite, d’ombre et de lumière – naturelle et/ou artificielle –, de jour et de nuit, d’espace interne et externe… De ces jeux sont nées plusieurs séries d’œuvres, telles les Wedgworks et les Dark Spaces – qui explorent les phénomènes de perception dans l’obscurité totale –, les Space Division Constructions et les Ganzfelds – les plus connues du public –, une série de pièces issues de recherches menées en collaboration avec la Nasa sur la privation sensorielle et au sein desquelles la lumière, saturée de couleur, apparaît comme une substance générant un espace sans horizon où le spectateur a la sensation de marcher sur les nuages.

Los Angeles, California © James Turrell photograph © Florian Holzherr
Raemar pink white, série Shallow space construction, James Turrell, 1969

Les Skyspaces, pour lesquels l’artiste a commencé à construire des structures indépendantes, se composent d’une salle dans laquelle il a opéré une ouverture vers le ciel. Ici, le jeu subtil du rapport entre lumière intérieure et extérieure, entre lumière naturelle et artificielle invite le spectateur à toucher du doigt la voûte céleste. Si plus de soixante-dix d’entre eux se répartissent sur les cinq continents, les plus fantastiques de ces Skyspaces sont à découvrir au cœur du Roden Crater qui domine le Painted Desert, en Arizona. Un volcan éteint que l’artiste a découvert en 1974, après 700 heures de vol à bord de son avion monomoteur. Depuis plus de quarante ans, James Turrell y construit son projet, celui d’une vie, un projet pharaonique, à la démesure de son créateur. Une série de tunnels et de chambres ouvertes sur le ciel, s’articulant autour d’évènements célestes. Un gigantesque work in progress, à l’image d’un observatoire astronomique, que l’artiste définit en ces mots  : «  Avec le cratère, j’ai voulu créer un espace qui soit entre deux, entre le physique et l’immatériel, entre la terre et l’espace, c’est cette jonction entre ces deux états que l’on retrouve dans mon travail, un espace regarde un autre, en influence un autre. »

© 2015 James Turrell - photo : Florian Holzherr & E.C. Krupp.
Amba, série Space Division Constructions, James Turrell, 1983

Pour la rétrospective qui lui est consacrée à la National Gallery of Australia, James Turrell a tout spécialement créé l’un des plus vastes Ganzfelds qu’il ait réalisé à ce jour.

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