Mathieu Mercier à Ivry – Objets de réflexion

Le Crédac, installé dans la Manufacture des œillets à Ivry, accueille jusqu’au 20 mars les œuvres récentes de Mathieu Mercier. Avec Sublimations, le plasticien français poursuit sa recherche sur l’objet, son mode de représentation et notre rapport au réel.

Au bout de la rue, à quelque cinq minutes à pied du métro Mairie d’Ivry, apparaît le bâtiment de briques rouges de la Manufacture des œillets. Là, au troisième étage, dans un bel espace nimbé de lumière, débute l’exposition consacrée par le Crédac aux œuvres récentes de Mathieu Mercier. Dix pièces silencieuses et sages demandent une attention particulière. Pour chacune d’entre elles, un objet (paire de jumelles, cruche, pile d’assiettes creuses, mallette ou vase) est posé sur un socle cylindrique blanc en Corian (sorte de résine), au-dessus duquel a été imprimé, par un procédé dit de «  sublimation  », un pictogramme, une illustration ou la représentation d’un outil de mesure. Ces rébus, associations improbables d’idées, obligent concret et symbolique à dialoguer jusqu’à la fusion pour former un tout autre, une œuvre qui dépasse la somme de ses éléments.

Plus qu’un cursus, une expérience

Sublimations poursuit la réflexion de l’artiste sur la place de l’objet industriel dans notre société, dans l’art aussi. «  Un de ses sujets favoris est la relation que la modernité a installée avec les objets et comment elle se poursuit aujourd’hui, alors que chacun d’entre nous, dans cette partie du monde, en possède vingt fois plus que par le passé  », explique Claire Le Restif, commissaire de l’exposition. Des bananes, un poisson rouge, une chandelle allumée  : autant d’éléments qui, s’ils évoquent de façon lointaine les vanités d’antan, injectent une dose de vie, de putrescible aussi. Comme dans les ventes à la bougie, on se demande alors quel va être le devenir de l’œuvre une fois la mèche consumée.

Né en 1970, Mathieu Mercier fait ses études à Bourges avant d’intégrer l’Institut des hautes études en arts plastiques à Paris. L’école, née sous l’impulsion de Pontus Hultèn et gérée par Daniel Buren et Sarkis, offre au jeune homme plus qu’un cursus : une expérience. S’ensuivent quelques années à Berlin, puis d’autres à New York avant que le plasticien ne décide de revenir s’installer dans la capitale française. Lauréat du prix Marcel-Duchamp en 2003, il a été exposé à Kyoto, San Francisco, Berlin, Bruxelles, Copenhague, Londres… En 2007, le Musée d’art moderne de la ville de Paris organise la première rétrospective de son œuvre  : Sans titres, 1993-2007.[[double-v220:1,2]]

Mathieu Mercier/Photo André Morin/Le Crédac
Sans titre @(éponge/nuancier), Mathieu Mercier, 2012

Dans la deuxième salle de l’exposition, trois pièces figurent une scène de rue  : un vélo appuyé sur un poteau blanc, en Corian lui aussi, rehaussé de trois pastilles de couleurs (bleu, rouge et jaune) traversées d’un trait noir comme inscrit à la bombe, deux morceaux de canalisation disposés de manière à former une sorte de banc et un lampadaire dont les «  bras  », aux dimensions d’un panier de basket, accueillent de belles boules lumineuses. «  Jouant de la transformation des standards, ce décor reformule notre relation à l’extérieur et notre manière d’appréhender les formes qui nous entourent  », précise Claire Le Restif. Chaque œuvre dépasse le stade de la représentation pour déployer une sphère de références culturelles plus vaste. «  Les pièces ne valent que par leur capacité (…) à s’insérer dans un champ social et politique  », poursuit-elle.Comme un bol tibétain

La troisième et dernière étape de Sublimations invite le visiteur à découvrir dans la pénombre une vitrine, mi-terrarium mi-aquarium, lieu de vie de deux axolotls  ! Avec leurs yeux sans paupières, ces «  poissons marcheurs  » posent un drôle de regard sur le monde qui les entoure. Constamment blottis l’un contre l’autre, ces animaux, qui peuvent passer toute leur vie à l’état larvaire et régénérer certains de leurs organes endommagés ou détruits, sont pris au piège.

Si leur espèce a choisi l’eau à la terre ferme, ces deux-là ne sont pas maîtres de leur destin. Vont-ils renoncer à leurs houppes branchiales si joliment visibles de part et d’autre de leur tête pour s’échapper ou céderont-ils à la résignation  ? «  Cette œuvre nous renvoie à notre représentation des origines et nous conduit à réfléchir à nos schémas préétablis de connaissance et de représentation  », affirme la commissaire. Le visiteur, lui, préfère assurément s’imaginer au jardin d’Eden plutôt que se rêver en «  être amphibie  »  ! Posé comme un diapason sur une tablette noire accrochée au mur, un crayon de Corian, non taillé, blanc et lisse. A moins qu’il ne s’agisse d’un maillet destiné à faire sonner le matériau composite comme il pourrait le faire avec un bol tibétain  ? Cette pièce éprouve encore notre capacité de représentation du monde et met en exergue notre topographie personnelle, intellectuelle et culturelle. «  L’exposition de Mathieu Mercier propose une investigation de notre rapport au réel, et plus particulièrement de ce qui advient dans l’interstice de cette relation  », conclut Claire Le Restif.[[double-v220:4,5]]

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