Emilie Sévère à Paris – Comme un oiseau

Photo MLD

Diplômée en 2012 des Beaux-Arts de Paris, Emilie Sévère est actuellement l’invitée de la galerie Intuiti, dans le 3e arrondissement parisien. La jeune artiste y déploie une peinture majestueuse, toute en couleurs et transparences.

Quatre peintures grand format enlacent l’espace de la galerie Intuiti. Happé, le regard s’abandonne à une étrange chorégraphie. Il suit des courbes comme autant de chemins, glisse le long de crêtes éthérées, tente de s’immiscer dans le bleu profond d’un antre, plane au-dessus d’une danse aux innombrables voiles. La peinture d’Emilie Sévère est un récit mythique, plein de dieux et de déesses cachés aux yeux du monde. L’artiste, qui a mis la couleur au cœur de son œuvre, parle avec calme du parcours qui l’a menée de sa Bretagne natale au 6b à Saint-Denis. L’histoire commence en 1986, année de sa naissance. Sont évoqués ensuite le moulin dans lequel vit sa famille, son frère, Erwan, les courses à cheval organisées dans les bois, son goût pour la biologie marine. Enfant, elle dessine, mais sans plus. Adolescente, elle se destine à une carrière de scientifique. Jusqu’au jour où… «  Maman a insisté pour que je l’accompagne à son cours de peinture.  » Là, dans cet entrepôt près du port de Morlaix, la jeune fille fait la connaissance de Colette Millet, l’artiste qui va bouleverser sa vie. Cette dernière commence par la laisser «  barbouiller  » avant de lui apprendre les bases de la peinture à l’huile, l’accompagne dans des expositions, lui fait découvrir l’histoire de l’art et, pour finir, l’engage à tenter le concours d’entrée à l’école des Beaux-Arts.

Tout va alors très vite. Emilie décide en cours d’année de terminale de changer d’orientation, tant elle est persuadée qu’un baccalauréat scientifique sera un handicap  ! Elle obtient son transfert en section littéraire et, dans la foulée, son diplôme de fin d’études secondaires. Acceptée aux Beaux-Arts de Brest, elle ne reste qu’un an malgré une ambiance sympathique et un professeur de dessin épatant, qui «  nous faisait travailler sur de petits formats, puis sur des formats gigantesques, dessiner en marchant, mais aussi la nuit  !  ». Autorisée à poursuivre son cursus à Rennes, elle passe deux ans dans l’atelier de François Perrodin. «  A cette époque, je faisais des variations colorées. Des monochromes, déjà de grand format. Un voile unique recouvrait tout. Il m’arrivait également de réaliser des peintures sur carton que je recouvrais avec la couleur de ce dernier, en laissant toutefois quelques indices colorés sur les tranches  !  » C’était une période.Gravir la montagne jaune, dormir à la belle étoile

Au bout de deux ans, Emilie fait ses valises. Direction  : Paris. Elle a réussi le concours de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts et débarque dans l’atelier de Dominique Gauthier. Les débuts s’avèrent difficiles. Si Emilie a eu la chance de s’être vue prêter une chambre non loin de la prestigieuse institution, elle a dû accepter d’être rétrogradée de deux ans et souffre d’une ambiance peu chaleureuse. Peu importe, elle découvre avec enthousiasme le travail de la fresque et celui du vitrail, poursuit ses recherches picturales. «  Ce fut très difficile de passer du monochrome à ce que je fais actuellement, sorte de polychrome explosé.  » Dans l’atelier quelque peu surpeuplé, la jeune femme peine à augmenter la dimension de ses toiles. «  Ce n’était pas toujours évident, mais en cinquième année, j’ai réussi à avoir mes trois mètres sur le mur  !  » En 2011, l’étudiante part passer trois mois en Chine, où elle fréquente les bancs de l’école d’art de Hangzhou. Elle teste des techniques, mais pas seulement… «  J’ai gravi la montagne jaune, dormi à la belle étoile. J’avais besoin de m’évader  !  » Elle découvre également le travail sur soie. «  Un matériau très intéressant et très résistant. Avec une amie, nous avons dégoté une petite salle d’expo sur place et j’y ai présenté de grands lés de soie peints. La souplesse et la transparence de cette matière m’ont bien plu.  » Ainsi sont nés les drapés dans la peinture d’Emilie Sévère.

Emilie Sévère
Disparition, Emilie Sévère

2012  : diplôme en poche, la jeune artiste s’installe au 6b, lieu de création et de diffusion à Saint-Denis. Depuis lors, ses journées débutent à 8 heures face à la toile. Il y a quelque temps, un ami lui a cédé toute une collection de CD qu’elle découvre. Peindre en silence n’est pas une nécessité. Mais que se passe-t-il alors  ? «  Une recherche intérieure. Une exploration de mes sensations liées au monde du dehors, à ce que j’apprends, à ce que je vois. Beaucoup de ressenti, de spontanéité. Le travail, du moins au début, est intuitif.  » L’artiste peint par strates. La première couche doit être réalisée en une fois, vite, avec un jus très dilué. La matière doit produire (presque) seule des formes. Et Emilie d’évoquer les visions nées de l’observation de l’environnement, qu’il soit façonné par la main de l’homme, ainsi les murs décrépis qui subjuguèrent Léonard de Vinci, ou naturel. «  Tous les artistes se réfèrent à la nature, c’est inépuisable au niveau des formes, des couleurs, des textures. Enfant, j’ai passé beaucoup de temps à observer des mousses de toutes sortes. Ce sont de vrais petits mondes  !  » Parmi les formes nées de la première couche appliquée sur la toile, certaines sont intéressantes, d’autres non. Certaines seront mises en valeur, d’autres effacées. Puis, l’artiste applique des couleurs plus franches. Des éléments du réel peuvent faire leur apparition  : plantes, arbres, animaux aussi. «  Mais je ne travaille jamais à partir de photos ou d’un quelconque support. L’essentiel est dans l’absence de règles. La liberté doit être la plus grande possible. Seule doit être à l’œuvre la chose bizarre qui se passe dans ma tête.  »

Jaune, bleu, rouge

Revenons sur les couleurs. «  Quand je regarde une toile, c’est leur étude qui m’intéresse en priorité. Certaines donnent envie au regard de s’accrocher, le retiennent. Celles utilisées par des peintres comme Giorgione, Le Tintoret ou Grünewald sont magnifiques. Je ne vois pas chez les artistes contemporains une telle préoccupation. L’an dernier, j’ai tenté de mettre sur une même toile toutes les couleurs que j’avais à disposition  ! Les derniers drapés sont jaunes, bleus et rouges.  » Il s’agit d’une œuvre qu’elle travaille depuis quatre ans. «  C’est un peu comme un brouillon. Une peinture que j’aime et que je déteste à la fois. Quelque chose que je n’arrive pas à finir. Peut-être y a-t-il dans les ateliers des pièces qui ne sont que pour les artistes et ne doivent pas être montrées. » Emilie Sévère a toujours plusieurs peintures en chantier et ne peint qu’à l’huile. «  En arrivant aux Beaux-Arts de Brest, j’ai tenté l’acrylique, car c’était plus simple et plus économique. Mais j’ai rapidement cessé, car d’une part je n’arrivais pas à travailler les transparences et, d’autre part, le temps de séchage trop court m’empêchait de retravailler la peinture. Et puis, j’ai quelques amies restauratrices qui m’encouragent à rester à l’huile. Apparemment, il y a plus de soucis à Beaubourg qu’au Louvre en termes de restauration  !  » 

En résumé  : elle peint depuis dix ans. Mais alors, qu’en est-il du dessin  ? «  Pour mon diplôme, j’avais montré des dessins de petit format. Quand je dessine, c’est comme s’il y avait deux personnes  : celle qui tient le crayon et celle qui utilise le pinceau. J’ai envie de travailler le noir et blanc. En dessin, comme en peinture, il faut avoir du vocabulaire.  » En attendant, dans l’atelier, la peinture se déploie dans un entre-deux, aux confins de la réalité, là où s’étend le pays des songes. «  En ce moment, j’essaie de travailler sur les rêves lucides. J’arrive parfois à en faire quelques-uns… Il paraît que les oiseaux apprennent à chanter en rêvant. Peut-être que moi, c’est peindre que j’apprends.  »

Emilie Sévère
Disparition, Emilie Sévère

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