Ronan et Erwan Bouroullec à Metz – Les Castor et Pollux de la création

Ronan et Erwan Bouroullec, photo Paul Tahon

Entre eux, nulle histoire de partage, ni même de collaboration fraternelle, et encore moins de coup médiatique. Les réalisations de Ronan et Erwan Bouroullec procèdent d’une étonnante et fascinante fusion créatrice. Les deux designers sont à l’honneur jusqu’au 30 juillet au Centre Pompidou-Metz, qui leur consacre une vaste rétrospective présentant des travaux réalisés ces quinze dernières années ainsi que plusieurs projets de recherche en cours. A cette occasion, nous mettons en ligne le portrait des deux frères écrit pour Cimaise (284).

Il est troublant de se demander « qui » est en face de soi, et encore plus lorsque l’on sait que cette entité insaisissable est considérée partout dans le monde comme le « designer icône du XXIe siècle » ! Et on a beau s’être répété cent fois : « Erwan, yeux verts, Ronan, yeux bleus », le doute persiste : qui est qui des frères Bouroullec ? Très vite on s’aperçoit qu’il n’est pas essentiel de le savoir. Ils parlent d’une même voix, créent d’une même main, poursuivent les mêmes objectifs. Sans les cinq ans qui les séparent, la gémellité ne ferait aucun doute. Les deux hommes se ressemblent physiquement et « se comprennent en un clin d’œil ». Ils travaillent à la même (petite) table, l’un en face de l’autre. « Il n’y a pas de partage, on fait tout ensemble. C’est une énergie à deux, un ping-pong permanent. Parfois c’est extrêmement violent, parfois c’est tout simple. Les confrontations proviennent plutôt de notre exigence et améliorent de toute façon le résultat. Le travail créatif est très mental, c’est un processus dynamique. Etre à deux est un avantage indéniable, tout devient plus facile. »

Enfants, Ronan et Erwan ne s’imaginaient pourtant pas faire carrière commune. Même lorsqu’ils rêvaient d’être footballeurs, ils ne se voyaient pas évoluer sous le même maillot. «  Nous vivions à la campagne. Ni conflits particuliers, ni amour immodéré. En raison de notre différence d’âge, nous n’avons pas fait les mêmes choses en même temps. Nos vies sociales étaient distinctes. » Une mère infirmière et un père agent à la Sécurité sociale : « Pas de créatifs dans la famille ! » Seulement voilà, au détour du football du mercredi, il y a les cours de dessin. « Une femme extraordinaire nous a appris à dessiner à l’un comme l’autre vers l’âge de 5 ans. C’est elle qui a posé les fondations. Elle nous a ouvert les portes d’un univers dans lequel nous nous sommes sentis à l’aise. »

Ronan, l’aîné, termine le premier ses études. Deux ans après sa sortie de l’Ecole nationale des arts décoratifs, sa Cuisine désintégrée présentée lors du salon du Meuble, à Paris, lui permet de faire la connaissance de Giulio Cappellini. Erwan, étudiant aux Beaux-Arts de Cergy-Pontoise, officie à l’époque comme assistant de son frère, mais, dès 1999, les créations sont signées conjointement. « Ronan a ouvert la voie. Il a prouvé à nos parents qu’ils pouvaient nous faire confiance, et c’est ce qu’ils ont toujours fait. Jamais impatients, ils nous disaient “prenez votre temps”, persuadés que nous ne pouvions pas ne pas réussir. Nous leur en sommes infiniment reconnaissants. »

Ronan et Erwan Bouroullec, photo Lionel Hannoun
Erwan (à gauche) et Ronan Bouroullec@dans leur atelier à Paris, 2007
Et les parents Bouroullec ont de quoi être fiers. Ronan et Erwan – déjà maintes fois primés et dont les créations font partie des collections permanentes des plus grands musées du monde – collaborent avec Cappellini, Ligne Roset, Vitra, Magis, Habitat, Issey Miyake, Kvadrat… «  Travailler avec de tels fabricants donne accès à une technologie et à des matériaux optimaux. Mais il y a aussi, et surtout, derrière les noms la rencontre avec des hommes, leur force créatrice et leur intelligence. C’est une grande chance. Beaucoup ont été de véritables mentors pour nous. Nombre de ces rencontres ont été essentielles pour notre progression. »

Travailler pour Ikea, un rêve  !

Mais ce qui intrigue et surprend le plus chez les frères Bouroullec, c’est l’absence d’emphase. L’équipe qui les entoure est aussi modeste que les bureaux qui les abritent. Le fait d’avoir acquis une reconnaissance internationale n’a visiblement en rien modifié leur façon de travailler. Tout reste simple, serein, fonctionnel – comme leurs créations, qui vont de pièces quasi uniques à des prix vertigineux à des objets « grand public » bien plus accessibles. « On apprécie de pouvoir tout faire à la fois, c’est important. » Alors de quoi peuvent encore rêver les Bouroullec ? Travailler pour Ikea ! Ce qui ne les empêche pas de souligner par ailleurs que « l’espace commercial du design est trop conservateur, voire conformiste. Chercher le design qui plaira au plus grand nombre n’est pas forcément le moyen le plus habile pour arriver aux meilleurs résultats. »

Quoi qu’il en soit, pour eux la bonne solution c’est, de toute évidence, de demeurer ensemble. Même s’ils savent aussi se séparer. « Nous sommes arrivés à un tel point d’interdépendance, qu’en dehors du travail nous évitons de nous voir afin de ne pas avoir à parler encore et encore de nos projets. Cela deviendrait étouffant. » Frères donc, mais point trop n’en faut. Au bout du compte, on découvre que si Ronan Bouroullec est « plus instinctif, plus romantique », et possède « une capacité à dessiner des formes fluides en un rien de temps », Erwan est « plus ordonné et plus studieux », avec « une passion pour la couture ». Et c’est une chance. Déjà, Antoine de Saint-Exupéry notait : « Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m’enrichis. »

Ronan et Erwan Bouroullec, photo Paul Tahon
Les Algues, Ronan et Erwan Bouroullec, 2004

Quelques dates

1971> Naissance de Ronan à Quimper.

1976> Naissance d’Erwan à Quimper.

1997> Rencontre avec Giulio Cappellini.

1999> Début de leur collaboration.

2000> Rencontre avec Issey Miyake et Rolf Felhbaum (Vitra).

2002> Elus créateurs de l’année au salon du Meuble, à Paris.

2011> Elus créateurs de l’année Maison et Objet Now ! 

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