Semaine de la photo à Paris – 2 foires, 2 biennales et 10 coups de cœur !

Collectionneurs et amateurs de photographie se sont donnés rendez-vous à Paris, cette semaine, pour arpenter les allées de Paris Photo, du 12 au 15 novembre au Grand Palais, comme celles de Fotofever, du 13 au 15 novembre au Carrousel du Louvre, deux foires tenant cette année respectivement leurs 19e et 4e éditions. Si la première offre un large aperçu de la création contemporaine internationale en accueillant pas moins de 173 exposants – galeries et éditeurs venus de 33 pays – et près de 1260 artistes, la seconde – qui réunit quelque 80 galeries et plus de 950 artistes – entend poursuivre son objectif initial  : encourager la découverte de jeunes talents et favoriser de nouvelles vocations de collectionneurs. Une multitude d’événements photo sont par ailleurs organisés un peu partout dans la capitale. Saluons, parmi eux, la toute première Biennale des photographes du monde arabe contemporain, organisée conjointement par l’Institut du Monde Arabe et de la Maison européenne de la photographie, qui se déploie jusqu’à mi-janvier à travers huit institutions et lieux culturels parisiens (1)  ; ou encore Photoquai, biennale des images du monde dont la 5e édition présente les œuvres inédites de 40 photographes non européens sur le thème «  We are family  » – «  Faire famille  » –, à découvrir à ciel ouvert, le long de la Seine au pied du Musée du quai Branly. La rédaction d’ArtsHebdoMédias se propose quant à elle de partager avec vous ses coups de cœur.

Le nu revisité par Margherita Chiarva chez Virginie Louvet

Née à Milan en 1985, Margherita Chiarva mène un travail photographique qui interroge à la fois le médium, l’image et son contenu, ainsi que le geste artistique. Présentée à la galerie Virginie Louvet, Transfer est sa première exposition individuelle en France. «  Ce qui compte n’est ni la réalité, ni sa représentation, mais la manipulation de la réalité dans l’esprit de l’artiste  », explique-t-elle. Pour créer les seize pièces photographiques exposées, elle a réalisé un ensemble de Polaroids représentant des fragments de corps féminin, avant de les prélever pour les transférer sur de la gaze ou du papier. Chaque élément a ensuite été retravaillé, couche après couche, de manière picturale – à l’encre ou à la tempera –, lui octroyant un subtile alliage de puissance et de délicatesse. Enfin, l’artiste a repositionné la surface plastifiée originelle de la photographie sur les images. «  Le fait d’imprimer et de re-mastériser confère à l’image une beauté tactile et une impression de permanence. La photographie est une image qui devient dans ces œuvres un objet tangible.  »

Transfert, du 14 novembre au 19 décembre à la galerie Virginie Louvet, Paris. 

Edouard Taufenbach ou les visages de la géométrie à la galerie Intuiti

La galerie Intuiti vient tout juste d’inaugurer la première exposition personnelle et parisienne d’Edouard Taufenbach dont on avait pu l’an dernier admirer quelques pièces à Fotofever. Récemment diplômé en cinéma et en arts & médias numériques à la Sorbonne, le jeune homme de 27 ans s’est distingué à l’automne en présentant Sfumato dans l’église Notre-Dame-des-Foyers, à Paris, lors de Nuit Blanche. L’installation immersive composée de huit vidéos projetées en boucle et accompagnées d’une composition sonore réalisée par Növlang (Paul Braillard) interrogeait «  notre représentation du ciel et du sacré dans l’art et son histoire  », selon le souhait de l’artiste. A la galerie Intuiti, il présente Hommage II, un travail saluant celui de Joseph Albers (1888-1976). Evoqué comme initiateur de l’Op art, le peintre allemand est célébré pour ses recherches sur les couleurs (leurs interactions et leurs interprétations). Si Edouard Taufenbach lui emprunte sa palette et ses formes, notamment le carré, il s’en détache avec pertinence. Ces géométries travaillées par la figure humaine – il utilise des portraits anciens – subissent de puissantes métamorphoses pour délivrer de subtiles narrations. Le regard, plongé dans un labyrinthe de facettes colorées et habitées, se laisse captiver. Tantôt il explore un à un les éléments de la composition, tantôt il laisse la forme s’emparer de lui, passant ainsi du singulier à l’universel.

Edouard Taufenbach – Hommage 2, jusqu’au 24 novembre à la galerie Intuiti, Paris.

Margherita Chiarva, courtesy galerie Virginie Louvet
Untitled Transfert TR 2, Margherita Chiarva, 2015

(1) Outre la Mep et l’Institut du Monde Arabe, qui accueillent respectivement six expositions personnelles et une manifestation collective, le parcours passe par la Mairie du IVe arrondissement (Pauline Beugnies), la Cité internationale des arts (Safaa Mazirh, Ihsane Chetuan), la galerie Binôme (Zineb Andress Arraki, Mustapha Azeroual, Caroline Tabet), la galerie Basia Embiricos (Souhed Nemlaghi), la galerie Photo 12 (Maher Attar) et l’espace d’exposition de Grainedephotographe.com.

Edouard Taufenbach, courtesy galerie Intuiti
A XI & A XII, Edouard Taufenbach
La chambre hantée de Simonet à L’Atelier néerlandais

Le comte de Lautréamont disparaît à l’âge de 24 ans nous laissant six chants d’une poésie viscérale, sulfureuse, puissamment érotique et théâtrale. Au même âge, Jean-Vincent Simonet sort diplômé de l’Ecal, à Lausanne, où il vit et travaille, explorant les ressorts de la photographie éditoriale et les arcanes de la mode. Autant fasciné par le surréalisme que par le mouvement «  Health goth  », qui tend à flouter les frontières entre un look transhumaniste cliniquement monochrome et les expérimentations «  glitch  » issues du Net art, Simonet est hanté par Les chants de Maldoror. Quelque 140 ans après leur écriture par le mystérieux Isidore Ducasse, il nous livre, en guise de chant Cinquième, sur les murs d’une des salles de L’Atelier néerlandais à Paris, un collage réalisé à partir de clichés consignés dans son journal intime. L’œuvre apparaît aussi vitale que torturée, transgressive et glamour par ses superpositions de couleurs, ses techniques mixtes et ses polices gothiques. A découvrir dans le cadre de l’exposition Foam Talent 2015 qui réunit, cette année encore, 21 photographes internationaux de moins de 35 ans.

Foam Talent 2015, jusqu’au 20 décembre à L’Atelier néerlandais (2), Paris.

Petits drames à la galerie Da-End

A la galerie Da-End, huit photographes et vidéastes participent à l’exposition intitulée Petits drames (ou le Bonheur invisible). Guillaume Delaperrière, Ken Kitano, Daido Moriyama, Shunsuke François Nanjo, Nieto, Benjamin Renoux, Satoshi Saïkusa et Takeshi Sumi donnent à voir des tableaux parfois sombres ou humoristiques, réalistes ou non, qui témoignent de situations aussi bien banales que dramatiques  : faits divers, accidents domestiques, dilemmes sentimentaux… sont utilisés comme autant d’éléments en mesure de perturber la vie de tous les jours. «  En faisant dysfonctionner le familier, les artistes détournent leur médium à des fins narratives souvent illusionnistes. Du quotidien à l’universel, leurs œuvres nous absorbent dans une contemplation active, où se déroule le fil de récits intimes à la spontanéité illusoire. La réflexion sur la représentation théâtrale du réel se double ici d’un questionnement du support photographique ou filmique même  », explique la galerie parisienne. En effet, certains artistes à l’instar de Satoshi Saïkusa, Ken Kitano et Takeshi Sumi découpent, superposent ou transpercent leurs clichés, d’autres utilisent le numérique pour engendrer des mutations du support photographique  ; ainsi, Nieto propose des créations interactives et tridimensionnelles et Benjamin Renoux offre au regard des œuvres à la frontière entre la vidéo et la photo.

Petits drames (ou le bonheur invisible), jusqu’au 19 décembre, à la galerie Da-End, Paris.

Jean-Vincent Simonet, photo Orevo
Maldoror Chant Cinquième, Jean-Vincent Simonet, 2014

Les super-héros se reposent à la galerie Lacroix

Benoît Lapray est bien chanceux  ! Ce Bourguignon, qui enfant a bourlingué de par le monde dans le sillage d’un père médecin humanitaire, a découvert bien des paysages et fait bien des rencontres. A la galerie Lacroix, il nous présente d’étonnants arrêts sur image. Marchant en toute simplicité au-dessus d’un lac, Superman se dirige vers un horizon de montagnes enneigées. Plus loin, Spiderman est subjugué par l’eau rugissante d’une cascade à trois bras  ! Vous l’aurez compris, les fans de comics seront comblés par ces mises en scène inédites qui se proposent de mettre les super-héros au vert  ! La galerie Lacroix présente quinze des 35 photomontages que compte la série The Quest for the Absolute. Les Alpes françaises, la Bretagne, le Jura, les Cévennes ou encore la Côte d’Albâtre sont autant de lieux de villégiature pour les justiciers des temps modernes. Face à eux, la nature affirme sa puissance et son rôle protecteur. Elle offre aux guerriers un repos bien mérité  !

The Quest for the Absolute de Benoît Lapray, jusqu’au 20 décembre, à la galerie Lacroix, Paris.

Nieto, courtesy galerie Da-End
Main acheiropoïète, Nieto, 2015

Les scénarii de Maleonn chez Magda Danysz

Il y a toujours du jeu, de la magie, un soupçon de nostalgie et une dose d’humour dans les mises en scène de Maleonn : ses sujets sont photographiés tels des icônes, les gens ordinaires y sont érigés en super-héros traversés par les époques. Sa mère était actrice, son père directeur de l’opéra de Pékin. Diplômé du Fine Art College de Shanghai en 1994, dans la section design graphique, Maleonn aimerait bien passer à la réalisation mais, en 2013, il renoue plutôt avec la tradition chinoise et devient pour un an, photographe ambulant : à bord de son « studio mobil », il traverse 25 provinces dont il ramène plus de 160 000 portraits shootés dans les villages. A quarante ans, Maleonn, qu’on appelle aussi Ma Liang, est devenu en Chine la coqueluche de toute une génération. La galerie Magda Danysz, qui le représente depuis 2009, lui consacre une rétrospective en solo show à l’occasion de Paris Photo (stand B14).

Benoît Lapray, courtesy galerie Lacroix
Extrait de la série The Quest for the Absolute, Benoît Lapray
(2) En parallèle de l’exposition Foam Talent 2015, des colloques sont organisés à L’Atelier néerlandais, le vendredi 13 novembre de 10 h à 12 h. Une série de présentations et de discussions avec des acteurs clés dans la photographie  ; sur l’édition, le graphisme des livres photos et le repérage, le suivi et la présentation de jeunes photographes talentueux.

Maleonn, courtesy galerie Magda Danysz
Book of Taboo nb 5, Maleonn, 2006
Kambui Olujimi prône la ténacité à la galerie E.G.P.

Kambui Olujimi est né en 1976 à Brooklyn, quartier de New York où il vit et travaille toujours aujourd’hui. A travers la photographie, la vidéo, l’installation, voire la performance, l’artiste explore les pratiques et les règles relatives aux échanges sociaux en donnant forme, notamment, aux constructions mentales par nature invisibles qui en découlent. «  J’ai découvert le travail de Kambui Olujimi lors d’une exposition collective, Crossing Brooklyn, au Brooklyn Museum of Art, en 2014, se souvient Reine Ullmann Okuliar, directrice de la galerie E.G.P. Il s’agissait d’une installation vidéo  : In Your Absence the Skies Are All the Same.  » Pour sa première collaboration avec l’artiste, la galerie parisienne présente Blind Sum, une série de photographies longue pose qui s’inspire des marathons de danse – véritables épreuves de fond pouvant durer de nombreuses semaines – qui étaient organisés aux Etats-Unis dans les années 1930. En s’appuyant sur le caractère étrange, surréaliste, de ses images, l’artiste y évoque les notions de ténacité et de résistance, mais aussi celles de préjugés, de genre et de classe, comme de ségrégation raciale. A noter que cette exposition fait partie du Parcours Dix-Huit, une manifestation initiée pour la première fois cette année entre différents acteurs culturels du XVIIIe arrondissement autour du thème «  La photographie, un art contemporain  ».

Blind Sum, jusqu’au 16 janvier 2016 à la galerie E.G.P., Paris.

Kambui Olujimi, courtesy galerie E.G.P.
Extrait de la série Blind Sum, Kambui Olujimi, 2014
Au pays des mères à la School gallery

Dans l’univers de Sacha Goldberger vivent des individus bossus, chargés d’un encombrant fardeau. Les mères – et les pères – s’accrochent, s’incrustent et se cramponnent à leur descendance. Par attachement ou par obligation  ? On ne le sait pas, mais ces couples improbables semblent être l’unique rempart dans une vie désertée. L’artiste a choisi un décor d’une froide élégance, celle d’une toile d’Edward Hopper, d’une Amérique des années 1950 fantasmée. Dans cet espace géométrique et ordonné règne une profonde mélancolie. Les personnages seraient abandonnés à leur extrême solitude sans ce grand amour-là, celui qui nourrit et qui étouffe à la fois. Et c’est bien le moindre paradoxe de cet indispensable amour dont on dit qu’il ne meurt jamais…

Meet my mum de Sacha Goldberger, jusqu’au 19 décembre à la School gallery, Paris.

Sacha Goldberger, courtesy School gallery
Sacha & Gabrielle, série Meet my Mum, Sacha Goldberger, 2014
Les authentiques contradictions de Sebastian Riemer à la galerie Dix9

Le travail photographique du jeune artiste conceptuel allemand Sebastian Riemer interroge autant le medium que le message, notamment lorsqu’il créée des Polaroids à partir de Daguerréotypes, ou reproduit dans un nouveau format des images téléchargées sur Internet. Il questionne la tradition et la fonction de la photographie, mais aussi la véracité jadis admise de ses contenus. Lorsqu’il met ici en parallèle des photographies de presse en noir et blanc de danseurs avec des prises de vue de temples en ruine, il révèle autant – par leur geste pétrifié et leur pose figée – le potentiel manipulateur et séducteur de la danse que son évocation rituelle destinée à apaiser les dieux. Le slogan d’un producteur de vaisselle allemand, photographié par Riemer sur l’une des enseignes de son magasin, «  De l’authentique aujourd’hui  » (Das Originale unserer Zeit) est le titre de sa deuxième exposition personnelle à la galerie Dix9.

De l’authentique aujourd’hui, jusqu’au 19 décembre à la galerie Dix9, Paris.

Juliette-Andréa Elie, prix Fotoprize 2015

Née en 1985 à Moulins, en Auvergne, et diplômée des Beaux-Arts de Nantes, Juliette-Andréa Elie développe une démarche s’appuyant sur le dessin, la photographie, l’installation et la vidéo. La jeune artiste a reçu cette année le Fotoprize. Explorant la notion de paysage, sa série Fading Landscape est pour l’occasion présentée dans un espace dédié durant Fotofever. « Je m’intéresse au phénomène de la vision, à la circulation du regard, à l’imprécis, au trouble, explique-t-elle. Je confronte la science optique, celle de Descartes, par exemple, au phénomène atmosphérique appelé météore pour donner à voir plusieurs strates, plusieurs visions d’un même paysage. » Imprimant ses prises de vue sur un papier translucide, elle donne ensuite forme à un relief par le biais d’une technique spécifique de gaufrage. « Je cherche à rendre présent un monde d’hier ou de demain. On ne sait pas vraiment si l’homme y habite ou s’il a disparu ; il reste simplement quelques traces de civilisation. Je me pose la question du rapport qu’on peut avoir avec le chaos qui se dégage de la nature et que l’on a tendance à vouloir s’approprier de manière destructive. » Le travail de Juliette-Andréa Elie sera par ailleurs exposé chez Baudouin Lebon, à Paris, en janvier 2016.

Sebastian Riemer, courtesy galerie Dix9
Hula (Native), Sebastian Riemer, 2015

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