Thomas Devaux – La dimension émotionnelle du corps

Thomas Devaux

Chine, Corée du Sud, Etats-Unis, Russie, Pays-Bas, Belgique… l’année fut bien remplie pour Thomas Devaux qui présentera à Paris, avec la Macadam Gallery (Bruxelles), une sélection de photographies récente à l’occasion de la foire fotofever, du 15 au 17 novembre. Le photographe répond ici à quelques questions concernant la série Attrition.

ArtsHebdoMédias. – Comment cette série est-elle née ?  

Thomas Devaux. – J’ai travaillé le collage il y a maintenant neuf ans et je voulais retrouver les structures étranges que j’avais mises en place, ainsi que les effets de déchirures propres à cette technique. Avec Attrition, j’étais à la recherche d’une vision différente de la photographie. Ces pièces sont le résultat de montages construits à partir d’images de reportages prises sur le vif dans le milieu de l’art ou de la mode. Je travaille comme un reporter et photographie juste des parties de corps : des mains, des bras, des cheveux, des visages… Puis je travaille sur ordinateur. J’ai choisi le noir et blanc pour deux raisons. La première est esthétique, le travail de la lumière y est très important, tout se joue dans des nuances de blancs, de noirs et de gris. La seconde est plus technique : lorsque vous faites du montage photographique, le passage en noir et blanc permet d’avoir plus de liberté dans l’association des images entre elles.

Vos personnages sont-ils le fruit d’une apparition ou d’un rêve ?

Je ne parlerais pas de rêve, peut-être plus d’apparition. Lorsque je travaille, je fonctionne toujours comme un collagiste, je construis des structures de corps. Parfois cela marche, d’autres fois non. Mes personnages naissent ou apparaissent de ces recherches. L’anatomie de ces corps est parfois étrange. Les mains ou les membres peuvent être trop gros ou trop petits, mais cela ne me préoccupe pas, je ne cherche pas à reproduire une certaine forme de réel. J’aime donner une dimension plus émotionnelle au corps. Je donne l’impression d’un éclatement de ce dernier ou d’une déconstruction, mais tout cela doit tenir dans une certaine harmonie, grâce à un autre équilibre, moins organique et plus métaphorique.

Le regardeur oscille entre fascination et inquiétude : quel est votre sentiment ?

Tout est dans la définition du mot « attrition » : c’est l’action de deux corps durs qui s’usent et se frottent. Mais c’est aussi le regret d’avoir offensé Dieu, causé par la crainte des peines du purgatoire ou de l’enfer. Dans cette série, je me suis intéressé au sacré et au profane, à l’humain qui balance, selon moi, toujours entre la grâce et la lourdeur. Mes personnages n’existent pas vraiment, ils sont composés de plusieurs corps, d’une foule. Je peux faire apparaître la figure de la mort, mais celle sacrée d’une sainte. Lorsque, dans un vernissage, les gens regardent mes photos, ils ne savent pas forcément qu’ils sont face à des gens comme eux. Il y a une sorte de mise en abyme. Je sanctifie mes sujets, les transforme en icônes que je brise en détails subtils, balayant d’un coup toutes les vanités. Alors, effectivement, devant ce travail, le regardeur peut être en tension, oscillant entre la fascination pour une certaine beauté et un sentiment d’angoisse. D’autant que ce sont des grands formats allant jusqu’à trois mètres de large. Mes personnages sont donc à taille humaine, ce qui les ancre dans une certaine forme de réalité. J’aime provoquer ce sentiment double d’attraction et de répulsion. J’ai toujours préféré les images ambivalentes, complexes.

Thomas Devaux

D’où vous vient cette propension à l’étrange ?

Je ne sais pas trop en fait, mais que ce soit dans la musique avec des groupes comme The Tigers Lillies, au  cinéma avec des réalisateurs comme David Lynch, ou en photographie avec le travail de Joel-Peter Witkin ou celui de Gregory Crewdson, j’ai toujours été attiré par une certaine étrangeté. Par la tension, la friction dans toute chose ou situation.

Votre travail a-t-il un rapport avec les contes ? Avec l’enfance ?

Il y a évidemment un rapprochement possible avec le concept du conte. On y retrouve la force émotionnelle et métaphorique, ainsi que l’abandon d’une forme de vraisemblance. Mais je suis plus influencé par les mythes. J’ai toujours été fasciné par leurs puissances. Les thématiques utilisées sont d’une violence incroyable mais toujours justifiée. Ils me plaisent car intemporels, ils font intervenir des êtres divins, mais au final ne parlent que de l’humain. Mon travail est souvent « hors temps » et « hors espace », on ne sait pas quand et où cela se passe. Il y a des artistes qui aiment fixer leur œuvre dans une époque. Pour ma part, je préfère quelque chose de plus vague et allégorique ; d’où l’évocation, que l’on fait parfois à propos de mon travail, de l’époque des symbolistes. En ce qui concerne le rapport à l’enfance, s’il existe, c’est peut-être dans la simplicité des rapports aux choses, des possibilités dans la construction et l’agencement des corps. On peut trouver dans mes photographies ce qui paraît être à la fois des monstres, des fées ou des sorcières. Ce sont des personnages que je fais naître de mon imaginaire pour servir une forme de narration qui m’est propre.

Votre photographie est-elle proche d’une écriture littéraire ?

Non, je ne pense pas, ou alors de l’écriture automatique. Avant de me mettre au travail, j’ai quelques idées en tête, mais en général, je ne sais pas d’avance où je vais. Je n’ai ni plan, ni discours. Au final, mes personnages racontent tout de même une histoire en tension, en frottement, en attrition.

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