Patrick Loste à Limoges – Peindre la terre et le temps

Patrick Loste

Il se définit comme «  un bosseur  », «  un opiniâtre  » ou encore «  une bête de somme  ». Patrick Loste déroule jour après jour, depuis près de quarante ans, le fil d’un travail assidu, mais aussi sincère et généreux. Le peintre catalan présente actuellement à la galerie Artset de Limoges, et jusqu’au 27 octobre, un ensemble de toiles récentes réunies dans le cadre d’une exposition intitulée Paysages. Rencontre.

Patrick Loste A n’en pas douter cette route escarpée mène au bout du monde. En arrivant au mas, construit en pleine nature, des chevaux pointent le bout de leur nez. Un chien aboie sans pour autant empêcher le visiteur de s’approcher. Patrick Loste vous accueille. Le peintre-cavalier est dans son élément. C’est ici, à quelques kilomètres de Perpignan, que le Catalan a décidé de s’installer. Loin des tribulations de la ville. Ici, tout est calme. On vit au rythme de la nature. «  Pour aller à l’atelier, il faut qu’il fasse jour. Je ne produis pas tout le temps, mais je travaille tout le temps. Même quand je monte à cheval  ! J’y puise une énergie nécessaire. La peinture est un entonnoir dans lequel on met toute sa vie. En tout cas, la mienne, c’est ça.  » Patrick Loste est un peintre habité et serein. Ce ne fut pas toujours le cas.  

«  J’étais un petit garçon un peu introverti, un blondinet bien habillé.  » Nous sommes au début des années 1960, Patrick est un enfant assez solitaire bien qu’entouré de copains. Au Perthus, tout le monde connait cette bande de gamins, qui passent leur temps libre à pêcher, à bricoler des cabanes, reviennent les genoux écorchés et, le jeudi, regardent Zorro à la télé. A l’école, pas de problème. «  J’ai été un bon élève jusqu’à la fin du lycée, après, personne n’en saura jamais rien, je n’ai pas continué !  » Mais n’allons pas trop vite. Dans sa classe, le jeune garçon est réputé pour être un excellent dessinateur. Ses camarades en profitent – eux, à qui il distribue ses croquis – et son père les stocke  ! «  Il aimait bien les garder. Heureusement, sinon j’aurais tout perdu. Certains datent de mes 4 ans  : des animaux, avec des batailles, ça galopait tout le temps  !  » Dans son entourage, une personne en particulier l’encourage  : son grand-père. Ce dernier, un temps proche du père de Salvador Dali, pensait dur comme fer que la peinture était un métier fort rémunérateur  ! Il disparaîtra sans savoir qu’un jour son petit-fils, lui aussi, en vivrait.

«  Je dessinais tout ce que je voyais »

A 17 ans, un bac A7 (littérature et arts plastiques) dans sa musette, Patrick est reçu aux Arts Déco. Il monte donc à Paris, mais ne résiste pas plus d’un an. Déçu par l’enseignement, qu’il croyait proche de celui des Beaux-Arts, et malheureux de cette vie citadine, il jette l’éponge et décide de réaliser un rêve  : voyager à travers l’Amérique latine. Si le catalan est sa langue maternelle, il n’a pas négligé d’apprendre l’espagnol. Durant un an, il sillonne ce presque continent. «  Là-bas, je dessinais beaucoup. Tout ce que je voyais, sur des carnets.  » De retour, il est admis aux Beaux-Arts de Barcelone, mais n’y reste que six mois  : «  ça ne me correspondait pas du tout.  » Le côté académique le rebute, sans parler de la discipline. Pourtant, à cette époque, l’envie de peindre est très présente. «  Je commençais à me poser des questions sur l’organisation de l’espace, sur la couleur. Je savais que j’avais besoin de quelque chose, mais je ne savais pas de quoi. J’ai cru que je trouverais des réponses dans les études, mais ce ne fut pas le cas. J’ai compris, alors, que la seule solution était de peindre. Et c’est ce que j’ai fait.  »[[double-vh:1,2]]

Photo MLD
Patrick Loste dans son atelier
Pour gagner sa vie, le jeune homme décharge des bateaux et, bientôt, décide d’apprendre le métier de maréchal-ferrant. Un moyen de se rapprocher de son autre passion  : les chevaux.  «  Lorsque j’avais une dizaine d’années, j’avais beaucoup d’asthme et j’allais tous les étés dans un centre spécialisé en maladies respiratoires, à Font-Romeu. A côté de cette colonie de vacances médicalisée, un gars proposait des balades à cheval. Il avait des Barbes. J’ai su à partir de ce moment que ce serait toujours difficile pour moi de mettre pied à terre.  » Et l’artiste de raconter fièrement qu’à 16 ans, il avait exposé des dessins de chevaux au syndicat d’initiative de Céret et vendu l’ensemble. A raison de 100 francs la pièce, il avait pu s’acheter la mobylette tant convoitée ! La plus belle conquête de l’homme demeure encore aujourd’hui une source d’inspiration pour son œuvre. La mobylette, elle, a disparu.

A Barcelone, la vie se répartit en deux temps  : le matin avec le maréchal-ferrant et le reste de la journée à l’atelier. De l’éphémère passage aux Beaux-Arts, Patrick Loste conserve l’essentiel  : sa rencontre avec Beatriz, peintre aussi, qu’il épouse peu de temps après. «  A cette époque, je peignais à l’huile avec beaucoup d’épaisseur. Un travail figuratif. Je ne le renie pas, mais c’était mes débuts. Je n’ai d’ailleurs presque rien conservé.  » Alors qu’il vient de terminer sa formation de maréchal-ferrant, une autre rencontre va transformer sa vie. Une connaissance de ses parents, un Espagnol de Gérone, voit plusieurs de ses toiles et devient un ardent soutien. «  Pendant cinq ans, il m’a acheté de la peinture et m’a organisé des expositions. » Ce mécène providentiel permet au jeune artiste de faire ses premières armes auprès de galeristes et de continuer de peindre sans avoir à faire un autre métier. Après  ? «  Il n’y a plus grand-chose à dire  : j’ai travaillé, j’ai peint. Tous les départs sont intéressants et après c’est boulot, boulot, boulot… Les années s’enchaînent, les décennies aussi…  »

« Je ne suis pas un intellectuel, je peins comme un maçon »

Barcelone est une trop grande ville, Patrick Loste revient côté français et s’installe à Saint-Génis-des-Fontaines, non loin de Perpignan. C’est là que seront élevés ses trois enfants, dont le plus jeune a aujourd’hui 28 ans. «  Deux garçons et une fille. L’un fait du théâtre, l’autre de la sculpture et ma fille est monitrice d’équitation.  » Les orangers ne donnent pas des citrons. Depuis quelques années déjà, ils ont quitté le nid et leurs parents sont allés s’installer en pleine la nature. «  Cette maison était une ruine, il y a 25 ans  !  », s’exclame l’artiste. En empruntant le petit escalier extérieur qui mène à l’atelier, le chien sur les talons, la conversation se poursuit. «  Je partage ma vie entre la peinture et l’entretien des extérieurs  », explique-t-il, tout en tendant l’oreille au bruit sourd du petit torrent qui se déverse non loin.

Une journée type de Patrick Loste débute entre 6 et 7 heures en compagnie des chevaux,  puis se poursuit à l’atelier. «  Je ne fais jamais d’études préparatoires. Quand je suis prêt, je me lance  ! Peu importe le format, je m’engage autant dans un carré de 20 cm de côté que dans une bâche de 2 mètres carrés. Très souvent, j’attaque par des séries de petites dimensions, parfois l’inverse… Il n’y a pas vraiment de règles. Chaque peinture est le résultat d’années et d’années de pratique.  » Et quand on demande à l’artiste de théoriser sa pratique, la réponse ne se fait guère attendre. «  Je ne suis pas un intellectuel, je peins comme un maçon. Je suis un bosseur, un opiniâtre. Un routinier, une bête de somme  ! C’est un fil que je déroule jour après jour. Avec des impasses, des moments de doute, évidemment. Si je n’ai pas eu à faire face à de grandes crises ou de grands bouleversements, je n’ai pas pour autant été épargné. Malgré tout le mal que j’ai entendu dire de mon travail et tout le mal que j’en ai pensé, j’ai suivi ma route, comme le pauvre Martin de Brassens creusait la terre et le temps.  »

Patrick Loste
Toile libre, Patrick Loste

Dans l’atelier, l’artiste n’attaque jamais une seule toile. Il travaille toujours par série, une manière de cultiver un autre regard. A un certain point, il s’arrête, retourne la bâche et l’oublie. «  Quand j’y reviens, l’œil neuf, je peux voir ce qui ne va pas.  » Patrick Loste peut peindre ainsi jusqu’à 40 pièces dans un même élan. «  J’ai toujours fait comme ça   », lâche-t-il.

Au mur, l’œuvre en cours, au sol, celles en attente. Par les baies vitrées, la lumière blanche de la montagne fait son œuvre. La conversation continue. «  J’adore manipuler ces bâches  ». Elles sont vertes ou grises, neuves ou de récup’. «  Il y a toute une partie très artisanale dans mon boulot, de la préparation des supports à celle de la peinture. En général, je travaille avec des encres, des liants et des pigments. Je suis très regardant quant à la qualité des matériaux que j’utilise.  » La bâche n’a pas l’exclusivité, le peintre use aussi du papier, du bois et parfois même de la toile, mais libre, sans châssis. Les thèmes s’enchaînent et parmi eux certains reviennent  : les cavaliers, les paysages, les figures mythologiques ou encore la tauromachie, qu’il aime décliner en grand format. Un choix qui lui permet de laisser plus facilement libre cours à sa gestuelle. Point fondamental de sa pratique artistique.

« Je commence tout juste à bien m’entendre avec la peinture  » 

Le sujet, quant à lui, arrive souvent sans crier gare ou vient compléter une première inspiration. Exemple  : «  L’année dernière, pour l’exposition au musée de Céret, j’ai travaillé sur les prostituées, les lycanthropes et les loups. Ensuite, j’ai conservé les loups et la femme s’est habillée de rouge. Puis, un jour, le petit chaperon rouge s’est imposé. Mais cette fois, c’est la bête qui a dérouillé  !  » Patrick Loste est un peintre figuratif et n’a même jamais tenté d’être autrement. Loin de tout, dans cette nature qu’il fréquente assidument, juché sur l’un de ses chevaux, il contemple le chemin parcouru. «  J’ai déjà 57 ans et le temps est passé à toute vitesse. Il y a des tas de choses qui m’ont angoissé quand j’étais plus jeune. J’avais le trac, peur de déplaire, de ne pas y arriver. Aujourd’hui, je profite d’une forme de tranquillité. Je commence tout juste à bien m’entendre avec la peinture. J’entre dans la maturité. Ce n’est pas lié à l’âge, mais au nombre d’années de travail, pas loin de 40 désormais. La peinture peut être une entité antagoniste, la bête, quelque chose à laquelle on se heurte. Elle a une vie propre. Parfois, tu as l’impression de n’être qu’un outil, un passeur. Il arrive que tu ne reconnaisses pas ce que tu as peint.  » L’artiste est modeste. Il sait que tout est éphémère et ne veut pas crier victoire. Et quand on évoque le bonheur, il répond en souriant  : «  C’est un bien grand mot, comme celui de liberté, impossible de le posséder en ligot, il ne s’offre toujours que sous forme de menue monnaie  !  » Un rêve  : être heureux, peut-être.Un objectif : poursuivre, sans aucun doute.

Patrick Loste
Toile libre C. R., Patrick Loste, 2011

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