Ousmane Sow à Paris – Un guerrier sous la Coupole

La galerie Routes, à Paris, expose actuellement une dizaine de bronzes signés Ousmane Sow. Des pièces accompagnées d’une série de photographies de George Rodger réalisées au Soudan en 1949. Nouvellement élu à l’Académie des Beaux-Arts de l’Institut de France, le sculpteur sénégalais sera prochainement dans la capitale pour faire la connaissance de ses pairs.

Ousmane Sow courtesy galerie Routes
Les Lutteurs aux bâtons, série Nouba, Ousmane Sow, 2005.

Pas un Parisien n’a oublié la spectaculaire exposition du Pont des arts en 1999. Durant tout le printemps de cette année-là, ils furent trois millions à découvrir les quelque soixante-dix guerriers et autres personnes d’Ousmane Sow. Pour la plupart, l’artiste sénégalais était un inconnu mais, depuis lors, il est devenu une référence. Souvenirs en pagaille et éloges magnifiques émaillent la Toile encore aujourd’hui. Il y est question de souffle, de force, de beauté, de saisissement. Autant d’émotions qu’il est heureux de retrouver à chaque apparition de l’œuvre du sculpteur. Jusqu’au 20 octobre, dans le cadre de « Parcours des mondes », salon destiné aux Arts premiers à Saint-Germain-des-Près, la galerie Routes accueille dix de ses petites sculptures en bronze et quelques grandes pièces originales. Les Petits Nouba sont, ici, accompagnés par les clichés en couleur et en noir et blanc de George Rodger. « Je suis ravi de la présence de ces photographies. La réalité d’un instant est ainsi prolongée par les personnages que j’ai imaginés. C’est une excellente chose que d’avoir réunis nos travaux. » Le photographe britannique, co-fondateur de l’agence Magnum et disparu en 1995, séjourna au Soudan en 1949, où il observa les différentes populations du Sud du pays appelées Nouba. « C’est la première ethnie que j’ai traitée », explique Ousmane Sow, qui s’intéressa également aux Masaï, aux Zoulou, aux Peulh mais également aux Indiens d’Amérique avec les trente-cinq pièces de la bataille de Little Big Horn. Et de poursuivre : « J’ai eu envie de compléter un travail réalisé dans les années 1980. J’y ai ajouté des scènes comme celles du maquillage, de la méditation, ou encore de l’appel à la lutte. »

« Le bronze est l’exacte réplique de l’original »

Pourtant, les amateurs qui connaissent la série réalisée il y a près de trente ans verront dans les pièces présentées à Paris une différence : elles sont en bronze et non faites de cette matière propre à l’artiste, de celle qu’il laisse macérer des années durant avant de l’appliquer sur une ossature de fer, de paille et de jute. « Le bronze est l’exacte réplique de l’original », aime-t-il préciser tant il n’est pas question d’un autre travail mais de la réalisation d’un double. « Pendant longtemps, j’ai été réticent à l’idée de l’utiliser. Mais j’ai changé d’avis après avoir découvert les fonderies de Coubertin et ses professionnels vraiment de grande qualité. » Malgré la difficulté de reproduire la texture si particulière de l’œuvre,le premier essai est une réussite. La différence entre le modèle et son frère jumeau est si infime que le sculpteur est conquis. « Ma curiosité s’est alors transformée en engouement. Depuis lors, je dispose non plus d’une possibilité, mais de deux qui se complètent. Sans compter qu’à l’extérieur, le bronze est davantage recommandé. » En effet, si les sculptures d’Ousmane Sow n’ont jamais craint ni la pluie, ni le vent, elles sont malgré tout plus sensibles au passage du temps que celles d’airain. Et l’artiste d’aller plus loin : « Le bronze leur apporte une certaine force. Il efface la relative fragilité de l’original. » Depuis le début de l’aventure, les liens de l’artiste avec le personnel de la fonderie se sont resserrés : « Au-delà de l’aspect professionnel, ce sont des gens qui comptent. Ils ont au moins autant d’amour, sinon plus, que moi pour mes sculptures. Je ne pourrais pas imaginer fondre ailleurs. »

Ousmane Sow/Béatrice Soulé/Agence Roger-Viollet/ADAGP
La Danseuse aux cheveux courts, série Nouba, Ousmane Sow, 1984.

Dans la galerie, La Danseuse aux cheveux courts porte un collier. La parure attire l’attention, d’autant qu’elle s’impose sur un corps nu. « Les Nouba aussi se parent. A l’origine, toutes les pièces de la série avaient un grigri mais ils ont été volés. Aujourd’hui, seuls les bronzes ont conservé les leurs, impossibles à retirer. Nombre de superstitions donnent aux objets des pouvoirs extraordinaires qu’ils n’ont pas. J’espère pourtant que ceux qui ont été emportés ont été bénéfiques ! » La montre de Victor Hugo, elle, ne disparaîtra pas. L’accessoire dans la main de l’écrivain est le point central de la sculpture, « symbole du rythme du poème, du temps qui passe. » Depuis quelques années maintenant, Ousmane Sow travaille à rendre hommage aux hommes qui ont marqué son existence. « Hugo a ouvert le bal. Ensuite, il y a eu mon père, Mandela et Charles de Gaulle. C’est un travail qui me passionne. C’est comme si j’avais un rendez-vous. Il y a beaucoup d’émotion quand on touche un visage que l’on aime ou auquel on doit un certain nombre de choses. Ce n’est pas comme façonner une sculpture anonyme. » Pour celle de son père, le sculpteur n’a même pas pu s’aider d’une photographie tant ce dernier les exécrait. Peu importe, les souvenirs sont plus forts que le papier. « J’ai travaillé de mémoire. Nous étions proches et je me souviens très bien de son visage, de ses attitudes. » Si ses sœurs ont eu un peu de mal à le reconnaître au début, c’est que l’artiste l’a représenté – comme à son habitude quand il exécute de grands formats – beaucoup plus grand qu’il n’était en réalité, et que, par ailleurs, il lui a redonné les traits de ses cinquante ans. « Je ne sculpte pas la vieillesse, ce moment où tout le monde se ressemble. Pour De Gaulle, par exemple, j’ai choisi de le représenter tel qu’il était au moment de la Seconde Guerre mondiale. » Le Général tel que la mémoire collective s’en est emparé.

De grands hommes, il en est d’autres qui siègent non loin. Ousmane Sow va bientôt les rejoindre. Il a été élu le 11 avril à l’Académie des Beaux-Arts de l’Institut de France, dans la section des membres associés étrangers. Il prend le fauteuil de l’Américain Andrew Wyeth, disparu en 2009. Trente ans après Léopold Sedar Senghor (élu à l’Académie Française), il est le second Africain à entrer sous la Coupole. « Je suis honoré et surpris, comme à chaque fois que je suis reconnu. C’est le couronnement d’une carrière. J’aime l’idée de cette assemblée ouverte, où les arts ne sont pas cloisonnés. Moi, qui suis sculpteur, je vais faire l’éloge d’un peintre. Cette élection fait partie des choses très agréables qui me sont arrivées dans la vie. J’espère que j’en serai digne. »

En attendant de faire officiellement son entrée sous la coupole, le sculpteur s’adonne à un nouveau projet dans son atelier de Dakar. « Actuellement, je travaille sur des sculptures animées que je vais photographier et filmer pour réaliser une animation. » Echo lointain d’un précédent film réalisé dans les années 1980, à l’époque où il ne conservait rien de ses créations. « Pour le moment, je façonne les figurines. Nous verrons par la suite pour leur attribuer un rôle, écrire un scénario. Certains visages auront les yeux et les lèvres mobiles. En sculpture, on est obligé de trouver une position qui suggère un mouvement. Là, les personnages seront libres, ils pourront se tenir debout, se coucher, rire, pleurer… Il y aura également du son, car je souhaite me rapprocher de la réalité. Ce travail est une autre façon de raconter une histoire. » Voici donc à quoi s’adonne Ousmane Sow quand il n’est pas occupé par une commande ou en train de parrainer un événement d’art, comme en juin dernier dans l’archipel des Comores, qui organisait pour la première fois un festival d’art contemporain. « Dès qu’il s’agit de participer à des manifestations, qui ne sont d’ailleurs pas toujours artistiques mais peuvent aussi être économiques, je suis partant ! Quand on a la chance d’avoir une parole qui porte un peu, il ne faut pas rester chez soi, il faut aider. » L’heure tourne. Le temps de la discussion s’efface devant celui de la création. Ousmane Sow retourne au tumulte de l’atelier. Le visiteur, à la fascination de son œuvre.

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