Michel Barjol – Le passeur de Malaucène

La galerie Martagon fête ses 20 ans. Trois expositions dont deux hors les murs à Marseille et à Vaison-la-Romaine ainsi que l’édition d’un porte-folio fêtent l’événement. Entretien avec Michel Barjol, qui a eu un jour cette idée folle d’inventer un lieu d’art, d’échange et de découverte dans un petit village de Provence.

Isabelle Barbier
Le lit, Isabelle Barbier
Krach boursier, effondrement de l’immobilier, première guerre du Golfe  : 1991 est une année de crise. Les trépidations du monde se font ressentir jusque dans le milieu de l’art où nombre de galeries mettent la clef sous la porte. Dans un petit village du Vaucluse, la résistance s’organise  ! A Malaucène, Michel Barjol, qui vient d’acquérir une maison pour en faire son atelier, se dit qu’un si grand espace pourrait bien être partagé et décide de réaliser un «  vieux rêve  »  : faire découvrir les artistes qu’il aime tant. Ainsi naît la galerie Martagon, du nom d’un lis rare que l’on peut encore admirer aux alentours du mont Ventoux. Pour la première exposition, le dessinateur ne souhaite faire prendre de risque à quiconque et présente son travail. Si le résultat est encourageant au point de poursuivre l’expérience, plus jamais il n’exposera ses dessins, refusant l’idée même que la galerie serve à la promotion de son œuvre. «  Michel est un artiste. Bien qu’il ne le mette jamais en avant, il est chaque jour à l’atelier. C’est à travers ce prisme, me semble-t-il, qu’il engage une relation avec ceux qu’il présente et c’est fondamental  », explique Karim Ghelloussi, qui a rejoint il y a peu la galerie. En 20 ans, aidé par Pascale, sa compagne, Michel Barjol a multiplié les expositions. Si la plupart des artistes invités sont installés en région PACA, d’autres n’hésitent pas à traverser l’Hexagone. Depuis l’été 2001, le Breton Jean-Yves Pennec a pris l’habitude de frayer sous les cieux cléments de la Provence. «  Au fil des années, nous avons lié une belle amitié. Michel et Pascale sont venus plusieurs fois en Bretagne, où ils ont pris goût aux crêpes et aux embruns  !  », raconte le plasticien. Et de poursuivre plus sérieusement  : «  Le travail réalisé par Michel est remarquable. La qualité de son regard sur la création vivante a su attirer un public au départ improbable et qui est allé en grandissant. J’apprécie particulièrement sa fidélité.  » Une qualité que Michel Barjol met au service des hommes et aussi de ses convictions. Ainsi, depuis 20 ans, il s’attache à faire de la galerie Martagon « un lieu d’échanges et de rencontres qui milite pour la diffusion de l’art contemporain en milieu rural  ». Engagement tenu.

ArtsHebdo médias. – Vous êtes artiste et galeriste. Comment réussissez-vous à mener de front ces deux activités ?

Michel Barjol. – Je suis un lève-tôt  ! Ma journée est divisée en deux. D’un côté, le dessin, de l’autre la galerie. La galerie Annie Lagier (http://www.galerieannielagier.com/galerie/), à L’Isle-sur-la-Sorgue, présente mes dessins. Généralement, les visiteurs de la galerie Martagon ignorent mon activité artistique. Et n’oublions pas que Pascale, ma compagne, fait tout le travail que je n’ai pas le temps de faire.

Votre œuvre a-t-elle été influencée par votre activité de galeriste ?

Sans doute. Les influences, on ne s’en rend pas compte immédiatement. J’ai pratiquement toujours travaillé sur le paysage vu d’en haut. Rencontrer d’autres artistes de façon régulière m’a encouragé à poursuivre mes recherches. Je suis un peu obsessionnel. Fils de paysan, j’aime mener les choses au bout, prendre mon temps. Et puis, je suis assez pragmatique même si très fantaisiste. Ma passion de l’art et ma fascination pour les artistes me sont venues très tôt. Mon père fréquentait le bar du Petit Montmartre au marché des oiseaux à Carpentras. C’est là que j’ai vu pour la première fois des peintures. Je me souviens aussi d’une exposition de Seyssaud à la mairie. J’étais très petit  ![[double-v280:1,2]]

Claire Dantzer, photo Jc Lett
Série My teenage Idol is missing, Claire Dantzer, 2011

Parlez-nous de la galerie, de ses artistes.

Après une avant-première avec mon travail, j’ai invité des artistes du Vaucluse que je connaissais car nous avions exposé ensemble. Puis d’autres de la région sont venus. Certains étaient bien connus. Le fait qu’ils acceptent en a encouragé d’autres à présenter leurs travaux à Malaucène. Dès l’origine, je savais que mes choix se porteraient sur le dessin et le paysage contemporain. Si au début je n’avais aucune aide, bientôt, la municipalité, le conseil général du Vaucluse, la Drac et la région PACA ont subventionné les actions de la galerie. La proximité du centre d’art du Crestet et les bonnes relations que j’entretenais avec son directeur, Jani Bourdais, nous ont aussi bien aidé. Depuis 20 ans, la galerie est très active. En plus des expos, elle a soutenu de nombreux projets d’ateliers de pratiques artistiques et poursuit d’ailleurs ce travail pédagogique en invitant les classes primaires pour des visites guidées. Elle a également participé à des foires d’art contemporain comme Artenîm, donné des cartes blanches à Guy Scarpetta pour des manifestations à thème et organisé des événements hors les murs pour offrir une meilleure visibilité à ses artistes permanents. Citer tous ceux qui sont venus à Malaucène serait difficile. Chacun d’eux est important, car chacun d’eux a permis à la galerie Martagon d’exister.

Que recherchez-vous en priorité chez les artistes que vous exposez ?

Je visite nombre d’ateliers par an. Généralement des artistes conseillés par ceux de la galerie ou choisis sur dossier. Je me décide toujours après plusieurs rencontres. Je n’expose que ceux que je me sens capable de défendre. L’artiste choisi doit s’inscrire dans un thème ou une idée qui sera développée durant l’année. J’aime qu’il y ait des liens perceptibles entre une expo et une autre. Je tiens à garder une cohérence. Au fil du temps, on découvre l’esprit Martagon. Bien sûr la qualité des travaux et leur manière de s’inscrire dans l’histoire sont très importantes. Je n’ai été que rarement déçu. Si ça s’est mal passé un jour, c’est de la faute d’un excès de confiance, une précipitation, le coup de cœur auquel on cède trop rapidement. Pour faire perdurer ce genre d’expérience, il faut avoir une stratégie et savoir en changer, s’adapter, être vigilant mais surtout rester soi-même, sans concession.

La galerie fête ses 20 ans. Quel bilan dressez-vous ?

Un bilan très positif. L’objectif premier était de ne pas être une galerie de plus. Je voulais créer un lieu d’échange et de rencontre, pédagogique, présenter de l’art contemporain en milieu rural. Tous ces buts sont atteints. La qualité et la renommée des artistes exposés, la présence de la galerie Martagon dans le paysage de l’art contemporain national, la fidélité du public sont source de grande satisfaction d’autant que je n’imaginais pas tout cela. Maintenir une galerie de ce niveau dans un petit village étonne aujourd’hui encore. Je suis également heureux d’avoir pu attirer à Malaucène des artistes reconnus et d’en avoir vu d’autres, inconnus lors de leur premier passage, réussir une intéressante carrière. Il ne faut pas oublier le plaisir de nouvelles amitiés, tant avec les artistes qu’avec certains visiteurs.

Quels sont vos souhaits aujourd’hui ?

Continuer et faire évoluer la galerie Martagon, le plus longtemps possible.

Photo MLD
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