Béatrice Soulié – Une histoire d’amours singulières

Jephan de Villers, photo Samantha Deman

Nichée au cœur de la rue Guénégaud, dans le très prisé quartier de Saint-Germain-des-Prés, la galerie Béatrice Soulié porte haut depuis quinze ans les couleurs de l’art singulier, défendu avec verve et passion par sa pétulante propriétaire.

«  Sublime  », «  extraordinaire  », « génial », sont quelques-uns des qualificatifs récurrents qui émaillent les propos de Béatrice Soulié lorsqu’elle évoque les artistes qu’elle représente, comme d’ailleurs nombre des fidèles de sa galerie. Pour sa part, si cette passionnée brille d’une élégante simplicité, affiche une séduisante franchise et se laisse si souvent emporter par l’éloquence à l’endroit de ses protégés, un brin de timidité rode à l’idée de parler d’elle-même. Mais son parcours s’est si intensément nourri de multiples et riches rencontres, que très vite elle s’abandonne au fil de la mémoire.

La compréhension du beau et de l’esthétique, elle la porte en elle depuis sa plus tendre enfance passée dans l’Aveyron. Pour arrondir les fins de mois, ses parents, qui étaient transporteurs à Roquefort pour toute l’Europe, assuraient régulièrement la livraison de meubles anciens dans le sud de la France pour le compte d’antiquaires qui les rachetaient aux châteaux de la région. «  Ma mère essayait toujours de passer un peu avant, afin de ne pas manquer une occasion. On aimait les meubles, mais pas du tout les tableaux.  » Et depuis, rien n’a changé… ou presque  !

Adolescente, Béatrice s’oriente vers un BTS de tourisme, glane au passage quelques cours d’histoire de l’art. Il n’en fallait pas plus pour alerter sa curiosité. A Paris, elle approfondit ses connaissances et pendant cinq ans balaie notamment toute la période allant de l’impressionnisme à Joseph Beuys, dont  l’œuvre sera pour la jeune femme «  une révélation au-delà de tout  !  ». Elle abandonne les études qu’elle menait en parallèle pour devenir antiquaire et cherche un emploi dans une galerie d’art. Son premier poste d’assistante, c’est rue Guénégaud qu’elle le décroche. «  C’était très facile à l’époque car on passait d’une galerie à l’autre au fil des opportunités.  » Pas moins de dix-huit établissements, répartis entre les quartiers de Saint-Germain-des-Prés, du Marais et de la Bastille, verront passer Béatrice avant qu’elle ne saute le pas et investisse dans sa propre galerie. «  Cela m’a permis d’acquérir de petites connaissances dans plein de secteurs complètement différents comme la gravure du 18e siècle, le design, la sculpture et la peinture modernes ou encore l’Arte Povera.  » Jusqu’à ce qu’un jour, elle cède au charme d’un univers à part qui deviendra le sien, celui de l’art singulier.

© Joël Lorand
Personnages floricoles, Joël Lorand, 2009

Nous sommes au début des années 90, elle dévore chaque numéro de la revue L’œuf sauvage réalisée par Claude Roffat, à qui elle envoie, en vain, communiqués et invitations à ses vernissages. «  A cette époque, j’œuvrais pour Jephan de Villiers. J’étais tombée complètement sous le charme de son travail que j’avais découvert dans la galerie où j’étais assistante et qui l’exposait à Paris.  » A la fermeture de ladite galerie, la jeune femme endosse ses habits d’«  agent  » et bat le pavé parisien sans relâche pour son sculpteur ; elle réalise ses dossiers de presse, organise ses expositions. Lors d’un vernissage, en 1994, «  Je vois un monsieur arriver, se rappelle-t-elle. Je lui dis  : vous devez être artiste  ; il me répond “certainement pas”. Vous n’avez pas une tête de collectionneur… Il me rétorque “non”. Mais alors qui êtes-vous  ?  », demande-t-elle intriguée. L’homme élude la question, fait le tour de la galerie, signe le livre d’or et quitte les lieux. A la lecture de la signature, Béatrice s’élance dans la rue à la poursuite de… Claude Roffat «  en lui hurlant dessus et en lui disant qu’il était l’être le plus désagréable et le plus mal élevé de la terre. Ça faisait trois ans que je courais après lui et là, quand enfin il venait, il ne se présentait même pas  !  » S’ensuit un dialogue marquant le début d’une «  franche amitié  » qui restera «  sans faille  », selon les termes mêmes de l’intéressé*, dont le soutien sera par ailleurs garant, quelques mois plus tard, du succès de la toute jeune galerie Béatrice Soulié.

Pétra Werlé courtesy galerie Béatrice Soulié
De la nature des choses, numéro 18, Pétra Werlé, 2010

«  Quand je m’engage avec un artiste, c’est pour la vie  »

«  C’est par Claude Roffat et sa revue que j’avais pu avoir accès à tous ces gens qui me touchaient  : Louis Pons, Marie Morel, Armand Avril, Gilbert Pastor, pour ne citer qu’eux, un univers que j’adorais. Et quand j’ai repris la galerie, je n’avais qu’à prononcer son nom et toutes les portes s’ouvraient à moi comme par magie  ! C’était facile et ça ne l’aurait pas été à ce point sans sa caution morale et intellectuelle, celle de l’honnête homme dans toute sa splendeur.  » Plusieurs artistes évoluant autour de l’éditeur acceptent ainsi d’exposer chez elle  ; la plupart resteront, comme Jephan de Villiers, un des fidèles de la première heure. Pour le reste, une multitude d’anecdotes savoureuses ont souvent servi de prélude à une longue collaboration.

«  Un jour, j’étais chez Louis Pons en train de choisir des tableaux pour une expo, se souvient-elle le regard pétillant, lorsque l’amie qui tenait la galerie en mon absence appelle pour m’avertir qu’une jeune artiste attendait pour me voir. Elle lui avait dit que je ne serais pas là avant plusieurs heures, mais celle-ci avait rétorqué avoir fait le tour des galeries parisiennes et décidé d’exposer chez moi…  » Fort agacée par ce type de comportement, Béatrice revient à la galerie de méchante humeur pour y rencontrer «  cette espèce d’excitée foldingue qui me montre alors des petites sculptures en mie de pain… que j’ai trouvées géniales et fabuleuses  ! Je voulais l’exposer dès le lendemain, mais j’ai dû attendre un an car elle n’avait que 50 pièces et l’intention d’en présenter 200  !  » Telle est l’histoire de sa rencontre avec Pétra Werlé, dont elle suit le travail depuis quinze ans maintenant. Et puis cet instituteur de Nogent-le-Rotrou, qui avait fait travailler sa classe d’intégration scolaire sur l’œuvre de Jephan de Villiers qui, profondément touché, offrira même l’une de ses pièces à l’école. «  Chez ce maître d’école, j’ai découvert une multitude de vierges, sublimes, en terre cuite et dont il était l’auteur.  » Béatrice lui propose de l’exposer mais se voit opposer un manque d’intérêt total pour l’argent. «  Ce n’est que lorsqu’il a compris que cela pourrait lui servir à s’acheter son propre four qu’il a accepté. Je l’expose depuis douze ans, il s’appelle Pierre Amourette.  »

Et puis il y a Denis Pouppeville, «  l’être le plus extraordinaire de la terre. Qui ne parle jamais de lui, rien que des autres, et avec une générosité extrême…  » Ou encoreSoren, «  un artiste sublime, exceptionnel, au-delà de tout  », dont elle découvre, il y a deux ans seulement, les dessins modestement amassés chez lui, et pour lui seul, pendant plus de vingt ans. «  Cet été, un de mes grands collectionneurs a monté une exposition autour de Kubin et Soren était invité à y exposer. Pour lui, c’était magique  ! Pour moi, d’une incommensurable frustration, car je savais que je ne reverrais pas tous ses travaux.  » De fait, ils furent quasiment tous vendus. Mais la cerise sur le gâteau, c’est lorsque le collectionneur en question lui glisse  : «  Tu sais, Kubin, c’est très bien, mais celui qui vient en second, c’est ton petit.  » Béatrice est aux anges, fière et heureuse de la belle aventure que vit son jeune protégé.

Des mots d’amour et de tendresse, elle en a à foison pour chacun de «  ses  » artistes avec qui elle noue, invariablement, un contact fort, «  obligatoire et passionnel  ». «  Ils font non seulement des œuvres extraordinaires, à mon sens, mais ce sont en plus des gens extraordinaires. Il ne faut pas qu’ils trichent  ; je déteste les artistes qui vendent, qui parlent trop d’eux. Les miens sont totalement authentiques, ils sont sincères et c’est la première chose que je leur demande. D’ailleurs, ils s’entendent tous très bien. C’est une énorme bande  !  »

Joël Lorand
Sans titre, Joël Lorand, 2009

«  On vend leurs tripes, leur âme  »

Comme dans toute relation passionnelle, il y a aussi des coups de colère et des pleurs bien sûr, mais aucun d’entre eux n’a semble-t-il jamais eu le dessus sur le caractère bien trempé mais résolument positif et optimiste de Béatrice Soulié, qui, de son côté, se fait un devoir d’être toujours franche. «  On vend leurs tripes, leur âme  ; ils nous donnent tout ce qu’ils ont et en même temps ils nous font confiance, donc il ne faut pas les décevoir. D’autant que de très bons artistes, il n’y en a pas en quantité surdimensionnelle alors que des galeries, il y en a beaucoup… Et moi, je suis une petite galerie, on peut commencer un travail ici et facilement me quitter pour aller dans une autre.  » Très peu l’ont fait. Heureusement, car elle «  déteste ça  » et s’avoue dans ce cas «  vexée comme un pou  »  !

Aux liens vitaux qu’elle tisse avec ceux qu’elle représente correspond une exigence relative aux œuvres elles-mêmes  : «  Ce que je veux, c’est voir une œuvre et ressentir quelque chose de fort, d’intense. Le deuxième critère, c’est “est-ce que je mettrais ça chez moi  ? et si oui, j’évalue le prix que je suis capable de le payer. Il faut aussi pouvoir dire j’aime ou je n’aime pas un travail, même si cela peut être difficile.  » En cas de doute, elle a pris l’habitude de conserver quelque temps les fruits de ses hésitations dans la réserve, «  pour avoir le temps de les appréhender tranquillement, d’écouter aussi l’avis des autres  ». Cette petite pièce située à l’arrière de la galerie, et qui rappelle à ceux qui la connaissent bien l’intimité de sa maison, est également le lieu où elle rassemble «  ce qui reste d’une exposition  » et qu’elle n’a pas voulu rendre à l’artiste, «  des choses auxquelles je m’accroche, en me disant qu’elles trouveront un jour leur acquéreur  ». Une forme de cabinet des curiosités vivant dans lequel ses collectionneurs apprécient de venir flâner régulièrement. Avec eux aussi, «  c’est le bonheur absolu  ! s’exclame-t-elle. J’ai deux trois mécènes évidemment, mais les trois-quarts du temps, ce sont des gens passionnés mais fauchés  : ils me règlent en dix chèques et sont les plus heureux du monde. Ce sont des relations absolument géniales et j’estime avoir une chance folle.  »

Depuis quelques années, la galerie a ménagé aux côtés des sculpteurs et assembleurs de matériaux – les «  glaneurs  », comme elle aime à définir Jephan de Villiers, Marc Bourlier, Pétra Werlé ou Sabrina Gruss –,  une place particulière pour le dessin, privilégié à la peinture, «  simplement parce que je n’ai pas rencontré de peinture à me faire hurler de bonheur  », à part peut-être celle de Pastor. «  Même quand mon artiste est peintre comme c’est le cas pour Pouppeville, j’ai tendance à préférer ses œuvres sur papier, parce qu’il a un trait et j’aime voir toutes les épaisseurs de ce trait. »

En ce moment, et jusqu’au 23 octobre, Béatrice Soulié expose Pétra Werlé, en collaboration avec un espace voisin et ami, la galerie Lélia Mordoch. «  Pétra trouvait ma galerie trop petite pour son expo  ; mais au lieu de me quitter pour une plus grande, elle a trouvé une copine dans le quartier et on a monté l’événement ensemble.  » Songeuse, elle lance soudain  : «  J’ai oublié de parler de mon histoire d’amour avec Louis Pons  ! Louis, c’est l’être le plus extraordinaire qui soit  ! Un jour je lui avais fait une affiche. Le tableau était beige, mais l’affiche était sortie rose… Bon nombre de petits jeunes m’auraient stressée en demandant à refaire et l’affiche et le carton. Mais Louis arrive avec son accent marseillais sublime en disant  : “Eh, petite, tu ne m’avais pas dit que tu m’avais fait une affiche  ? Déconfite, je finis par la lui montrer. “Mais qu’est-ce que tu t’embêtes, s’exclame-t-il alors, je n’ai plus qu’à passer un léger voile rose sur mon tableau et personne ne verra la différence  !” La classe  ! La grande classe. J’aime tout dans son œuvre ainsi que ce qu’il a écrit  ; encore un, d’ailleurs, qui n’écrit pas sur lui mais sur les autres. C’est un très grand monsieur, mon maître  », conclut-elle dans un sourire, prête à reprendre le cours de son activité quotidienne favorite  : s’entretenir avec l’amateur curieux ou le collectionneur averti de l’un de «  ses  » artistes, avec passion et générosité, pour un moment de partage forcément «  extraordinaire  ».  

* Claude Roffat relate sa rencontre avec Béatrice Soulié dans son livre Histoire de l’œuf publié en 2009 et consacré à son aventure d’éditeur passionné d’art.

Gérard Cambon
Détail, Gérard Cambon

GALERIE

Contact
Crédits photos