Denis Pouppeville – Les hommes et les autres

Denis Pouppeville, photo Lionel Hannoun

La galerie Béatrice Soulié est devenue l’incontournable rendez-vous parisien des amateurs d’art singulier, mais bien au-delà, d’un art où triomphe la combinaison fantastique d’imaginations surdéveloppées, de savoir-faire, de fantaisie et de poésie. Béatrice Soulié a ouvert ses portes en 1995. Depuis le 29 avril, elle présente sa huitième exposition d’œuvres récentes de l’inclassable Français : Denis Pouppeville (né au Havre en 1947).

L’exposition en cours propose trente œuvres, réalisées entre l’été 2009 et les premiers mois de 2010, si l’on excepte les « vestiges » des expositions précédentes, jalousement conservés dans la réserve de la galerie : la possibilité, peut-être, de revoir à la demande et en fragments quinze années de peinture, de « rencontrer enfin son Pouppeville », nous confie-t-elle.

L’œuvre, de plus en plus présente à Paris, a conquis depuis fort longtemps les cimaises de la Halle Saint-Pierre et plus récemment, celle de la Fondation Rustin. Nombreux sont ceux qui ont déjà croisé l’univers de cet « humaniste désabusé », de ce philanthrope célinien, habitué des scènes de genre farandolantes où triomphe la plus pure banalité et où s’agitent depuis longtemps ses attachants berloqueux, petits ivrognes et boiteux. Pour Laurent Benoist ; « C’est comme si le personnage était un observateur direct et privilégié de sa propre existence et de celle de ses comparses. A côté de ses pompes, en somme, à condition qu’il s’agisse de celles de Van Gogh . »

Les œuvres d’aujourd’hui semblent avoir inspiré un accrochage et une présentation inédits où les grands formats, plus nombreux, font leur réapparition en même temps que la peinture à l’huile, disséminée ici et là sur papier marouflé sur carton. Pouppeville est réputé pour être inclassable, ni tout à fait peintre, ni tout à fait dessinateur, ni tout à fait « tout » ou « rien ». Et pourtant… La richesse et la complexité des mélanges de supports et de matériaux ont toujours libéré l’artiste de toute contrainte. De ce terrible assujettissement : pour être qualifié de peintre, il faut répandre de l’huile sur de la toile de lin. La plume et le pinceau restent fixés au bout de ces doigts qui font naître un joyeux bordel permanent en perpétuel mouvement.

Denis Pouppeville, photo Lionel Hannoun
La Brutonne aux pieds d’ange, Denis Pouppeville

L’exposition – dont la scénographie est particulièrement aérée – présente aussi une œuvre en mutation, à l’aube d’un renouvellement entamé. L’artiste a déclaré en regard du nouvel accrochage : « J’ai l’impression que les murs saignent. » On voit dans ces œuvres récentes des couleurs quelque peu nouvelles qui prennent davantage de place qu’autrefois. Le rouge, vif, est désormais omniprésent. Les compositions s’aèrent, la peinture à l’huile est réapparue et le trait à l’encre de Chine se desserre. Le sujet qui a pris le pas sur l’extraordinaire banalité caractéristique de l’œuvre est celui de l’assassinat au couteau et des étripements. L’Homme blessé (2009) est trucidé, transpercé par un poignard. L’éloge de l’os (2009) nous renvoie à la spécialité de l’artiste ; ces défilés brinquebalants de personnages idiots, toujours aussi séduisants et qui semblent s’affairer à célébrer les os, au cours d’un rituel sacré dont nous n’aurions jamais entendu parler. Les écuyères paradent au premier plan dans ces combinaisons de cirque qui dévoilent leurs formes généreuses. D’une manière générale, le grand carnaval de Denis Pouppeville, les sarabandes et ribouldingues qui ont lieu, baignées d’ombres nocturnes, dans les basses-cours de l’humanité, là où ça rit, ça fume, ça boit, ça gueule et ça chante, continuent de nous enchanter.

Denis Pouppeville, photo Lionel Hannoun
Gilles, Denis Pouppeville

Béatrice Soulié se souvient de sa rencontre avec l’œuvre qu’elle chérit depuis quinze ans : « J’avais offert une carte blanche au poète Daniel Hachard qui avait présenté des œuvres de Benoist Petit et de Denis Pouppeville. Je suis tombée amoureuse de son travail. Ici, Denis est l’exception qui confirme la règle, si j’excepte Isabelle Jarousse. L’art singulier regroupe des artistes autodidactes. Denis, lui, a fait les Beaux-Arts. C’est son trait qui m’a séduite. Un trait de graveur exceptionnel. Sa tempera. Sa façon de peindre au thé et au café, comme le faisait – d’ailleurs – Victor Hugo. »

Les « amours » de cette « marchande de sable » et de merveilleux sont connus de tous tant elle aime évoquer les artistes qu’elle représente depuis ses débuts. Il n’est pas rare de l’entendre évoquer Denis Pouppeville, tel que tout le monde le connaît, le découvrira ou le reconnaîtra : « Il a une culture phénoménale. C’est un grand connaisseur et un grand amoureux de la peinture. Il est d’une humilité incroyable, très pudique sur son travail. Il ne parle jamais de lui. Toujours des autres et de leur travail avec une justesse qui laisse sans voix. »

En 2005, l’artiste écrivait ce qui sied aujourd’hui formidablement bien à cet événement : « Figures de dérisions, aimables, minables, drolatiques et inquiétants, ce sont mes joyeux, mes tendres et pauvres compagnons. Allez, mes amis, encore un tour, un tour de piste pour s’étonner une fois de plus. »

(1) Laurent Benoist ; « Espèce d’espèce », Vernissages, n° 4, février-mars 2004.

Lire le portrait de l’artiste 

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