Hommage à Zao Wou-Ki – La magie du geste

Chinois de naissance, Français d’adoption, Zao Wou-Ki avait trouvé dans la peinture occidentale les clés d’une lecture renouvelée et approfondie de celle de ses ancêtres. Saluée très tôt en Europe puis outre-Atlantique, reconnue plus tardivement mais avec engouement en Extrême-Orient, son œuvre était devenue le symbole d’un mariage culturel riche et subtil, dont il revendiquait la complémentarité. Le peintre s’est éteint à l’âge de 93 ans, mardi 9 avril à Dully, en Suisse, sur les bords du lac Léman où il était installé depuis 2011. Retour sur un parcours de vie à la fois humble et intense.

Lorsqu’il débarque au bras de sa femme Lan-Lan, à Marseille en février 1948 – au terme d’une traversée de plus d’un mois –, Zao Wou-Ki a pour modeste ambition de s’enrichir au contact de la culture européenne et d’élargir son champ pictural. «  Je devais, comme on dit en Chine, “me dorer” pendant deux ans, c’est-à-dire parfaire mes connaissances et ma pratique de la peinture, puis repartir dans mon pays.  »(1) Vingt-quatre années passeront avant qu’il ne remette un pied sur la terre de ses ancêtres. Né en 1920, Tsao Wou-Ki – Zao est le nom qu’il adopte sur le sol français – est l’aîné d’une fratrie de sept enfants. Il grandit à Nantong, au nord de Shanghai, où son père exerce la profession de banquier. Sa famille appartient à l’aristocratie – elle descend de la dynastie des Song, qui régna sur le nord-est de l’Empire du milieu entre 960 et 1279 –  ; les arts et les lettres font partie de son quotidien, son grand-père l’initiant dès son plus jeune âge à la calligraphie. Et quand, adolescent, il envisage des études artistiques, il bénéficie presque naturellement de l’approbation des siens. A 15 ans, il entre ainsi à l’école des Beaux-Arts de Hangzhou – célèbre institution située au sud-ouest de Shanghai.La tentation de l’Europe

S’ensuivent six années d’un enseignement composé à la fois de tradition chinoise et d’un apprentissage des techniques occidentales, parmi lesquelles la perspective et la peinture à l’huile. L’académisme reste de rigueur, paysages et portraits, les sujets de mise. En parallèle, le jeune élève parfait son éducation en se plongeant dans des revues achetées auprès de la librairie française de la concession de Shanghai, ou en copiant les reproductions et cartes postales d’œuvres apportées par un oncle au retour de voyages en Europe. Il découvre Monet, Matisse, Picasso, s’intéresse aussi à Renoir ou Modigliani  ; l’admiration profonde, qui naît alors pour les grands maîtres occidentaux, ne faiblira jamais. A l’issue de son cursus, en 1941, Zao Wou-Ki sera engagé comme assistant dans l’école. Son pays est alors en proie à un violent conflit l’opposant au Japon, qui a envahi la partie orientale de la Chine à l’été 1937. La région de Shanghai a été touchée dès l’automne de la même année. Le calme relatif qui revient, avec la reddition japonaise de 1945, sera de bien courte durée, le pays replongeant presqu’aussitôt dans la guerre civile, jusqu’à la prise de pouvoir par les communistes quatre ans plus tard. Zao Wou-Ki, qui avait suivi l’école lors de son déménagement, en 1938, à Chongqing dans la province du Sichuan, au cœur du pays, accompagne de la même façon sa réinstallation à Hangzhou, en 1946. Presque dix ans plus tôt, pendant ses études, le jeune homme s’est marié avec Lan-Lan – musicienne, elle deviendra également peintre –  ; ils n’ont alors respectivement que 17 et 16 ans. Leur curiosité pour la culture européenne, mais aussi l’inquiétude soulevée par la violente instabilité politique du pays, les amènent à envisager un départ. La décision est prise fin 1947, au lendemain de la première exposition personnelle de Zao Wou-Ki à Shanghai, d’où ils embarquent au mois de janvier suivant, avec l’appui financier des parents de l’artiste, auxquels est confiée la garde du tout jeune fils du couple, Jia-Ling Zhao.(1) Extrait du discours prononcé par Zao Wou-Ki, le 26 novembre 2003, à l’occasion de son installation comme membre de la Section Peinture de l’académie des Beaux-Arts, où il succède alors à Jean Carzou, au fauteuil numéro X.

Zao Wou-Ki, photo Dennis Bouchard courtesy Feast Projects gallery
Zao Wou-Ki dans son atelier, 2003
Dès son arrivée à Paris, début avril 1948, le peintre chinois se rend au Louvre. «  Je voulais tout voir.  »(1) Il a prévu de s’installer dans le 14e arrondissement, au plus près du célèbre quartier Montparnasse, dont il sait par ses lectures qu’il est le cœur artistique de la capitale. La rue du Moulin-Vert abritera son premier atelier, jusqu’à la fin des années 1950, celle de Jonquoy, non loin, le second. Avide d’échanges et de rencontres, Zao Wou-Ki s’inscrit aux cours de l’académie de la Grande-Chaumière, où il rejoint l’atelier d’Achille-Emile Othon Friesz, et apprend le français sur les bancs de l’Alliance française. Rapidement, il noue amitié avec d’autres artistes, mais aussi des poètes et des musiciens – Henri Michaux, Pierre Soulages, Jean-Paul Riopelle, ou encore Maria Helena Viera da Silva compteront parmi ses proches. Les liens ainsi tissés sont pour lui essentiels. «  Je cultive l’amitié, car j’ai besoin de cette harmonie avec le monde extérieur, confie-t-il, dans Autoportrait(2). Ces amis (…) m’ont aidé à m’enraciner dans ce pays, au point de ne plus penser retourner vivre en Chine. » Et semblent lui porter chance. Dès 1949, il expose à la galerie Creuze. L’année suivante, le marchand d’art Pierre Loeb lui offre une collaboration. Un succès rencontré alors que le peintre se cherche encore, oscillant entre ses débuts figuratifs et la liberté apportée par l’abstraction.

Etape après étape, il invente son propre vocabulaire, s’émancipant de ses aînés ayant influencé son travail. L’encre de Chine est momentanément mise de côté, l’estampe attise sa curiosité, la peinture à l’huile mène les débats. La couleur peu à peu s’impose, sur des formats toujours plus grands. Dans ce cheminement, 1951 est une année clé  : celle de la rencontre de Zao Wou-Ki, à la faveur d’un séjour en Suisse, avec l’œuvre de Paul Klee. «  Il m’a fallu du temps pour me libérer, pour m’affirmer et trouver ma voie. Paul Klee puis Henri Matisse m’y ont aidé.  »(1) Cézanne, également, qui lui rappelle l’importance de sa propre culture. «  Les vibrations des touches colorées de ses montagnes Sainte-Victoire ont bouleversé la conception de l’espace. Je pris conscience que cet espace est traversé de souffles vitaux comme dans la grande peinture chinoise des Song. Je devais bien le reconnaître, malgré mon désir alors très fort d’échapper à l’emprise de cette tradition.  »(1) Sa connaissance de la calligraphie réintègre le champ de ses recherches, en devenant l’un des moteurs principaux. Le dessin peu à peu se dépouille, le trait gagne en spontanéité, en autonomie, affirme son orientation abstraite. «  Je pense que tous les peintres sont réalistes pour eux-mêmes. Ils ne sont abstraits que pour les autres  »(2), affirme-t-il cependant, lorsque l’on tente de l’entraîner dans une discussion de genre. Lui peint son ressenti du monde, tout simplement, ce que prônaient, finalement, les grands maîtres chinois. «  La culture chinoise qui m’a été transmise considère que la création picturale est un processus similaire à celui de la création de l’Univers, l’une et l’autre s’exerçant parallèlement.  »(1) Sa signature singulière – à laquelle il est toujours resté fidèle – témoigne bien de cette double identité culturelle qui caractérise son œuvre  : son prénom est écrit en caractères chinois, son nom en lettres romaines.(1) Extrait du discours prononcé par Zao Wou-Ki, le 26 novembre 2003, à l’occasion de son installation comme membre de la Section Peinture de l’académie des Beaux-Arts, où il succède alors à Jean Carzou, au fauteuil numéro X.

(2) Autoportrait est une autobiographie, publiée en 1988 chez Fayard et rédigée avec l’aide de Françoise Marquet.

Zao Wou-Ki
Hommage à Tou Fou, huile sur toile (76.8 x 51.2 cm), Zao Wou-Ki, 1956
Zao Wou-Ki, courtesy Sotheby's
10.03.83, huile sur toile, Zao Wou-Ki, 1983
Tandis que sa carrière semble plutôt bien engagée, sa vie personnelle, elle, est plus chaotique. Son mariage avec Lan-Lan se délite doucement, jusqu’à mener à la séparation. En 1957, c’est au sortir d’un divorce douloureux que Zao Wou-Ki part rendre visite à son jeune frère Chao Wu-Wai, installé à Montclair, dans le New Jersey, non loin de la bouillonnante scène new-yorkaise. S’il a du mal à comprendre les ressorts du Pop Art naissant, il s’intéresse de près à l’expressionisme abstrait. Après quelque six semaines sur place, il reprend le fil de ses pérégrinations, direction Tokyo, puis Hong Kong, où il rencontre sa future épouse, Chan May-Kan, alors actrice. La jeune femme le suit à Paris. Elle s’essaye au dessin, puis à la peinture, avant de se tourner vers la sculpture. Malgré le bon accueil qui lui est réservé par les amis et l’entourage de son mari, elle peine à trouver sa place dans un univers qui lui demeure étranger. Sa santé mentale, fragile, se détériore peu à peu. Zao Wou-Ki évite de trop voyager – il expose à présent dans toute l’Europe et aux Etats-Unis –, se réfugie dans son atelier. En 1964, il obtient la nationalité française, appuyé dans sa démarche par le ministre de la Culture André Malraux – dont il a illustré d’une dizaine de lithographies originales la réédition de La tentation de l’Occident. Au tout début des années 1970, l’artiste renoue avec l’encre de Chine, et des supports d’un format plus modeste. « En 1971, May était malade, je ne pouvais plus peindre. Je n’arrivais plus à me concentrer. (…) Dans certains moments de grandes angoisses, il m’était plus facile de prendre un morceau de papier et un peu d’encre de Chine, et d’essayer de tracer. »(2)

La couleur, jusqu’au bout prépondérante

May s’éteint en mars 1972. Quelques semaines plus tard, Zao Wou-Ki part pour la Chine, retrouver les siens qu’il n’a plus revus depuis son départ, en 1948. Son père n’a pas survécu à la Révolution culturelle (1966-1968), durant laquelle il a mis fin à ses jours. La propriété familiale, à Nantong, a été pillée par les gardes rouges. L’artiste est pour sa part considéré comme un peintre « déviant ». Il faut attendre encore une dizaine d’années avant que les autorités chinoises le convient officiellement, en 1983, à revenir exposer à Pékin et à Hangzhou – entre-temps, le peintre a épousé Françoise Marquet, conservatrice du patrimoine, rencontrée à Paris au début des années 1970. La reconnaissance de son pays natal est tardive, mais s’accompagne d’un engouement impressionnant, et jamais démenti, de la part du monde des collectionneurs asiatiques en pleine expansion.

Dans les années 2000, avant que des ennuis de santé ne commencent à l’affaiblir, lentement, mais inexorablement – la maladie d’Alzheimer est diagnostiquée dès 2006 –, Zao Wou-Ki revient à l’aquarelle, avec laquelle il réinvente son rapport au paysage. Des formes, de nouveau, se laissent deviner  : celles, maîtresses, de la nature. La couleur, jusqu’au bout, tient une place prépondérante, enivrante. «  On dit en Chine qu’une peinture réussie est magique », déclarait-il il y a dix ans devant ses pairs(1). Zao Wou-Ki repose au panthéon des magiciens.(1) Extrait du discours prononcé par Zao Wou-Ki, le 26 novembre 2003, à l’occasion de son installation comme membre de la Section Peinture de l’académie des Beaux-Arts, où il succède alors à Jean Carzou, au fauteuil numéro X.

(2) Autoportrait est une autobiographie, publiée en 1988 chez Fayard et rédigée avec l’aide de Françoise Marquet.

Zao Wou-Ki, photo Antoine Mercier courtesy Feast Projects gallery
Sans titre (Paris, mai), aquarelle sur papier (67 x 102 cm), Zao Wou-Ki, 2009

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