Ewa Korczak-Tomaszewska à Paris – Le passé révélé

Pierre Guerlain et Christophe Ivorra viennent d’ouvrir les portes d’un nouvel espace d’art au cœur du Marais, à Paris. La galerie François Mansart accueille actuellement pour son exposition inaugurale l’œuvre toute en finesse et en force d’Ewa Korczak-Tomaszewska.

Posée sur un socle blanc, une robe de même couleur se dresse. Fantomatique apparition. Près d’elle, trois petites bobines. Le temps s’est arrêté, les noces n’ont jamais eu lieu et cette Ariane devinée n’a pas pu déployer son fil. La délicatesse du sujet n’a d’égale que sa force d’évocation. Ewa Korczak-Tomaszewska fait jaillir des mondes oubliés en quête de leur histoire, de la sienne aussi. L’artiste est née à Cracovie. «  Petite, je dessinais. Mais pas plus qu’une autre.  » Enfant unique, elle ne s’imagine pas artiste et poursuit une scolarité sans encombre. «  Je ne savais quelle voie choisir  », dit-elle simplement.Elle grandit à Poznan, où ses parents ont souhaité s’installer et choisit, pour son avenir, les Beaux-Arts de la ville – section architecture d’intérieure –. Mais l’école lui réserve une surprise de taille  : la découverte du travail de Magdalena Abakanowicz. Célébrée internationalement, l’artiste, née en 1930 à Varsovie, est notamment connue pour sa technique singulière de tissage mise au service de sculptures monumentales. L’œuvre est immense, la créatrice, une forte personnalité. Ewa, captivée, décide de suivre un double cursus et entre dans son atelier. «  Elle incitait ses élèves à utiliser des matières simples comme le lin ou la laine et à développer leur propre système de pensée. A l’époque, j’étais assez têtue et je voulais absolument apprendre la technique de haute lisse. Finalement, elle a cédé et me l’a enseignée.  » Les aspirations de l’étudiante s’accommodent parfaitement de cette pratique classique. «  Je me suis bien exprimée avec elle  », confirme Ewa Korczak-Tomaszewska qui ambitionnait alors d’obtenir des « visages expressifs  ». En 1976, elle sort diplômée dans les deux spécialités.Le fil symbole de continuité

Des séries de tapisseries agrémentées de parties brodées naissent et des musées européens acquièrent certaines de ses pièces. L’artiste voyage et participe régulièrement à des expositions collectives. En 1982, son époux, professeur de littérature polonaise, se voit proposer un poste à Lille. Au départ provisoire, l’installation du couple dans le nord de la France devient pérenne. Ewa n’abandonne pas la Pologne, simplement son regard se décale. Les mouvements sociaux que connaît le pays l’inspirent. Elle réalise pour le musée de Tournai, en Belgique, deux grandes tapisseries évoquant les manifestations de Gdansk et l’action du syndicat Solidarno ? ?. Son outil de prédilection est le cadre à tisser. Contrairement au métier du même nom, il lui permet de «  tout voir  ».  L’artiste expose en France, au Japon, mais aussi à Lausanne. «  Je savais que Magdalena Abakanowicz avait participé à cette biennale des années auparavant. C’était très important pour moi d’y être.  »[[double-v180:2,3]]

A la fin des années 1990, Ewa Korczak-Tomaszewska s’éloigne de la tapisserie pour se tourner vers d’autres matières, d’autres techniques. A cette époque, elle est à la recherche de ses origines juives. Si son père a survécu à la Shoah, il n’en a pas été de même pour le reste de son entourage. Après la guerre, son appartenance à la religion juive sera tue. Ewa visite les cimetières juifs. Elle ne cherche personne en particulier mais se découvre une grande famille. A Francfort, l’artiste est frappée par le rose des stèles. Couleur qu’elle souhaite absolument pouvoir reproduire dans son travail. Si la quête est avant tout esthétique, la volonté de témoigner est aussi bien réelle. Elle confectionne des pierres tombales en tissu qu’elle présente debout – respectant ainsi la tradition ashkénaze. Ne cherchez pas à décrypter le message brodé sur chacune d’elles  : «  Le texte écrit n’a pas de sens. J’utilise les lettres de l’alphabet hébraïque sans rien savoir des mots que je compose.  »

En 2000, 30 pièces investissent l’église baroque Sainte-Marie-Madeleine, à Lille. Au fil du temps marque un tournant  : les pièces diminuent de taille et viennent prendre place dans des coffrets en bois. Serrées les unes contre les autres, elles évoquent la réalité d’un cimetière juif d’Europe de l’Est. Une photo de celui de Prague est collée à l’intérieur d’un couvercle. Sur un autre socle, une boîte tapissée de velours bleu nuit accueille d’autres petites stèles et une minuscule paire de souliers reliés par le fil déroulé d’une mini pelote. «  Un fil tissé, un fil de vie, le symbole de la continuité. Tout est lié  : les pierres tombales et la recherche sur la judaïté. Milena est morte à Ravensbrück  », souffle l’artiste.«  Franz va bientôt mourir  »

Milena Jesenská (1896-1944), journaliste, militante, traductrice tchèque de l’œuvre de Kafka, qu’Ewa Korczak-Tomaszewska découvre à la faveur d’un article parcouru dans la presse. La lecture de sa correspondance avec l’écrivain inspire d’emblée l’artiste. «  Ils ne se sont rencontrés que très peu. Elle est très jeune alors.  » Une série de robes de mariée vient témoigner de cette poignante histoire d’amour, de ces noces manquées. Kafka, angoissé et de santé précaire, décide de s’éloigner. «  Franz ne peut pas vivre. Franz n’a pas la capacité de vivre. Franz ne sera jamais en bonne santé. Franz va bientôt mourir  », confie Milena à son ami et écrivain Max Brod en août 1920, quatre ans avant la disparition de l’écrivain pragois. Tendue à l’intérieur d’un cadre, le portrait inachevé de Milena, répond à celui de l’écrivain installé dans un coffret de bois clair, dont le couvercle menace de se refermer à tout moment.

Au milieu de la galerie, trois pièces viennent rompre ce cycle et témoigner des nouvelles recherches entamées par Ewa Korczak-Tomaszewska il y a environ six mois. «  Je travaillais sur les robes de mariée et j’ai pensé au voile. J’ai lu les mythes, et notamment ce qui concerne le voile d’Isis.  » Aujourd’hui, visible à petite échelle, les installations imaginées par l’artiste en préfigurent d’autres, monumentales. A la pièce d’étoffe légère et aérienne, elle oppose la dureté et le poids de la pierre. De petits cailloux mènent au voile. Le chemin de la connaissance est semé d’embûches mais tous les secrets, tous les savoirs du passé, seront révélés à celui qui osera le soulever. [[double-v200:4,5]]

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