Jean-Yves Gosti à Marseille – Sculpter, c’est se déclarer la guerre !

Jean-Yves Gosti, photo Yves Anna-Tschopp

A l’âpreté et la froideur de la pierre et du métal, répondent bien souvent la douceur d’un sourire, la tendresse d’un regard ou encore la poésie d’une attitude nées de la spontanéité du geste qui caractérise le travail de Jean-Yves Gosti. Tour à tour drôle, mélancolique, laissant poindre parfois des accents dramatiques, l’univers déployé par le sculpteur est celui d’une humanité multiple et sensible. La galerie marseillaise Anna Tschopp a inauguré ce week-end Moments sourds, une exposition qui réunit un ensemble récent de sculptures, ainsi qu’une série de dessins témoignant du goût ancien et inaltéré de l’artiste pour le trait. A cette occasion, Jean-Yves Gosti a accepté de se livrer au Jeu des mots.

Enfance« Le pavillon de mes parents, en banlieue parisienne, avait un jardin avec un cerisier, dont nous profitions avec les copains les jeudis après-midis ensoleillés, et un grand garage pour les pluvieux. Le matin, il y avait caté. Mais je préférais aller chez mes camarades, même chez ceux qui habitaient en H.L.M, ça changeait. Je faisais partie d’une bande de copains. Nous étions les Dalton du pâté de maison. Combien de coupe du monde de foot avons-nous gagnées ? Une par jour ? A 4 heures, la grand-mère de Franck nous donnait des tartines de beurre salé. Quand le ballon atterrissait dans le potager, on découvrait parfois des bouteilles de vin planquées par le grand-père, qui picolait ! Un jeudi, nous avions organisé un combat de boxe dans le sous-sol de Jacques. Pour la présentation des combattants, j’avais gardé le surnom donné par mon oncle Pépino, chez qui je logeais de temps en temps quand ma mère partait en « maison de repos » : « Brise-fer » ! Pascal et moi n’avons jamais pu enlever nos robes de chambre après les présentations, car les véritables gants de boxes prêtés pour l’occasion étaient trop gros pour l’emmanchure de nos « peignoirs »… Le combat se déroula sans trop de casse sur un ring en forme de L réunissant buanderie et chaufferie ! Le matin qui suivit, avec mon adversaire, nous n’avons pas pu aller à l’école pour cause de courbatures. Il n’y avait pas de bibliothèque chez mes parents et un seul tableau au mur, une femme nue allongée sur des coussins. Mon père l’avait ramené de son travail sous son bras, dans l’autocar je crois… Ma mère avait, me semble-t-il, protesté. Lui était très fier d’avoir quelque chose à accrocher au mur, pour faire comme chez ses frères ; elle voyait « l’œuvre » comme une rivale. La position de la dame en question était telle que l’on ne percevait rien de ses attributs. Le tout était de mauvaise facture. Même à cette époque, sans aucune éducation artistique, je le voyais ! »

Formation

« Apprendre à désapprendre, même quand on sort d’une grande école comme la mienne… Nota Bene : la grande école, c’est Olivier de Serres, qui s’appelle aujourd’hui Ensaama. »

Jean-Yves Gosti, photo Yves Anna-Tschopp

Création

« On savait l’art menteur, que dire de la création ? Injuste, comme la vie ? Ça vous tombe dessus avec plus ou moins de bonheur, mais ça reste vital pour tenir debout. Au départ d’une carrière ou tout simplement d’un passe-temps, on est loin de soupçonner où elle peut nous emmener, ce qu’elle peut nous faire faire. Combien de fièvres, de nuits blanches et surtout combien de déceptions en arrivant le lendemain à l’atelier ? C’est toujours à cause d’elle que je suis en retard à mes rendez-vous ! Le dernier trait, le dernier coup de marteau, juste un dernier, un petit dernier… Impossibilité de lâcher l’affaire, souvent c’est elle ou moi. Je ne suis vraiment moi que dans l’acte de création. Qu’importe le support, qu’importe le résultat si j’ose dire. Après, c’est une histoire d’exigence, d’ego, de savoir-faire. Ce dernier étant personnellement mon pire ennemi. Le côté « meilleur ouvrier de France » n’a jamais été un objectif pour moi. J’ai toujours travaillé la pierre et le métal sans maquette ni dessin. Sculpter, c’est se déclarer la guerre ! Je n’aime pas quand la pierre casse là où je ne le souhaite pas… A mon âge, c’est une sorte d’échec. Et puis d’un autre coté, j’aime bien ce nouveau défi qui apparaît. Faire le deuil rapidement pour aller vers d’autres histoires. J’aime quand le hasard pointe le bout de son nez dans mon travail. J’aime quand l’imprévu devient le mot d’ordre. Mais par-dessus tout, j’aime l’ivresse que la création me procure. Faire une sculpture, c’est comme jouer à la roulette : on se dit que ce n’est pas si grave, on se refera demain ! Avec la taille directe, tout est déjà dans la tête paraît-il ? C’est navrant… Autant ne rien sculpter si on sait déjà avec précision ce que ça va donner. Imaginer avec la pierre, l’écouter plutôt que lui parler. Imaginer avec elle ce que deviendra la sculpture, voila la vraie création pour ma part ! C’est une sorte de création par la destruction pour un homme comme moi qui s’est reconstruit avec la sculpture. En voila un beau paradoxe ! Une sculpture en amenant une autre, j’essaie d’avancer sans trop me recopier, avancer du mieux possible en me renouvelant. J’allais dire en me forçant à me renouveler. C’est presque ça. Trouver une nouvelle poésie, une poésie qui se cache quelque part… Allez savoir où. Souvent, je me sers de ma vie du moment comme support, muse improvisée ! Avec le recul que j’ai maintenant sur mon travail, je peux parcourir les ornières dans lesquelles je me suis embourbé et comprendre le pourquoi de certaines pièces, faites il y a parfois dix ou quinze années de cela. J’ai lu un jour que tous les sculpteurs ne travaillaient pas avec la même partie du cerveau quand ils sculptent ou quand ils modèlent. Avec le métal, ce doit être un compromis puisque l’on retire et on ajoute. Peu importe la technique utilisée, il faut l’oublier pour dépasser la sculpture de style. Ma création, ce serait de tout mélanger, et les matériaux et les techniques. Bref, jouer avec tout ça… Un peu comme dans la vie, non ? »

Jean-Yves Gosti, photo Yves Anna-Tschopp

Jean-Yves Gosti, photo Yves Anna-Tschopp

Dessin« Mon institutrice étant malade, ma classe avait été répartie dans les autres salles de la maternelle. Pour nous occuper, la nouvelle maîtresse nous avait donné une silhouette de 2 CV en carton à dessiner sur une feuille de papier blanc à carreaux. La table étant ronde, j’avais la voiture à l’envers comme modèle ! Baselitz ne faisait pas encore du Baselitz que j’en faisais déjà ! A la même époque, je me souviens avoir caché dans mon lit des crayons et du papier pour vaincre les démons de la nuit, oubliant que la nuit, il fait… nuit ! Je me souviens aussi qu’en primaire, je commençais à signer mes premières bandes dessinées Titi Ghot, en verlan trafiqué de mon nom et d’Astérix et les Goths. J’avais fait croire à ma classe que René Goscinny était mon oncle… Plus tard, il y eu aussi ma période moto, reproduction d’après photo de la rubrique qui paraissait à l’époque dans Télé Poche. J’ai toujours eu le premier prix de dessin à cette période de ma vie. Ensuite, le talent venant avec l’âge, je me servis de ce don pour courtiser la belle Isabelle, de la sixième jusqu’en troisième ! Ma première rivale était Marianne G., sa meilleure amie, dont les dessins étaient régulièrement accrochés au mur de la classe ! Un jour qu’elle n’était pas là, mes dessins ont été pour une fois accrochés à la place des siens au mur des récompenses. J’avais signé en haut à gauche, la punaise cachait la première lettre de mon nom d’où la risée de la classe. A l’époque, j’ai une grande, très grande fascination pour Robert Crumb que je considère comme un maître du dessin. Accélérateur de particules, l’école Olivier de Serres m’apprend à dessiner et j’y prends beaucoup de plaisir, surtout au cours de modèle « vivante ». Fauché comme tout étudiant qui se respecte, mes premières œuvres sont en deux dimensions. La série des Brut de trogne apparaît dans mon univers graphique et se poursuit dans la pierre. En 1989, l’exposition au Louvre des dessins de Michel-Ange me tue ! Je me ressuscite comme je peux. Ensuite, j’essaie de faire de mon mieux… »

Atelier« On me disait souvent, au début de ma carrière, que chaque œuvre trouve son amateur. Si chacune de mes œuvres pouvait rester à l’atelier… »

Solitude« Sans le savoir, en devenant sculpteur, j’en ai pris pour perpète. Je ne voyais pas ce métier comme ça au départ, moi qui souffre du sentiment d’abandon. J’ai besoin d’être entouré, alors là… Seul à l’atelier, je m’entoure de mes compagnons du silence. »

Liberté« Ça a toujours marché pour moi, dès le début, alors il n’y a jamais eu de second métier. Je n’ai jamais eu à choisir entre le casse-croûte et la création. La voila ma liberté, si j’ose dire. Au départ, je ne l’ai pas vue venir. La tête dans le guidon, j’enchaînais les expositions. Le succès était au rendez-vous, je trouvais ça normal. C’est avec la première guerre du Golfe, quand tout s’est cassé la figure, que j’ai pris conscience du côté éphémère de ce métier. Mais quand on a goûté à cette liberté, on fait tout pour qu’elle continue… »

Jean-Yves Gosti, photo Yves Anna-Tschopp

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