La Panacée à Montpellier – L’art de créer du lien

La Panacée est le tout nouveau centre de culture contemporaine de Montpellier. Inauguré en juin, ce «  lieu de rencontres, d’échanges et de métissages entre différentes disciplines artistiques  » propose d’expérimenter une relation renouvelée à l’art. Rencontre avec Franck Bauchard, son directeur.

«  On signale un fou rire jusqu’aux larmes dans Delayed, de Matthias Gommel, une œuvre d’art qui rend la communication verbale un peu compliquée.  » «  En pleine préparation de sa performance I am, You are, We are lEurope, Jean-Charles Massera fait du roller sur la scène de l’auditorium.  » «  Un mot de Gilles Deleuze laissé sur un morceau de papier par Kom.post : “Le système nous veut triste et il nous faut arriver à être joyeux pour lui résister”.  » Ainsi va le fil du site Internet de La Panacée. Alimenté par tout un chacun, ce flux d’infos factuelles, de réflexions, d’enthousiasmes, de témoignages… compte parmi les signaux singuliers émis par le nouveau centre d’art de Montpellier. Ceci n’est pas un lieu de plus, se dit-on au fil de la visite, mais sans aucun doute la matérialisation d’une idée contemporaine du partage de la culture. «  Le contexte artistique et culturel nous incite à inventer de nouveaux accès à l’art, à envisager une approche plus ouverte aux transformations et aux débats  », précise Franck Bauchard, son directeur. Alors qu’a débuté fin novembre Art by telephone… Recalled, un projet de Sébastien Pluot et Fabien Vallos, qu’il ne reste plus que quelques jours pour découvrir l’exposition inaugurale, Conversations électriques, et que déjà se prépare en coulisses Dernières nouvelles de l’Ether, prévue du 1er février au 1er juin 2014,voici point par point un état du lieu.

Définition

La définition de La Panacée excède celle du centre d’art traditionnel. «  Je me suis penché sur l’histoire des centres d’art en France, annonce Franck Bauchard. Nous avons tendance à l’oublier, mais le Centre Pompidou, inauguré en 1977, était une utopie  : créer une institution culturelle originale vouée à la création moderne et contemporaine dans une perspective résolument interdisciplinaire et prospective. Il me semble que cette vision est “réactivable” de nos jours, même si elle doit prendre en compte les spécificités de notre époque. J’ai souhaité inscrire La Panacée dans cette filiation et dans celle des grands centres d’art créés en Europe ces dix dernières années comme le CCCB de Barcelone, le Garage à Moscou, la Strozzina à Florence et le Marres à Maastricht. Tous mettent en avant la notion de culture contemporaine. Ils défendent une approche thématisée, qui prend en compte des enjeux de société, et attirent un public bien plus large que celui de l’art contemporain. La création de La Panacée repose sur la conviction que la culture se recrée tous les jours par l’échange.  »

Bâtiment

Située dans le cœur historique de Montpellier, La Panacée est née là où hier se dressait le Collège royal de médecine, puis l’Ecole spéciale de pharmacie ou le Laboratoire national de santé. Entièrement rénové, le bâtiment, qui rassemble des architectures datant aussi bien du XIIe siècle que des années 1950, se présente comme un îlot urbain de 220 mètres de périmètre, structuré autour d’un patio. «  Quand je suis arrivé en mai 2011, La Panacée était en plein chantier, précise son directeur. Il fallait mener de front toutes les réflexions, car les aménagements devaient aller de pair avec les propositions futures du centre  : expositions, résidences, conférences, projections… La Panacée se devait d’être à la fois un lieu d’art et de vie. Pour souligner au mieux ses missions et son esprit, des artistes, designers et graphistes ont été invité à intervenir sur l’équipement.  » En entrant, l’œil est irrésistiblement attiré par 24 lignes. Cette installation, signée par 1024 architecture – label artistique créé par Pierre Schneider et François Wunschel –, abrite l’accueil et le café du centre d’art. Les 24 travées de la structure de métal oxydé, par endroit habillée de bois, sont équipées de néons flexibles en Leds permettant d’animer visuellement l’espace en fonction des moments de la journée. Lumière lente et diffuse pour une pause thé sereine, rapide et dynamique pour un soir de vernissage  ! Notons également, le mobilier du café créé par Cigüe, celui du vestiaire et des bureaux par Sébastien Cordoléani, le projet paysager Hitokire imaginé pour le patio par Coloco et aussi la création typographique utilisée dans les outils de communication du centre, signée du collectif montpelliérain et bruxellois, Abrège & Kidnap your designer.

1024 architecture, production La Panacée, Montpellier, photo Brice Pelleschi
24 lignes, 1024 architecture, 2013
Mark Hansen et Ben Rubin, photo Brice Pelleschi
Listening Post, Mark Hansen et Ben Rubin, 2002-2006
Directeur 

«  Diplômé de Sciences Po, j’ai été dramaturge, metteur en scène et critique dans le domaine de la scène  », raconte Franck Bauchard pour résumer le début de sa carrière professionnelle. Dès 1995, alors qu’il est conseiller à la Direction régionale des affaires culturelles d’Ile-de-France, il s’intéresse à Internet ainsi qu’aux nouveaux médias.Devenu inspecteur de la création et des enseignements artistiques du Ministère de la Culture, il travaille, entre 1998 et 2003, à la conception et à l’évaluation de politiques culturelles publiques innovantes touchant au numérique, aux nouveaux territoires de l’art et à la recherche. «  A l’époque, j’ai participé au Dispositif pour la Création Artistique Multimédia (DICRéAM), qui permettait de soutenir le développement, la production et la diffusion d’œuvres dans le domaine de la création numérique  », précise-t-il. En 2006, Franck Bauchard est détaché de la fonction publique et s’engage dans une voie nouvelle  : diriger un lieu. Il devient directeur artistique de La Chartreuse, Centre national des écritures du spectacle à Villeneuve-lès-Avignon, et met en place une programmation tournée vers l’interdisciplinarité. «  Je souhaitais impliquer davantage les acteurs dans la mutation des formes de l’écrit, créer une nouvelle figure de l’auteur grâce à l’utilisation du numérique. Nous avons commandé des pièces sur Internet, confronté la scène avec différents environnements numériques, invité des artistes des arts visuels, associé des écoles d’art à différents projets… Mon souhait était de développer une scène au milieu des arts et des technologies de son époque. J’y suis resté cinq ans.  » Jusqu’à ce que la Ville de Montpellier publie une annonce pour recruter un directeur pour son futur centre d’art. «  Cette fois-ci, il ne s’agissait plus seulement de diriger mais de créer. La municipalité souhaitait un lieu dédié aux arts visuels et aux écritures numériques qui mettrait en valeur la notion d’expérimentation, les ressources technologiques et la jeunesse de sa ville  », explique-t-il. Avant de conclure  : «  Il est rare de pouvoir inventer quelque chose de nouveau dans un contexte si favorable à l’innovation.  »

Programmation 

«  L’art est un langage universel. Il permet de mieux comprendre le monde. Tisse un lien entre l’individu et la société. Il est une dimension de la vie collective.  » Ces convictions énumérées par Franck Bauchard sont les ressorts de la programmation de La Panacée. «  Il faut que cette dernière valorise le lieu, et soit tournée vers l’échange. Je me suis naturellement intéressé aux technologies de transmission, à la manière dont les environnements technologiques déplacent les formes de l’échange. Je ne voulais pas débuter avec des objets spectaculaires mais explorer toutes les formes de dialogue à l’ère du numérique. L’important pour moi, c’est le processus. J’étais convaincu que l’exposition inaugurale serait une métaphore du lieu, qu’elle imprimerait la perception que le public allait en avoir. C’est pourquoi il était essentiel qu’elle provoque chez les visiteurs une envie de participer, le sentiment d’être attendus, voire indispensables à la finalisation des œuvres. Il fallait immédiatement tenter d’établir un lien.  » Quoi de mieux pour cela qu’une saison consacrée au téléphone  ?

Première exposition 

Conversations électriques, qui se termine le 15 décembre, est le premier volet de la programmation 2013-2014 de La Panacée intitulée Vous avez un message et composéede quatre expositions. «  La première invite à découvrir une mosaïque visuelle et sonore, à la fois entrelacs de motifs et mises en résonance successives, pour appréhender et vivre toutes les formes de dialogue à l’ère du numérique. Elle fait appel à des artistes qui mettent en scène différents modes de conversation avec le visiteur. Ils offrent non pas des contenus, mais des contextes, ou des environnements, dans lesquels ce dernier peut venir s’inscrire, agir et participer  », explique Franck Bauchard, qui se rappelle avoir été profondément marqué par YOU_ser – organisée au ZKM à Karlsruhe (Allemagne), en 2007 –, une exposition qui incitait le visiteur à créer lui-même aussi bien un livre qu’une chorégraphie. «  Ce qui est important, c’est le pacte noué avec le public. Créer un mode de visite un peu différent de d’habitude.  » Parmi les pièces présentées à Montpellier, il en est une largement plébiscitée par le public  : Listening Post. Installée dans le premier espace d’exposition, cette œuvre signée Mark Hansen et Ben Rubin utilise comme matériau les données produites par Internet. Des textes en temps réel sont lus ou chantés par des voix de synthèse pendant qu’ils défilent sur plus de deux cents petits écrans électroniques. Tout ce qui est mis en ligne est en mesure d’être «  capturé  » par l’installation qui se transforme en une caisse de résonance d’un monde cacophonique. Non loin, un espace est dédié à une double projection proposée par Kit Galloway et Sherrie Rabinowitz – décédée au printemps 2013, Conversations électriques lui est dédiée – deux artistes qui, dès 1975, ont entamé un travail de recherche commun sur l’esthétique dans la télécommunication. Les vidéos ici présentées témoignent d’un dispositif permettant à l’image de se métamorphoser en un lieu  : pendant trois soirs de novembre 1980, une connexion vidéo fut établie entre le Lincoln Center for the performing arts à New York et un centre commercial du quartier Century City à Los Angeles. Elle autorisait ceux qui entraient en contact avec l’une ou l’autre des caméras à se voir et à se parler. Un satellite transmettait en temps réel images et sons, permettant d’établir une discussion malgré la distance.

La Panacée
Franck Bauchard
Kit Galloway & Sherrie Rabinowitz, photo Brice Pelleschi
Hole In Space 1980 Revisited, 2003, Kit Galloway & Sherrie Rabinowitz

Pour l’exposition, deux vidéos à l’échelle des vitrines qui accueillaient à l’origine les images se font face. A côté des pièces majeures, Franck Bauchard a pris soin de présenter des œuvres moins connues, mais qui poursuivent de manière originale l’exploration de nos conversations sous toutes leurs formes comme, par exemple, SMS type de Thomas Weyres, qui matérialise en adhésif rouge le tracé d’un doigt écrivant sur le clavier d’un téléphone portable «  Je t’aime  » dans huit langues différentes. Il y a également les cinq œuvres produites par La Panacée pour l’occasion et réalisées par des artistes reçus en résidence. Citons parmi elles, Grimpant, un projet de Teri Rueb et Alan Price, qui met en œuvre une application pour téléphone mobile et une carte projetées sur un mur d’une des salles du centre d’art. Lors de pérégrinations urbaines, les participants géolocalisent les plantes ou arbres qui leur semblent intéressants et peuvent enregistrer un message pour le promeneur suivant. A La Panacée, l’ensemble des données et des déplacements est consigné sur des calques superposés  : le premier composé de cartes anciennes, le second d’une cartographie des déplacements des participants. Accessible et captivant comme un coup de fil  !

Reprise historique

Depuis le 21 novembre, La Panacée accueille le projet de Sébastien Pluot et Fabien Vallos, Art by telephone… Recalled. Ce dernier reprend le processus de création mis en place pour l’exposition historique Art by telephone, qui s’est tenue au Musée d’art contemporain de Chicago en 1969. Aujourd’hui comme à l’époque, les œuvres sont expliquées par téléphone par les artistes pour être réalisées par d’autres. A Montpellier, ce sera par les étudiants de l’ESBA d’Angers, de l’Ecole nationale supérieure de la photographie d’Arles et de l’Ecole d’enseignement supérieur d’art de Bordeaux.

Dernières nouvelles de l’Ether 

Dernières nouvelles de l’Ether, dont j’assure le commissariat avec Sébastien Pluot, est le deuxième volet de Vous avez un message. Cette exposition, qui débutera le 1er février et durera quatre mois, explorera les effets de l’électromagnétisme dans un certain nombre de champs (politique, psychique, culturel…). Elle rend compte des fantasmes d’abolition de la distance. Mais aussi de quelle manière l’invention de ces nouvelles technologies reconfigure la relation au temps. Elle s’interrogera également sur la capacité des télécommunications à faire revenir les fantômes  ! «  Je me suis penché sur la question de l’électromagnétisme à la fin du XIXe siècle et me suis rendu compte que l’Ether est le cadre conceptuel dans lequel ont été interprétés les découvertes de la physique de cette époque. On range sous le terme générique d’«  Ether  » nombre d’entre elles  : de l’électron à la radiation. C’est à partir de ce moment-là que le vide n’est plus apparu comme vide. A mesure que se dévoilait une réalité invisible une configuration s’est établie articulant de manière singulière la science, les technologies de transmission, l’occultisme et les arts, comme des facettes différentes d’une exploration unique. Il est intéressant de constater que l’électromagnétisme a été utilisé par les réseaux de communication, les technologies militaires et d’espionnage… en même temps qu’il a été découvert. C’est comme si on avait découvert la rivière et construit le barrage dans la même foulée. L’exposition questionne l’imbrication entre la technologie, la nature et la société qui s’est mise en place à la fin du XIXe et qui s’est considérablement développée depuis  », explique pour conclure Franck Bauchard.

A noter

Une visite payante destinée aux adultes va être organisée le 13 décembre. Elle combinera une approche historique et architecturale de La Panacée avec une découverte de l’exposition Conversations électriques pour se terminer par un repas-tapas au café du centre d’art. Rendez-vous à 18 h à l’Office de tourisme de Montpellier. Réservation indispensable au 04 67 60 60 60 et sur www.resamontpellier.com

Photo Brice Pelleschi
Conversations électriques, Vue d’exposition, 2013

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