Natacha Roussel – Comme Nemo

Interagir avec l’environnement, le spectateur, l’autre, telle a toujours été la principale préoccupation de Natacha Roussel. Déjà, les sculptures de métal de ses débuts possédaient des mécanismes qui leur permettaient de réagir à une présence. Des années au Canada, des séjours au Brésil, en Angleterre, et des collaborations fructueuses au sein du collectif Experientiæ Electricæ lui ont permis de développer une œuvre à part et de mener au bout une recherche universitaire sur «  les possibilités participatives des technologies de la mobilité  ». Désormais docteur en Arts plastiques de l’Université Paris1 Panthéon-Sorbonne, l’artiste compte poursuivre ses explorations.

Mobilis in mobile est l’intitulé de la thèse de doctorat de Natacha Roussel. Si cette maxime appartient depuis 1871 au capitaine Nemo, elle a depuis lors été source d’inspiration pour de nombreux artistes. En reprenant les mots de Jules Verne, l’artiste chercheur s’inscrit dans une démarche chère au maître de l’anticipation  : l’exploration. Installée en Belgique depuis trois ans, son parcours a débuté à Paris où elle a grandi. Enfant, elle fait le tour des vernissages sur les talons de sa mère, habituée du milieu de la création artistique. Plutôt introvertie, la petite fille déteste ça. «  J’avais une certaine sensibilité, compréhension des choses, mais la pratique est arrivée plus tard, durant l’adolescence.  » Au lycée, Natacha choisit la filière littéraire, le reste du temps elle fréquente les squats qui s’ouvrent un peu partout autour de Paris et notamment à Montreuil. Là, elle commence à travailler le métal. A 17 ans, elle obtient son bac et décide de partir pour l’Espagne. «  J’ai été embauchée comme jeune fille au pair et licenciée plusieurs fois  ! Comme je n’avais pas eu une vie de famille très structurée, je m’intégrais mal dans celle des autres.  » La ville de Barcelone est en émoi. Elle prépare les Jeux olympiques. Nous sommes en 1992 et l’heure est au changement, à l’émulation. Natacha se fait des amis, prend des cours de sculpture et profite du moment. «  Je ne me posais pas la question de l’avenir. Je savais juste que je voulais découvrir le monde.  » De retour à Paris après une année, elle s’inscrit en fac d’histoire à Créteil et, parallèlement, retrouve Montreuil où elle sculpte le métal. La vie passe entre les bancs de l’université et l’atelier. Elle décroche sa licence, rencontre Michel Panouillot, qui deviendra le père de ses enfants, et vit du travail de ses mains. «  Je vendais bien mes sculptures. Des personnages, des bustes, très expressionnistes, qui sortaient des tripes  ! Je réalisais également des meubles et des décors, notamment pour des soirées.  »

Un dispositif proche du théâtre de rue

Mais la vie au squat n’est pas toujours de tout repos. N’importe qui débarque, la tension est forte et la violence parfois palpable. Une bonne raison pour migrer vers Belleville et s’installer dans un bel espace. «  A l’époque, Michel réalisait des créations numériques. Rapidement, je l’ai entraîné dans le boulot que je faisais pour les raves. Nous avons créé l’association Artfract et on s’est mis à la 3 D, aux fractales. J’étais en pleine découverte de l’ordinateur  !  » Ensemble, ils produisent des images projetées ou exposées dans des lieux branchés parisiens. Au Rex, au Lavoir moderne, par exemple. En 1994, à la naissance de Mael, le couple décide de partir au Québec. «  Michel commençait à s’intéresser à l’Internet et il ne se passait rien dans ce domaine à ce moment-là, à Paris.  » Quant à Natacha, c’est un projet de sculpture robotique qui la pousse à s’expatrier. «  J’avais dans l’idée de réaliser un visage expressif en métal capable de répondre à certaines stimulations venant de l’extérieur. Cela devait rester essentiellement symbolique et fonctionner grâce à un système d’articulations.  » Intéressée depuis toujours par la mécanique, l’artiste s’accroche à son idée et s’inscrit à l’université Concordia, à Montréal, où elle étudie notamment avec Bill Vorn. «  Je suivais des études multidisciplinaires parce qu’il n’y avait pas encore de section dévolue aux nouvelles technologies. Nous passions d’un atelier à l’autre, d’un cours d’histoire de la vidéo à un cours de robotique ou de développement informatique. C’était compliqué  !  » De questionnements en tâtonnements, l’heure est à l’initiation. Le module Arduino* n’a pas encore été inventé, tout est bon pour rendre les objets interactifs. Et l’artiste de se souvenir qu’elle utilisait des dispositifs identiques à ceux qui permettent d’ouvrir les portes de garage  ! «  Nous avions conçu des pièces dans lesquelles les gens pouvaient pénétrer. On faisait payer 25 centimes le tour  ! Un dispositif très proche de ceux utilisés pour le théâtre de rue.  » Petit à petit, SkulpturZirkus prend la forme d’installations interactives  ; mais bientôt, le duo décide de créer chacun de son côté. Lui, se consacre à la réalisation de sites Web. Elle, commence à faire des résidences et des décors pour le cinéma.* Le module Arduino est un circuit imprimé sur lequel se trouve un microcontrôleur qui peut être programmé pour diriger n’importe quel appareil.

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Natacha Roussel
Natacha Roussel
SkulpturZirkus, Natacha Roussel, détail

Les premières bourses de création tombent. Au cœur de la réflexion de Natacha Roussel  : le médium et le public. L’artiste s’interroge sur le type d’interactions à mettre en œuvre pour que le visiteur devienne acteur, qu’il n’ait pas pour seul objectif d’appuyer sur un bouton. Sa position en est radicalement changée. Viennent alors, à la suite du SkulpturZirkus, des performances qui impliquent de plus en plus le corps des participants, invités à porter ou à enfiler un certain nombre d’accessoires. «  Il y a une pièce de cette période que j’aime beaucoup  : Le garde robe. Je l’ai réalisée à la fin des années 1990 grâce à la première bourse que j’ai reçue du Conseil des arts du Canada. C’était une sorte de grande armoire montée sur roulettes que je promenais dans les lieux de présentation. A l’intérieur, outre des objets familiers, il y avait une boîte de contrôle électronique. Je proposais aux passants d’enfiler une paire d’ailes de latex et de métal ainsi que des semelles de plomb et les invitais à agiter les bras pour contrôler le paysage à l’intérieur de la boîte. Pendant ce temps, avec leurs pieds, ils pouvaient maîtriser des effets sonores. Evidemment, les ailes étaient lourdes et ne permettaient pas de décoller…  » Un film a été tourné et témoigne aujourd’hui de cette pièce. «  A l’époque, je n’étais pas consciente de la valeur de la documentation.  »

Le rapport au public est essentiel

Natacha Roussel obtient sa licence. Il faut préciser ici qu’en Amérique du Nord, il n’y a pas d’autres écoles d’art que l’université et qu’il est donc naturel pour un créateur d’y faire ses classes. Une pratique loin d’être évidente en France. Après une pause, qui voit se développer son travail et naître son deuxième enfant, Nemo, l’artiste décide de s’inscrire en master, toujours à Concordia. «  Mon objectif était de travailler des textiles avec pour préoccupation les modalités d’interface. Je me suis dit que la plus souple et la plus appropriée était le vêtement. A bien y réfléchir, je devais en avoir assez de transporter des choses lourdes  ! Je cherchais quelque chose de beaucoup plus naturel dans l’interaction et dont la contrainte de réalisation serait moins importante. Ce qui pousse beaucoup à faire de l’image et du son, c’est probablement la légèreté de l’abstraction  !  » Natacha s’inscrit alors dans la section design interactif dirigée par Joanna Berzowska, fraîchement débarquée du Massachusetts Institute of Technology (MIT) avec ses vêtements interactifs. Débute parallèlement une phase de bricolage et d’expérimentation qui vise à intégrer de l’électricité aux textiles. «  Je me débrouille assez bien dans un environnement minimaliste. Les contraintes liées à la technologie m’intéressaient. Je ne les ai jamais ressenties comme une limite. Mon questionnement portait toujours sur l’interface et comment l’augmenter.  » Un costume est alors réalisé. Revêtu par l’artiste, il s’anime au rythme de ses pas. Complètement isolée de l’extérieur, elle s’entend marcher grâce à des écouteurs placés dans le col du vêtement, qui génèrent un son programmé à chaque fois qu’un de ses pieds touche le sol. «  Ce qui m’intéressait alors, c’était l’expérience immersive et sensorielle. Le dispositif était extrêmement efficace. Il interrogeait sur la limite, l’intériorité et aurait pu être défini comme un instrument de méditation en milieu urbain. Avec lui, j’ai pris conscience de l’importance et de la puissance des outils de captation, des effets perceptuels qui pouvaient être engendrés par leur usage.  » De fait, mais l’essentiel n’est pas abordé  : le rapport au public. Il faut absolument dépasser l’isolement et trouver une solution pour interagir avec d’autres. «  Cela devenait trop performatif d’un seul coup. Je n’avais pas envie de créer des outils pour des danseurs, par exemple. Sur une scène, tu sais où tu es, tu peux tout placer au millimètre, tout calibrer. Ce n’est plus les mêmes enjeux que dans la rue.  »

Des œuvres qui utilisent de plus en plus la technologie

Natacha Roussel fait un pas de côté. Son master en poche, elle s’intéresse de nouveau aux matériaux et réalise des installations multi-usagers avec de nombreuses d’interfaces. Pour la première fois, elle intègre des vidéos dans ses installations, joue avec des miroirs, intègre des éléments à toucher, à parcourir… Pour Jeux, les participants montent sur les planches, déclenchent des images, modifient des sons en fonction de leurs déplacements. Pour Organisme, elle obtient de nouveau une subvention. Le public est invité à entrer dans une forêt de fils en silicone suspendus et réunis en un grand cercle de quatre mètres de diamètre. Au centre, projeté à l’horizontal sur un support rond, le film d’un cœur battant. Une fois entrés dans cet «  écosystème  », le participant doit veiller sur la vie qu’il aperçoit en attendant qu’un autre vienne prendre le relais. «  S’il n’y avait qu’une seule personne et qu’elle sortait du cercle, le cœur mourait. Au niveau visuel, c’était très attirant. Cette pièce a beaucoup tourné au Canada, mais aussi en France.  » L’usage de la technologie devient de plus en plus prégnant dans l’œuvre de l’artiste, qui s’empare des nouveautés pour les expérimenter, les interroger à l’aulne des préoccupations humaines. «  L’art technologique n’a de sens que dans la mesure où il se demande quels sont les enjeux de l’utilisation, dans notre société, de tel ou tel nouvel outil. Si un artiste s’intéresse à des technologies, c’est qu’il en voit le potentiel et que, conceptuellement, il permet de soulever des questions concernant l’humanité.  »

Natacha Roussel
SkulpturZirkus, Natacha Roussel

Experientiæ electricæ
Experientiæ electricæ, PIXY
L’heure des retrouvailles professionnelles a sonné entre Michel et Natacha. Ensemble, ils fondent le collectif Experientiæ electricæ. «  Nous avions vu les œuvres de Jim Campbell et étions très intéressés par l’utilisation de technologies rudimentaires. Nous avons donc décidé de réaliser un écran modulaire en basse résolution avec du papier électroluminescent. L’objectif était de transformer cet élément lumineux en écran. Ce n’était pas tant de transformer le signal vidéo en images qui était compliqué, que d’animer le support. C’est à ce moment-là que Michael Roy a décidé de relever le défi avec nous.  » Le projet se nommera PIXY. Il sera débuté au Québec et poursuivi en France. Les trois protagonistes ayant décidé de rentrer dans leur pays d’origine. «  Après un passage au Brésil, à Salvador de Bahia, où Michel et moi avons réalisé une installation interactive avec les habitants d’une favela, nous nous sommes installés à la campagne, dans le sud-ouest de la France.  » Le calendrier affiche  : 2006. Le collectif tourne alors beaucoup avec Organisme et Jeux et décroche une bourse d’Arcadi – structure financée par la région Ile-de-France pour accompagner les porteurs de projets dans les domaines des arts de la scène et des arts numériques – qui lui permet de terminer PIXY. «  La pièce sera présentée mais pas exploitée comme nous l’aurions voulu.  » Le manque de moyens pour pousser le projet plus loin et la nécessité d’acquérir un bagage théorique plus solide amènent alors Natacha Roussel à entreprendre un doctorat en Angleterre – qu’elle terminera en France. En 2007, elle s’inscrit au Planetary Collegium de l’université de Plymouth. «  C’est une structure de création autant que de recherche. Trois séminaires par an d’une dizaine de jours était organisés. La structure était nomade et nous étions en immersion dans nos projets.  »

Une recherche sur l’interface et l’interaction

L’arrivée des technologies de la mobilité, la possibilité de travailler en mouvement et en groupe, de s’adapter à l’environnement, persuadent Natacha qu’il est temps de ressortir des cartons l’idée du vêtement. Elle décide de reprendre le costume comme support pour créer des interfaces multi-usagers et mobiles, qui communiquent et fonctionnent dans la ville. Enjeux qui viendront alimenter sa thèse. Dès 2009, elle débute la réalisation d’une quinzaine de tenues. «  J’ai travaillé avec Michael sur ce projet, véritable prouesse technologique.  » Experienciæ Electricæ devient alors leur signature. Pour Ars Longa, les participants revêtent des costumes qui leur permettent de s’entendre eux-mêmes et d’écouter les autres. Une véritable composition sonore se met en place. L’environnement immersif a laissé la place à un autre plus dynamique impliquant un groupe et induisant une nouvelle occupation de la ville. «  Il ne s’agit plus d’être dans sa bulle mais de disposer de l’espace collectivement. Idéalement, si le projet était développé jusqu’au bout il pourrait s’étendre à une ville mais actuellement, son périmètre de fonctionnement est équivalent à un stade de football.  » L’artiste se tient en position d’observatrice poussant sa recherche sur l’interface et l’interaction. Passant du corps, synonyme de singularité et d’intimité, à l’échange, évoquant à la fois la participation et le collectif. Ce faisant, elle s’interroge sur les différentes manières de communiquer. «  Nous constatons que, désormais, l’espace de communication est en construction autour de nos corps mêmes et qu’il est essentiel d’en négocier les modalités.  » Très concernée aussi par les objets connectés et les relations qu’il est possible d’entretenir avec eux, Natacha Roussel poursuit sa déambulation artistique avec curiosité et discernement comme Jules Verne, jadis, laisser courir sa plume.

Natacha Roussel
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