Ernest Pignon-Ernest à Lille – Aux portes de l’invisible

Le Palais des beaux-arts de Lille présente actuellement Traits de génie, une exposition qui met en regard quelque 200 dessins anciens appartenant à la collection Wicar – léguée au XIXe siècle à l’institution – avec une série de créations originales signées Ernest Pignon-Ernest. Invité à s’inspirer librement des maîtres des siècles passés, l’artiste livre ici un dialogue complice avec Raphaël, Michel-Ange, Botticelli, Dürer, Holbein ou encore Poussin, réinterprétant les effets graphiques de leurs œuvres à travers de multiples esquisses de grand format. Une expérience qui vient notamment mettre en exergue la permanence des principes fondamentaux, partagés par les artistes de toutes les écoles, qui régissent l’évolution de l’art du dessin. En écho à cette exposition, un autre musée lillois, celui de L’Hospice Comtesse, accueille l’installation monumentale Extases, créée en 2008 par Ernest Pignon-Ernest à partir des expressions à la fois spirituelles et charnelles de sept grandes figures mystiques  : Thérèse d’Avila, Hildegarde de Bingen, Angèle de Foligno, Marie-Madeleine, Marie de l’Incarnation, Catherine de Sienne et Madame Guyon. A cette occasion, nous mettons en ligne l’article écrit sur cette œuvre singulière par Florent Founès pour Cimaise (292).

Follement éprises d’un dieu qui les embrase s’il ne les délivre du monde, femmes de toutes les effractions, leurs extases ont fasciné l’artiste. Au fil d’une longue et incertaine recherche, il s’est efforcé, entre ombre et lumière, de cerner leur sublime détachement. Evoilées et chastes, charnelles et lointaines, d’un coup de crayon Ernest Pignon-Ernest affleure l’indicible, suspend un cri, une pâmoison, s’aventure aux portes de l’invisible. Quête et défi, Extases communie avec ces mystiques embrasées, femmes crucifiées entre grâce et pesanteur qui se sont inventé « un ciel infernal qui a goût d’azur calciné ».

Tout commence dans les années 1990. A Naples, un vers du Desdichado de Nerval, « Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée », provoque l’artiste athée qui y voit une référence à Thérèse d’Avila et à la Sybille de Cumes. Il s’immerge dans les textes religieux, découvre les Exercices spirituels d’Ignace de Loyola et les écrits de la sainte. Ce maître de l’art éphémère, ce feu follet coureur de rues qui, de Soweto à Naples, du Chili à Paris, n’a cessé de traquer le corps et ses représentations afin d’enchanter les murs et témoigner de ses révoltes, ou de ses indignations, comme de ses passions, s’aventure cette fois sur un chemin de braises et de macération, une voie étroite de ténèbres et de fulgurances, d’ombre et de lumière ; les corps qu’il sublime sont des corps en souffrance, exacerbés, en révolte, qui brisent leur enveloppe charnelle, se consument, s’évadent pour une ultime communion.L’épouse préférée du Christ

« La chapelle Saint-Charles à Avignon où j’ai exposé en 2008 ces sept mystiques, Marie Madeleine, Hildegarde de Bingen, Angèle de Foligno, Catherine de Sienne, Thérèse d’Avila, Marie de l’Incarnation et Madame Guyon, je l’ai choisie pour ce Verbo Incarnato inscrit sur sa façade : Le verbe devient corps et le corps devient verbe. Ces femmes que l’on tenait souvent pour folles disent avec leur corps des choses indicibles. Leurs paroles sont parfois terribles.  » Angèle de Foligno confie ainsi que sa mère, son mari, ses fils, lui «  sont d’un grand empêchement  », et confesse, d’un même élan : «  J’avais prié Dieu qu’il me débarrassât d’eux tous, leur mort me fut une grande consolation.  » Et convaincue d’être l’épouse préférée du Christ, de l’invoquer : «  C’est moi qui ai été crucifié pour toi, qui ai eu faim et soif pour toi, qui ai répandu mon sang pour toi, tellement je t’ai aimé !  » A son tour, Thérèse d’Avila parle de «  ces esprits d’une très haute hiérarchie qui semblent n’être que flamme et amour…  », et voit dans les mains d’un ange un long dard d’or «  portant en son extrémité un feu la déchirant et la comblant  ». Et de préciser : «  Ce n’est pas une souffrance corporelle, mais toute spirituelle, quoique le corps ne laisse pas d’y participer un peu, et même à un haut degré.  »

Ernest Pignon-Ernest, courtesy galerie Lelong
Extases, installation, Ernest Pignon-Ernest, 2008

« Pendant longtemps, reconnaît l’artiste, j’ai cru que je ne terminerais jamais ce travail entrepris à Naples. Outre cette quête d’une ville où tout est démesuré, fou – le foutoir, le bordel partout –, c’était aussi une façon d’interroger mon histoire, ma latinité, mes liens avec la Méditerranée. Je suis Niçois  ; Naples est cependant habitée par la même histoire, grecque et chrétienne, mais cent fois plus forte ! » Pendant huit ans, Ernest Pignon-Ernest y retournera avec l’impression de n’avoir pas appréhendé tout ce que cette ville porte, qu’il n’a pas suffisamment creusé… La ville est si démesurée qu’il finit par opter pour un lieu de travail plus simple, plus circonscrit, la Salpêtrière, et pendant des mois se penche sur l’iconographie de Charcot, les ouvrages de l’historien de l’art Didi-Huberman et «  l’invention » de l’hystérie, mène ses recherches sur La foi qui guérit (texte de Charcot et Richier), les possédées, les convulsionnaires.

La prégnance du corps

« L’hystérie chez les femmes et l’iconographie de Charcot, la théâtralité du corps hystérique, tout cela m’a semblé très manipulé et j’ai interrogé de nombreux spécialistes qui m’ont confirmé que l’hystérie ne prend nullement ces formes théâtrales  ; j’ai abandonné ce projet, mais suis revenu sur ce thème du corps exacerbé lorsque, poursuivant mon travail sur Naples, j’ai découvert les textes des grandes mystiques. J’ai eu du mal à exprimer cette sorte de contradiction permanente qui existe entre une grande sensualité, une forte présence du corps, et ce désir que toutes expriment de se désincarner. Tout ce qui est corps, sensualité, je l’ai mis dans le dessin, pour le plaisir aussi de dessiner des femmes ; il fallait qu’elles soient nues, mais les nudités sont effacées et j’ai fait en sorte que le matériau, la feuille, soit un élément plastique qui compte autant que le dessin lui-même. Ce désir de fluidité, de se désincarner, je l’ai fait passer par la feuille, suaire où s’exalte le corps, dans les coulures d’encre et le reflet dans l’eau sombre, afin que l’on ressente cette liquéfaction spatiale et temporelle. Car toutes font référence à l’eau. » Plus qu’une métaphore, «  l’eau, écrit Julia Kristeva – auteur de Thérèse mon amour, paru en 2008 –, est chez Thérèse une véritable métamorphose dans la douleur-et-la-joie de se fluidifier, de se liquéfier pour être autre », et Pignon-Ernest de citer Rimbaud : «  Elle est retrouvée./ Quoi ? – L’Eternité./ C’est la mer allée / Avec le soleil. Au seuil de l’invisible, l’âme des poètes rejoint celle des mystiques.  » Même si, évoquant « ces choses ineffables que l’homme ne saurait redire  », Jean de la Croix nous avertit : «  Ce serait ignorance de penser que les dits de l’Amour en intelligence mystique se puissent bien expliquer. »

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