Franyo Aatoth – Le rouge en signature

De lointains ancêtres nomades, Franyo Aatoth a gardé au fond de l’œil l’horizon sans fin des steppes sauvages de la puszta hongroise, des reflets de la lumière scintillante de la Mongolie et de la beauté sidérante du royaume de la montagne au nord de la Thaïlande, son dernier pays d’adoption. «  Depuis mon enfance, l’Asie m’a toujours fasciné  » reconnaît-il. La barbichette toujours aussi ironique qu’insolente, l’œil qui vrille de malice, un soupçon plissé comme celui d’un sage lama, la voix qui par instants ne livre plus que l’embrun des mots ne peuvent masquer la tendresse que l’artiste éprouve pour ses frères, si peu ses semblables parfois. Venu en France en 1978 pour y goûter une liberté oubliée dans son pays, la Hongrie, il s’y forgera d’indéfectibles amitiés, de Vasarely à Bernard Cantat. Rebelle et ombrageux quand il s’agit de s’engager pour défendre Tibétains ou Tziganes, ou simplement un compagnon, il n’hésite pas à franchir les quelque 10 000 km qui le séparent de la Thaïlande pour retrouver un ami d’enfance mourant.

Après s’être abandonné un temps au charme d’Oulan Bator – le “Héros rouge” –, en 1989, ce sera, en compagnie de Bernard Cantat, l’aventure dans les steppes de Mongolie à dos de cheval à la rencontre de ses chamans et aussi de celle qui deviendra sa femme. Entre deux escapades ou deux expositions, il apprend le mandarin, concocte quelques films, conçoit et réalise des clips en une trentaine de langues pour la télévision, rédige son Petit Ivre rouge, un “dictionnaire du zingueur international en 18 langues”, et illustre la pochette d’un album de “Noir Désir” inspirée d’une de ses toiles. En rouge et noir, comme il se doit. Ce rouge qui ne fut pas toujours sa couleur de prédilection. «  J’ai connu de longues périodes où les couleurs sombres dominaient, le noir, le gris, l’ocre de ce sable que la mer broie sans fin et que le vent emporte  ; image du temps qui s’enfuit inexorablement. Mais ce rouge auquel je suis attaché n’est pas celui de Matisse  ; s’il est signe de vivacité, de chaleur, il recèle depuis longtemps bien des nuances de noir, de vert. L’alchimie naît, depuis des années, d’une maturation faite d’alliages comme une épice subtilement dosée venue exalter un mets.  » Et lorsqu’il peint une chaise noire sur fond vermillon – objet récurrent dans son œuvre –, ce n’est pas en hommage à celle de van Gogh symbolisant son amitié avec Gauguin, mais en symbole du pouvoir  ; ce pouvoir qui fait tant vaciller les esprits à vouloir l’occuper, fût-ce parfois même au prix du sang.

Franyo Aatoth
Place vacante, Franyo Aatoth, 2010

L’humour, l’insolence qui traversent sa peinture masquent mal la pudeur, la gravité et la sensibilité d’un artiste habité qui ne se contente pas de dénoncer ou de s’insurger, mais n’hésite pas à s’aventurer vers des terres inconnues, à donner de sa personne sans compter, plus attentif à atteindre une vérité qui exige don de soi que d’attendre les honneurs. La dérision n’est qu’élégance, exigence de ne pas trahir ce qu’il porte de plus authentique. Son monde, qui ignore les frontières, il le transporte là où l’esprit le porte. Son atelier est celui d’un nomade  ; il traverse les continents. Jusqu’à la frontière birmane, et ce, pour la seconde fois  ; à l’orée de la forêt, on vient d’achever à son intention un atelier où des enfants Karen l’attendent. Entre le Myanmar et le Laos, un monde encore préservé qui ignore superbement la société de consommation. «  Les cours de dessin ont lieu dans la forêt. Je leur fais découvrir l’encre de Chine. C’est époustouflant ce qu’ils font avec les pinceaux. Tout se passe dans les rires et les chants. Un enfant m’apporte une graine qu’il ouvre  : “mâche ça, m’explique-t-il, ça coupe la soif”. La même graine sert aussi à stériliser l’eau  ; tout ici ou presque est don de la nature. Un autre attrape un serpent  : “tu peux jouer avec eux, celui-ci n’est pas dangereux, regarde, mais celui-là, mieux vaut l’éviter…” Nous sommes loin du monde occidental et de ses impératifs de réussite qui hypothèquent l’avenir et l’équilibre même, trop souvent, des jeunes enfants. J’ai tout de suite compris que l’enseignement, ici, est réciproque  ; avec leur génie créatif à couper le souffle, ces enfants m’enseignent autant que je leur enseigne  !  » Dans cette nature intacte, Franyo Aatoth trouve un lieu propice à la méditation  ; et le but secret sinon ultime à ce voyage est peut-être cette quête au bout de soi-même à laquelle la pureté de l’enfance ne peut être étrangère. Quand l’artiste, d’une pirouette, dit ne pas signer ses toiles puisque le rouge suffit, il est sa signature, il nous rappelle aussi qu’une ancienne divinité égyptienne inscrite dans son nom, Thot, homme à tête d’ibis, “seigneur du temps”, était l’inventeur de l’écriture et le dieu du savoir. Sang-Dieu, quel héritage  ! «  Mais le monde de l’art n’est pas celui de l’immortalité, mais de la métamorphose  » nous rappelle cet autre diable de Malraux.

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