Denis Pouppeville – Les mystères d’un humaniste

Denis Pouppeville, photo Lionel Hannoun

Dans son univers règnent la dérision et la tendresse. L’artiste, qui porte un regard sarcastique et altruiste sur le théâtre de la vie, fait jaillir un monde traversé de lueurs crépusculaires où rôdent d’énigmatiques personnages portant Gibus et Galuron.

Denis Pouppeville, photo Lionel Hannoun
Sans-titre, Denis Pouppeville, 2007
Une technique éblouissante, un art de travailler la toile ou le papier « à l’ancienne » qu’on aurait pu croire perdu : son style intemporel, Denis Pouppeville l’inscrit dans la grande tradition classique qui a nourri son enfance, à l’instinct, dès les premières révélations, le choc des « grands maîtres » et qu’il s’est senti transpercé par cet art-là. Son univers étrange, souvent inquiétant, imprègne chacune de ses créations d’une atmosphère, d’une tension devenues, au fil du temps, sa signature. « Rien n’est humain qui n’aspire à l’imaginaire » disait Romain Gary. Celui de l’artiste, peintre, dessinateur ou graveur, révèle une humanité, tout en clair-obscur, attendrissante et pitoyable à la fois. Mais derrière l’oeuvre, une personnalité se découvre : généreuse, discrète, d’une incroyable modestie. Il fait partie des « êtres rares qui vous donnent à penser que l’on a bien de la chance de les connaître, de les fréquenter et, honneur suprême, de les exposer » confie sa galeriste Béatrice Soulié. Il est le seul artiste pour lequel, un jour, elle a vraiment eu envie de prendre la plume pour exprimer, au-delà de son admiration artistique, sa profonde affection.

Le Fil et le filin

L’histoire de Denis Pouppeville débute au Havre dans l’après-guerre. Fils unique d’une modiste et d’un pêcheur de la rude tradition des Terre-neuvas, il passe une enfance sans histoire,marquée cependant par les longues absences paternelles et l’univers exclusivement féminin qui entoure sa mère : les employées et les clientes. Dans l’atelier maternel règne une ambiance feutrée d’essayages, d’aiguilles et de rubans, de grands paquets… animée parfois de légères incursions proches de l’interdit !… « Je me souviens que mon oncle regardait derrière un rideau les femmes qui fréquentaient l’atelier » raconte-t-il en souriant. Comme beaucoup d’enfants, il aime dessiner, autant pour meubler son ennui que par passion pour les bateaux qu’il connaît parfaitement et reproduit jusqu’au moindre boulon. D’ailleurs, dès qu’il se trouve en promenade, son attention se porte systématiquement vers les artistes. On pratique alors beaucoup la peinture en plein air, à la manière naturaliste. Malgré sa « timidité extraordinaire », il n’avait de cesse que de s’en rapprocher, rêvant peut-être déjà de les égaler un jour. De santé fragile, sa scolarité est plutôt erratique. Le jeune Denis « cultive le cancre en lui ». Sans être vraiment mauvais élève, il est ailleurs. Dans les livres de classe, seules les illustrations l’attirent, notamment celles de l’incontournable Lagarde et Michard.

Pouppeville n’a qu’une quinzaine d’années lorsqu’il a la révélation absolue en découvrant les gravures de Jacques Villon au musée du Havre. Au fil des lectures et des expositions, ses coups de coeur s’enchaînent<sp> : Ensor, Klee, Buffet, Rouault… L’obsession est telle que ses parents, cédant aux sollicitations de l’enfant et aux encouragements de professeurs perspicaces, l’inscrivent aux Beaux-Arts, d’abord au Havre, puis à Paris.

Denis Pouppeville, photo Lionel Hannoun
Sans-titre, Denis Pouppeville, 2007

Au bonheur dessiner sans fin

Sa trajectoire n’a ensuite rien de linéaire. «  Après le service militaire, j’ai vraiment merdé » reconnaît-il dans un éclat de rire. Il fréquente le milieu intellectuel parisien, brillant mais qui le stérilise et finit par le détourner du dessin. De cette époque, il dit sobrement : « Je me suis nourri mais j’ai perdu le fil ; j’étais sur des attitudes modernistes avec des questions très sérieuses, de celles qui vous font perdre votre identité. A cette époque, je ne sais plus dessiner car rien n’a plus de sens pour moi. » Afin de gagner sa vie, il devient quelque temps étalagiste pour une chaîne de magasins de chaussures. Mais il craque. A l’occasion d’une mise à pied providentielle, il revient à ses premières amours (Ensor, Bellmer et les autres…), court les galeries, s’enflamme pour les artistes de l’Ecole de Paris, redécouvre le bonheur de dessiner sans fin : « Je vais puiser là où cela me fait plaisir, auprès de mes sensations de jeunesse » se souvient-il. Avec cette liberté retrouvée (il enseigne quand même à Dieppe), son imaginaire se donne libre cours, brise les digues en un jaillissement de dessins, et tout un peuple de réprouvés sort enfin de l’ombre ; un monde oublié surgit des limbes : des personnages à la fois fantastiques et familiers, souvent chapeautés et très « dix-neuvième », qui se trouvent en étrange résonance avec l’imaginaire intime de chacun d’entre nous. Des choses enfouies qui vont sans doute puiser du côté de nos contes d’enfant, de nos vagues et lointains souvenirs de lecture (Balzac, Oliver Twist, peut-être), des dessins satiriques (Daumier).

De cul-de-lampe en  » ligne grisailleuse  »

Or au tournant des années 1980, toute une génération d’artistes aspire à exprimer cette même liberté de ton et d’invention. Grâce à d’heureuses rencontres, Denis Pouppeville se retrouve dans l’incroyable équipe fondatrice du Fou parle, une « revue d’art et d’humeur » qui compte dans ses rangs les signatures les plus originales et les dessinateurs les plus audacieux du moment : Reiser, Topor et une foule d’inconnus de talent, désintéressés et enthousiastes. Il illustre l’actualité politique, dessine des culs-de-lampe, ces petites vignettes gravées en fin de rubrique qui leur donnent un contrepoint facétieux, et multiplie les collaborations dans les magazines. Il y peaufine sa fameuse « ligne grisailleuse » et y exprime un réel talent pour la caricature. Depuis ces années-là, Denis Pouppeville expose à Paris et chaque année en province, suivi avec beaucoup de passion par ceux qui l’ont découvert grâce au Fou parle. Prolixe sur les oeuvres qu’il admire, Pouppeville est en revanche sans « prêt-à-penser » sur son propre travail. Il laisse aux autres le soin de le juger et de l’interpréter. « Je suis obsédé par la même histoire et j’essaie de la pousser plus loin. Mais quelle histoire ? » confie-t-il.

Denis Pouppeville, photo Lionel Hannoun
Sans-titre, Denis Pouppeville, 2007
Denis Pouppeville, photo Lionel Hannoun
Sans-titre, Denis Pouppeville, 2007
Du tragique au carnavalesque

Sur le plan technique, il apprécie la variété : le dessin, la peinture et la gravure cohabitent dans ses créations. Les esquisses sont évolutives, il aime remplir, reprendre, ajouter « le » détail. Ses toiles mettent en scène des personnages crûment réalistes, parfois solitaires, le plus souvent en cortèges, bandes, tribus, qui envahissent l’espace. Il le reconnaît : « J’essaie de faire des choses diluées, mais le temps passant je trouve cela creux, c’est comme s’il fallait que je remplisse. » Dans son atelier, on découvre beaucoup d’encres, de fonds préparés (au jus de thé !) rehaussés de gouache, de fusains ou de pastels. « En ce moment, je monte la couleur. » Mais ses teintes sourdes, ses variations du gris au noir enveloppent les figures et leur confèrent cette atmosphère crépusculaire si caractéristique, entre « chien et loup ». Si on retrouve parfois, dans certaines œuvres, l’ambiance délétère qui imprègne M. le maudit, on y trouve surtout une inspiration nettement carnavalesque. De son propre aveu, le grotesque et la jubilation dominent son œuvre : « Le grotesque nous sort de la réalité pesante, la mise en scène m’enchante et la jubilation est essentielle, même si j’aime bien que le tragique apparaisse. »

S’il ne pratique pas l’autoportrait (il n’en existe qu’un seul Un homme à la cigarette, dénommé ainsi par dérision), il n’aime rien tant que découvrir le travail de ses contemporains et partager ses enthousiasmes, « payant » de sa personne. Car l’homme est érudit et aime faire profiter de ses connaissances ses amis, mais aussi ses étudiants des Arts- Déco et des Beaux-Arts d’Amiens pour lesquels il est un pédagogue inlassable. Il donne à partager ses moments d’émotion comme personne. Sa gestuelle, lorsqu’il est lancé dans sa démonstration, est fameuse. Ce sens de l’échange, si rare dans ce milieu, fait de Pouppeville un artiste incontestablement à part.

Les cinq dates

1962> Entrée aux Beaux-Arts.

1977> Rencontre de Jean-Pierre Desclozeaux, dessinateur au Nouvel Observateur qui lui ouvre les portes de la presse écrite et l’introduit dans la bande du Fou parle, revue éditée par les éditions Balland.

1980 > Le couturier Patrick Hollington organise la première exposition importante de ses oeuvres à Paris.

1996> Participation à l’exposition collective Dessins à la galerie Béatrice Soulié.

2008> Expositions à la Halle Saint-Pierre tout l’été dans le cadre de L’Eloge du dessin et à la Fondation Rustin, à l’automne.

Je me promène à l’intérieur, sur mon lac d’ennui

Dans le journal de Jules Renard * si admirablement illustré par ses soins, on trouve des phrases qu’il a fait certainement siennes tant le coup de crayon apparaît juste et pertinent. Au hasard : « Pour atteindre la réalité, il procédait par rêveries successives », « Chaque jour je suis enfant, homme et vieillard », « On ne devrait rien dire, parce que tout blesse », « Je me promène à l’intérieur, surmon lac d’ennui. J’y fais des petites promenades joyeuses. » A Montreuil, dans sa chambre atelier, les œuvres d’amis artistes côtoient des centaines de livres, et les tableaux attendent patiemment leur heure. Ecoutons une dernière fois Béatrice Soulié : « Denis Pouppevillle est trop grand pour une galerie comme la mienne. » Mais la reconnaissance du marché ne préoccupe pas l’artiste : l’important c’est la famille, les amis, l’art. La vie, quoi !

* Journal (extraits) de Jules Renard , les Amis de l’oeuf sauvage.

Article publié dans le magazine Cimaise N° 291

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