A la Maison des arts de Créteil : Immersions sensibles

Nicolas Lespagnol-Rizzi Programme

Exit, le rendez-vous annuel des arts virtuels de la Maison des arts de Créteil nous offre, cette année encore – jusqu’au 17 avril –, un riche programme de spectacles aux formes hybrides, ainsi qu’une exposition d’une vingtaine d’installations qui exacerbent, questionnent ou perturbent nos perceptions. Le son, impalpable médium auquel ArtsHebdoMédias vient de consacrer un e-magazine, y est à l’honneur alors que quelques jolies pièces d’Op art font rayonner cette édition 2016

Programmé en inauguration du festival, l’opéra multimédia des Néerlandais 33 1/3 Collective et Rosa Ensemble est un exemple d’intégration, plutôt réussie, d’effets virtuels au service d’une mise en scène, entre concert, performance, installation et cabaret dada : Soselo in Siberia évoque les utopies de l’Union soviétique des années 1930 et leur naufrage en Sibérie, à travers le destin tragique de la femme de Staline. S’y succèdent des tableaux visuels et sonores, en guise de trame et de décor. Des visions symboliques de paysages enneigés, de doigts gelés, coupés, d’architectures industrielles ou de fontaines de fleurs augmentent la présence de remarquables chanteuses et musiciens électroacoustiques.

Pendant toute la durée du festival, d’autres propositions expérimentent cependant des formes plus radicales, à la croisée du théâtre, de la performance et de la danse mais aussi de l’intime, du collectif et de l’imaginaire, comme le fameux Programme du sculpteur de sons Nicolas Lespagnol-Rizzi, qui entend aligner dos à dos 54 spectateurs, yeux fermés et casque sur les oreilles pour une déambulation sonore partagée, convoquant des situations pour le moins rocambolesques à partir d’un texte d’Eric Arlix. L’expérience annoncée (à jet-ski, en haut d’un escalier, devant une porte fermée, etc.) dure trente minutes, elle est à découvrir samedi 16 et dimanche 17 avril, au même titre qu’un alphabet dansé de Blanca Li, Déesses et démones (présenté en soirée du 14 au 16 avril). La chorégraphe fétiche de la Mac sera cette année bel et bien sur la scène, au côté d’une étoile du Bolchoï, alors qu’elle nous avait virtuellement étonnés l’an passé par une brillante chorégraphie orchestrée à 360 ° avec ses danseurs et à vivre à travers un masque de réalité augmentée.

Du son dans toutes les directions

33 1:3 Collective et Rosa Ensemble Soselo
Soselo, 33 1:3 Collective et Rosa Ensemble.

Parmi les 19 installations sélectionnées ou produites pour l’exposition Perceptions, Serpent Air, de la plasticienne sonore Sigolène Valax, est sans doute l’une des plus immatérielles : aussi sensuelle qu’intrusive, elle place littéralement l’auditeur, par un effet de transfert technologique, dans les oreilles d’une charmeuse de serpent en action : lové dans un large coussin propice à la relaxation du corps, muni d’un casque audio, on peut y entendre et ressentir le long de son cou les reptations, vibrations et mouvements d’un boa constrictor, de pitons et autres couleuvres. « J’avais envie de sortir de la composition et de proposer un travail radiophonique que j’ai soumis à Sylvain Gire, rédacteur en chef d’Arte Radio, qui m’a tout de suite soutenue dans cette expérience de création binaurale », explique l’artiste. Le mot est lâché. Nouvelle frontière radiophonique, le mode binaural désigne des technologies de production permettant de restituer des écoutes immersives spatialisées. Autrement dit, d’entendre à la radio, par le biais d’un casque ou de plusieurs enceintes, un son enregistré en 3D comme on le percevrait dans le réel. Picotements, chatouillis, murmures, tous les déclencheurs sont ici réunis pour stimuler simultanément nos deux hémisphères cérébraux, par une restitution binaurale. «  Cela perturbe notre cortex archaïque sur un mode hypnotique », explique l’artiste investie dans une recherche électroacoustique chamanique. Mais ce qui l’intéresse plus particulièrement dans cette pièce, c’est de nous faire éprouver ce rapport parfois contradictoire entretenu avec le reptile. «  Incarnant le cycle de la vie et de la mort, symbole de la verticalité en arts martiaux, le serpent représente l’énergie ascendante de la terre vers le ciel. La perception de sa proximité provoque fascination, peur, attraction sensuelle ou répulsion. Ses volutes souples, synchronisées ici en signaux binauraux, résonnent dans le noyau enfoui d’un inconscient collectif. » Autant dire que nous sommes charmés !

Fouad Bouchoucha Paysages Topographiques
Paysages Topographiques, Fouad Bouchoucha.

A l’issue de ce rendez-vous topophonique, c’est-à-dire d’une navigation virtuelle « corps à corps » dans un univers composé d’objets sonores, ce sont des Paysages Topographiques que l’artiste Fouad Bouchoucha nous donne à percevoir. Plus qu’un parcours artistique sensitif, l’antre de la Mac est un dictionnaire ouvert, parcouru de jeunes guides formés pour assister notre navigation intuitive et encadrer nos troubles de la perception. Invité donc à pénétrer l’environnement étrange et mystérieux de Fouad Bouchoucha – inspiré par le roman inachevé de René Daumal : Le Mont Analogue (1944) –, le visiteur se retrouve face à un paysage de brume, à peine éclairci par un son qui fonctionne ici comme un sonar. Se profile alors la morphologie d’un panorama invisible. L’imagination obligeant ainsi chacun à fouiller la mémoire de son territoire mental, stimulant un voyage singulier dans le temps.

De la fragilité du collectif

Katrin Caspar & Eeva Puhakka Whispers
Whispers, Katrin Caspar & Eeva Puhakka.

La notion de paysage et le rapport au temps sont deux constantes de l’œuvre de Thierry Fournier. Cependant, avec Sous-ensemble – une installation sonore, là encore –, c’est davantage l’idée du collectif et de sa fragilité qu’il questionne : dans une forêt de pieds de micros – chacun doté d’un capteur de présence et d’une enceinte au sol –, l’entrée des visiteurs fait apparaître, instrument par instrument, le son d’un orchestre symphonique qui ne cesse de s’accorder. Celui-ci ne s’arrête jamais : le son demeure en suspens, naissant et disparaissant au gré de notre déambulation dans la salle. Pour l’artiste, c’est une manière de nous faire expérimenter l’émergence d’une action collective en éternel devenir, à travers l’archétype qu’en constitue un orchestre. Cette pièce conceptuelle, aussi énigmatique qu’attrayante, joue sur la frustration. A moins qu’elle ne révèle plutôt le miracle que constitue la partition musicale ou l’apparition du langage ? Autre vision d’une émanation collective, plus ludique au premier abord, les petitsWhispers du duo germano-finlandais Katrin Caspar & Eeva Puhakka attirent notre attention dans un couloir. Suspendus au plafond par des fils, sorte de petits oiseaux bavards, une douzaine de modules composés d’un mini haut-parleur, d’un microphone et d’un circuit imprimé enregistrent nos paroles et les restituent sous forme de gazouillis, tout en se trémoussant par l’action vibrante d’un moteur miniature déclenché par les voix. Chacun des modules – qui ne sont autres que le fruit du détournement de jouets d’enfants – tente ainsi d’impressionner l’autre en chantant plus fort, plus longtemps, ou en se taisant subitement !

Refik Anadol Infinity Room
Infinity Room, Refik Anadol.

Mises en situation participatives et immersions collectives font partie des forces motrices qui animent la programmation du festival Exit depuis sa création en 1994. Il suffit de se retrouver dans l’Infinity Room de l’artiste turc Refik Anadol, allongé dans ce cube de miroirs et de courbes algorithmiques projetées en cinéma 3D, avec quelques étudiants plein d’humour, pour ne plus avoir envie d’en sortir. Votre perception des frontières physiques de l’espace orthonormé en est tellement transgressée, qu’elle modifie jusqu’à votre rapport aux autres. Vous avez alors la sensation d’être alangui près du torrent d’Apollon, ou bien au bord du puits qui reflète votre portrait depuis le centre de la terre, à moins que vous ne soyez avec vos amis d’un autre monde, en train de survoler la mer… Cette production de la Mac, initiée dans le cadre d’une recherche en cours de l’artiste intitulée Temporary Immersive Environment Experiments, a été conduite avec le concours des équipes du Mapping Festival de Genève, de Seconde Nature à Aix-en-Provence et du Manège de Maubeuge, dont l’événement Via dévoilait dans le nord du pays, en mars dernier, la quasi totalité de l’exposition Perceptions. Infinity Room participe sans conteste à l’embellissement d’un patrimoine d’art cinétique international que Nicolas Schöffer, Terry Riley ou Julio Le Parc ont déjà brillamment représenté.

Nécessaire nouvelle vision

Jeongmoon Choi Echo
Echo, Jeongmoon Choi.

Pour Refik Anadol, par ailleurs maître de conférence à l’Université de Californie (UCLA), les transformations culturelles actuelles de la société doivent nécessairement « engendrer une nouvelle vision de l’esthétique, de la technique et de la perception de l’espace ! » Beaucoup plus low tech mais dans la même optique, si l’on peut dire, Echo, de la Coréenne Jeongmoon Choi, joue elle aussi sur les notions de perspective et de lignes, à partir de fils de laine fluorescents directement tendus entre les murs de la pièce, dans laquelle alternent éclairage classique et lumière noire. Une démonstration d’Op art à partir de matériaux pauvres aussi sensible qu’efficace ; comme quoi il ne faut pas grand chose pour modifier notre perception du monde…

Depuis plus de vingt ans, Exit réunit et confronte le public aux artistes d’une scène internationale investis dans une réflexion entre art, science et nouvelles esthétiques relationnelles. Très à la pointe des technologies numériques et de la robotique exposées lors de certaines éditions, le festival reste, avec Perceptions, fidèle à son véritable ADN, alors que son fondateur, Didier Fusillier, vient de quitter la direction de la Maison des arts de Créteil pour rejoindre celle de la Villette. Mais comme chacun sait, l’ADN se duplique et se réplique ; transmission fut faite cette année aux jeunes commissaires Emilie Fouilloux et Vladimir Demoule, alors que La Maison des arts de Créteil cherche encore sa nouvelle directrice ou son nouveau directeur.

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Retrouvez Refik Anadol, Fouad Bouchoucha, Katrin Caspar & Eeva Puhakka (expo collective), Jeongmoon Choi, Thierry Fournier et Sigolène Valax sur le site Gallery Locator.