Jeanne Bouchart à Paris – Un autre langage

Jeanne Bouchart, photo Jean-Louis Losi courtesy galerie Felli

Entremêlant avec subtilité les mondes animal, humain et végétal, Jeanne Bouchart façonne des figures légères et fragiles mais toujours en mouvement. Elle livre une sculpture d’une poésie infinie, dont émane tout ce que le vivant a de puissant et d’éphémère à la fois. A l’occasion de l’exposition de ses œuvres récentes, présentées à partir de demain à la galerie Felli à Paris, nous mettons en ligne un entretien accordée par l’artiste à l’historienne d’art Charlotte Waligora.

Charlotte Waligora. – Vous avez imaginé un monde qui se situe en marge de la réalité. Un monde fragile, aux accents poétiques. Vous avez souvent évoqué votre travail de sculpteur, rarement la manière dont les figures naissent dans votre imaginaire. Accepteriez-vous d’évoquer ici ce qui vous inspire et ce que traduisent vos sculptures  ?

Jeanne Bouchart. – Il me paraît très difficile de parler de mon travail. Les sculptures parlent d’elles-mêmes. Les mots sont inadaptés et c’est certainement pour cette raison que je fais de la sculpture. Mais si je dois expliquer ma démarche, j’apporterais un éclairage qui me paraît essentiel sur les conditions de leur naissance. Le procédé par lui-même révèle beaucoup. C’est avec des végétaux, des brindilles et des feuilles que je travaille, laissant errer mon esprit dans le jeu de leurs formes. Le mouvement est donc, en un certain sens, préexistant dans les matériaux que je combine jusqu’à ce que quelque chose se passe. Les figures se laissent entrevoir au fur et à mesure, je les devine. C’est ensuite que vient un travail de cache-cache plus ardu : donner à voir aux autres ce que je devine. Mais ces choses sont timides et ne se laissent pas attraper facilement. Il s’agit de les apprivoiser sans les contraindre, de leur donner les moyens d’être vues. Elles apparaissent comme par hasard et un rien suffit à les faire disparaître également. J’essaie de les amener doucement, sans les brusquer, vers le monde du visible. Quand, enfin, elles existent à l’atelier, c’est sous une forme extrêmement fragile et éphémère, toutes vivantes, prêtes à bouger, à se déformer, à retourner à leur condition de «  tas de détritus  » sur le sol. Elles ne peuvent survivre en l’état. C’est à ce moment-là que je les emmène à la fonderie.

C. W. – Dans un texte où vous évoquez votre travail à la cire directe, vous en parlez en ces termes  : « J’ai trouvé dans la technique ancestrale de la  “cire directe” la seule manière de faire exister durablement les figures légères et fugitives qui me trottent dans la tête. Elles se laissent parfois apprivoiser à la limite du visible… »

J. B. – La technique de la cire directe implique un procédé très risqué : toute fragile qu’elle est, elle va être ensevelie dans du plâtre réfractaire, entourée d’un réseau d’aération et d’alimentation. Ce sarcophage est ensuite mis au four à très haute température et la matière va disparaître en fumée. A ce moment, elle n’existe plus du tout, sauf par le vide qu’elle a précisément laissé dans le plâtre. C’est là-dessus que je voudrais insister  ! Ensuite, par le réseau d’alimentation, le fondeur injecte le bronze en fusion, qui vient prendre la place de cette «  trace  » laissée par l’œuvre disparue, lui redonnant corps. Une fois refroidi, le moule est cassé pour libérer la figure réincarnée. Il arrive fréquemment que certaines parties manquent. C’est toujours une surprise. Il faut parfois reprendre, refaire. Les bronzes gardent ainsi une nature vulnérable, à la limite de l’absence qui a beaucoup de sens pour moi. Elles ont néanmoins acquis lors de cette mutation la densité qui leur permet d’exister dans l’espace et de faire partie du monde du visible et du sensible. On pourra la toucher, la transporter, et chacun pourra l’interpréter et se l’approprier.

Jeanne Bouchart, photo Jean-Louis Losi courtesy galerie Felli
Aliath, bronze, pièce unique (53.5 cm de hauteur), Jeanne Bouchart, 2012
C. W. – Dans cette perspective et puisque vous aborder le problème de l’interprétation personnelle, n’avez-vous pas tendance à mythifier vos figures  ? Je pense à Strix, par exemple, ou encore à cette Barque représentant un enfant-épis de maïs étendu, endormi, mais également à cet autre personnage au corps de brindilles, bondissant et écartant ses mains… Ces figures ressemblent à des êtres qui se situent au-delà de la nature humaine et que l’on rencontre dans tout un pan de la littérature qui sublime des créatures légendaires.

J. B. – Pour ma part, j’y mets beaucoup de choses. Elles sont chacune multiples et je ne cherche surtout pas à représenter une idée précise. Je constate parfois avec surprise que le spectateur y prête une intention unique. La représentation d’une personne, d’une race ou d’une situation données. Par exemple, il m’est arrivé – comme j’ai fait beaucoup d’animaux – qu’on me parle de «  mon lévrier  » ou de telle ou telle race précise de félin rare et totalement inconnue de moi  ; ou encore d’un squelette que j’aurais intégré. C’était particulièrement frappant à propos d’une pièce que j’ai réalisée en 1994, Equilibre à deux figures en mouvement, qui représentait deux personnages sur une poutre. J’ai été assez étonnée de constater, lors de sa première exposition, que chacun était convaincu d’y voir un homme et une femme  ; le plus surprenant étant que là où certains y discernaient sans conteste l’homme, d’autres y distinguaient la femme. C’était assez drôle. Je me situais très loin de toutes ces projections. Equilibre était pour moi une image de tension entre plusieurs éléments à l’intérieur d’une même pensée, une image à la limite d’un déséquilibre qui crée le mouvement. Mes personnages aux yeux clos, les barques par exemple, sont parfois perçus comme morbides. On est là, à mon sens, dans un sujet beaucoup plus riche et multiple puisqu’il s’agit de métamorphose, de passage d’un état à un autre, ce qui inclut évidemment la mort, mais aussi la naissance, l’abandon ou encore le voyage vers un monde inconnu, les différentes étapes de la vie. Beaucoup de cultures à travers le monde ont généré des mythes où l’enfant est abandonné au fleuve ou à la mer, à son destin. Ils sont frêles et de morphologie indéterminée, emmitouflés dans un voile végétal fragile, résumés à leur substance essentielle. A propos des mythes et d’une éventuelle mythification, j’ai déjà utilisé à plusieurs reprises le motif de «  la sphère  », que j’appelle aussi «  bousier  » et qui rappelle, bien sûr, le mythe de Sisyphe. Mais ce n’est qu’une des facettes. Je pense que les mythes prennent leur source dans des profondeurs où, justement, il n’y a pas de mots. Et c’est de ces profondeurs-là que je tire mon inspiration. Quelle que soit la culture dont on est issu, l’image, si l’on se donne la peine de regarder ce qui nous est donné à voir, va bien au-delà de la mythologie qui lui est inhérente. Les mythes sont universels, ils proposent une transposition souvent poétique de ce qui préexiste dans la réalité et dans la nature.

C. W. – Certains titres vont dans le sens d’une mythification imprécise, insituable : Pycm, Thal, Pass, Urak, Madé, Strix… par exemple.

J. B. – Les nommer est un exercice presque impossible pour moi. L’œuvre devient alors – et trop souvent – une illustration du titre. Les noms pervertissent le regard. C’est la raison pour laquelle, je m’évertue à ce qu’ils restent énigmatiques. Ils fonctionnent comme une porte derrière laquelle il se passe tout autre chose. Mes titres doivent être décalés le plus possible et parfaitement déconnotés. Certaines de mes sculptures sont, en effet, personnalisées par des «  prénoms  » que j’invente et compose à partir de mots existants, provenant de différentes langues souvent mélangées. J’essaie en tout cas de faire en sorte qu’ils ne représentent rien de précis. Il faut de toute façon, mettre un mot sur chaque œuvre pour les différencier, mais ces titres doivent rester ouverts de façon à ne pas influencer le regard. Leur sonorité et ce qu’ils évoquent, même vaguement, sont alors très importants.

Jeanne Bouchart, photo Jean-Louis Losi courtesy galerie Felli
Adrea Cinera, bronze, pièce unique (48 cm de hauteur), Jeanne Bouchart, 2012
Jeanne Bouchart, photo Jean-Louis Losi courtesy galerie Felli
Oiseau, bronze, pièce unique (27 cm de hauteur), Jeanne Bouchart, 2012
C. W. – Vos figures sont des petites chimères, des fragments d’éternité qui assurent une confusion des genres et des règnes humain, animal et végétal.

J. B. – Cette figuration s’est imposée d’elle-même, sans aucune préméditation. Je ne représente pas un humain mais une idée, une vision brute qui est librement interprétable. Il ne faut donc pas que les choses soient trop déterminées. Elles sont une essence. Ce sont aussi des promenades ou des rêveries intérieures. S’il faut qu’un de mes personnages ait des ailes, de grandes pattes ou de grandes oreilles, il en aura. Parfois, il n’est pas utile de mettre cinq doigts… Je m’arrête cependant toujours avant qu’il n’y en ait trop. Il suffit de peu pour faire apparaître cette essence et, dans ma technique, il suffit de tout aussi peu pour la faire disparaître. Tout en étant imaginées et façonnées avec des matériaux fragiles et dégradables, mes sculptures et ce qu’elles représentent ne se détériorent pas, rien ne meurt. Je récupère des végétaux qui sont des traces du vivant. Ils sont partis de rien, se sont épanouis grâce à la lumière. Ils sont tous très différents les uns des autres. Lorsque je les intègre dans mon travail, je leur donne une seconde existence, leur offre une nouvelle expression, une autre vocation, qui célèbrent peut-être un peu les précédentes. La nature est merveilleuse, ce que j’y vois et récupère entre en correspondance avec mon travail, m’inspire ou m’aide. J’utilise ces végétaux tels qu’ils sont, avec leur finesse, leur souplesse, leur fragilité. Ils concourent ainsi à faire une œuvre. Ce qui me plaît, c’est que je n’ai pas l’illusion de tout maîtriser. Je m’allie à d’autres éléments et de ce fait ne suis moi-même qu’un médium…

C. W. – Le vivant est chez vous une valeur essentielle…

J. B. – Je suis une éponge qui absorbe une quantité incroyable de choses et qui en extrait une sensation un peu brutale. Je ne cherche pas à contrôler ce phénomène. J’ai une certaine vision de l’humain. Mes personnages incarnent ma façon de ressentir. Le fait d’être vivant est un mystère que je ne comprends toujours pas. Etre vivant, naître, n’être que de passage sans que l’on sache le pourquoi du comment est une vraie source d’interrogation. Les images que nous livre la société actuelle nous cachent l’essentiel  : la vie et la réalité de la vie, la naissance, la mort, la vieillesse, la souffrance, etc. Mes sculptures tendent à nous mettre face à ce que nous sommes. Nous sommes multiples, nous faisons partie d’un ensemble et d’un système qui nous dépassent complètement. La fragilité de mes œuvres et de ma figuration est la nôtre. Après tout, dans la réalité, il suffit d’un rien pour que la vie s’arrête. Nos petits actes au quotidien ont des conséquences démesurées sur la vie – miraculeuse – de notre planète. Elle ne tient qu’à un fil et seule une profonde prise de conscience de chacun pourra permettre de réapprivoiser notre terre malmenée. Une réflexion intime sur le vivant est nécessaire.

Jeanne Bouchart, photo Jean-Louis Losi courtesy galerie Felli
Espan, bronze, pièce unique (40 cm de hauteur), Jeanne Bouchart, Année
Jeanne Bouchart, photo Jean-Louis Losi courtesy galerie Felli
Maliit, bronze, pièce unique (65 cm de hauteur), Jeanne Bouchart, 2012
C. W. – Vous m’avez parlé de la précarité des équilibres, du mouvement et de votre fascination pour le corps humain et sa structure anatomique. Tout semble être mis en espace autour d’un vide «  structurant  », qui est souligné par la forme ou l’«  apparence  », par ce revêtement sensible… Est-ce une façon pour vous d’amener une présence  ?

J. B. – Je m’intéresse à l’anatomie et aux squelettes depuis longtemps. J’aime bien savoir comment ça fonctionne, qu’il s’agisse d’un corps animal, végétal ou humain. C’est tellement parfait dans la nature… J’ai toujours essayé de comprendre comment tout cela était possible. Dans ma sculpture, je veux éviter toutes fioritures, aller à l’essentiel. Je tiens à ce que la colonne vertébrale de l’œuvre reste visible et que l’espace délimité par elle soit ouvert. La technique devient essentielle  : c’est la réponse à la question «  Comment ces êtres tiennent, comment souligner cette substance qui n’est rien ?  ». J’aime qu’on puisse entrer dans son espace intime et l’habiter comme on habite une maison. Elle est mise à nu, on doit pouvoir y circuler, s’y promener. Techniquement, je travaille la matière et les limites d’équilibre sont de vraies limites, concrètes, qui posent toute une série de problèmes. Cela peut paraître assez sec, mais je souhaite montrer ce qu’il y a à l’intérieur, ce qui fait que la figure tient debout… L’œuvre produite – la sculpture en général – a des conséquences dans l’espace qu’elle occupe bien au-delà de la temporalité de son créateur et des différents acquéreurs. Je souhaite que chacun ait accès à elle, nue. Elle a et est une présence possédant une vie intrinsèque. Elle va habiter l’espace. Ce n’est pas une image, ni une représentation. Elle doit avoir une densité intérieure. Son image n’en est qu’une partie, le revêtement sensible et visible. Elle est infiniment plus. Sa présence est parfois même dérangeante. Fabriquer ces sortes d’objets est une responsabilité. Il s’agit de faire exister des choses qui prendront une place dans cet espace visible et tangible qu’est la réalité. Mais, au fond, pour moi, parler de la sculpture c’est gâcher, donner un point de vue avec des outils qui ne sont pas les miens. L’œuvre sera biaisée par les mots. La sculpture est un autre langage qui s’adresse à une autre part de nous-mêmes, celle qu’on cache, celle qui n’existe pas en mots. Sinon, je ferais de la poésie…

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