Biennale de Singapour – Un dragon d’Asie tout feu tout flamme

Koh Nguang How, commissioned by the Singapore Biennale 2011 Photo Singapore Art Museum

Jusqu’au 15 mai, la cité-Etat du Sud-Est asiatique vit au rythme de sa troisième biennale d’art contemporain. 161 œuvres de 63 artistes issus de 30 pays sont présentées sur quatre sites. ArtsHebdo médias vous propose de découvrir aujourd’hui la première partie de sa sélection. Second épisode, la semaine prochaine.

« Open House », tel est le mot d’ordre de la 3e biennale d’art contemporain de Singapour. Matthew Ngui, le directeur artistique de l’événement, l’entend comme une invitation : celle à passer le seuil, à entrer chez l’autre et à s’affranchir des barrières. « A mesure que nous diminuons nos défenses et que nous commençons à apprécier les échanges d’idées et de points de vue, estime-t-il, nous réalisons comment l’art crée des possibilités, franchit les frontières entre le privé et le public, le chez-soi et la cité. » L’art, dans ce sens, œuvre comme un pont entre les différences, entre les communautés. Singapour la multiculturelle, l’ancien comptoir de l’Empire des Indes britanniques, est en cela l’illustration même de la fertilité des échanges.

Autre frontière que les organisateurs ont voulu dépasser, celle entre l’œuvre d’art et le spectateur. Dans cette perspective, certains artistes ont mis l’accent sur les liens entre leur processus de création et la vie quotidienne urbaine. Une façon de désacraliser l’art contemporain et de le rapprocher du public.

La Biennale se déroule dans trois lieux principaux : le Musée des arts de Singapour (SAM), organisateur de l’événement, le Musée national de Singapour et l’ancien aéroport international de Kallang (Old Kallang Airport). Un quatrième a été laissé à la discrétion de l’artiste japonais Tatzu Nishi, qui a choisi de placer son installation autour du Merlion, statue mi-lion mi-poisson, symbole de la ville.

Aujourd’hui, découverte des deux musées avant, la semaine prochaine, celle du Old Kallang Airport et du Merlion Hotel.

Le Singapore Art Museum

Le Singapore Art Museum et son annexe, le SAM at 8Q, occupent tous deux les locaux d’anciennes institutions catholiques. Les salles de taille modeste font écho, selon les organisateurs, aux petits appartements du Bureau singapourien du logement dans lesquels vivent la majorité des habitants de la cité du Lion. Entrer dans chacune des galeries de ces deux sites s’apparente à explorer des univers intimes et privés.

L’artiste allemand Julian Göthe trouve son inspiration dans le design contemporain. Il emprisonne le visiteur dans la toile de son univers mental, une toile tissée au mur par des cordes noires, dessinant un quadrillage asymétrique qui sert d’écrin à deux objets anguleux et menaçants, d’un noir brillant, mobilier revisité et chargé d’une tension trouble qui « irradie à la fois la jouissance et la menace ».

Le Philippin, Louie Cordero, en héritier d’une histoire mouvementée où se mêlent traditions indigènes, catholicisme et colonialisme espagnols, et culture américaine populaire, joue d’une violence décalée par l’humour. Son installation, MY WE (2011), met en scène des mannequins de fibre de verre figés dans des positions grotesques et percés d’objets invraisemblables, victimes figurées d’une série bien réelle d’assassinats qui, selon la légende urbaine, visaient tous ceux qui s’étaient permis d’interpréter My Way, de Sinatra, dans les karaokés philippins !

C’est à un voyage dans au cœur de son univers intime que nous convie l’artiste malaisienne Shoosie Sulaiman avec son installation Rumah Sulaiman Belakang Kedai Ah Guat (2011). Au SAM at 8Q, elle a reconstruit son atelier et une maison chère à ses souvenirs pour inviter le visiteur à découvrir son monde intérieur. Au sein de cet espace réinventé, se déploie un temps perdu et retrouvé au fil d’un échange filmé avec une amie qui évoque sa jeunesse en Malaisie.

Malaisien également, Roslisham Ismail, dit Ise, poursuit pour la Biennale ses recherches autour du monde sur la culture populaire et les communautés urbaines. Avec Secret Affair (2010-2011), il reproduit le contenu des réfrigérateurs de six familles singapouriennes. Au visiteur de « briser le tabou et d’ouvrir le réfrigérateur de quelqu’un qu’il ne connaît pas », encourage l’artiste. Et par cette démarche indiscrète de nous livrer quelques secrets insoupçonnés pour qui sait voir.

Louie Cordero, commissioned by the Singapore Biennale 2011 Photo Singapore Art Museum
MY WE, Louie Cordero, 2011

La réalisatrice singapourienne Tan Pin Pin présente, elle, une série de films sur la mémoire de la cité-Etat. The Impossibility of Knowing (2010), notamment, scrute en plans fixes des lieux anodins ; une voix off relate d’un ton neutre les drames qui s’y sont déroulés : des adolescents emportés par la brutale montée des eaux d’un canal, un suicide depuis le haut d’un immeuble, la mort d’un ouvrier travaillant sur le chantier d’une autoroute…

Roslisham Ismael aka Ise, commissioned by the Singapore Biennale 2011 Photo  Singapore Art Museum
Secret Affair, Roslisham Ismael aka Ise, 2011

C’est une plongée quasi obsessionnelle dans la mémoire que l’artiste singapourien Koh Nguang How offre avec Artists in the News (2011). Depuis plus de 20 ans, il conserve tous les quotidiens (en anglais et en chinois) de sa ville s’intéressant à l’art afin de nourrir sa réflexion sur le pouvoir des médias à promouvoir les artistes. Les journaux ont envahi son appartement, condamné sa cuisine, colonisé la maison de ses parents. Il a reproduit au SAM at 8Q son intérieur et nous propose un voyage historique où se confondent recherche personnelle, espace privé et enquête publique.

L’artiste sud-africaine Candice Breitz présente à Singapour une partie de son travail sur la façon dont les identités se construisent, l’identité personnelle comme l’identité collective. Mais quand l’autre est son jumeau homozygote, la réflexion, parfois, vire au vertige. Sept paires de jumeaux et une famille de triplets ont été interrogées par l’artiste. Le résultat, Factum (2010), est présenté sous la forme de sept installations où chaque frère et sœur évoque son autre lui-même, vêtu à l’identique, avec le même arrière-plan. Même gestes, mêmes tics, mêmes expressions également, mais émerge aussi, plus souvent qu’on ne l’aurait cru, l’altérité.

Musée national de Singapour

Dans ce bâtiment de la fin du XIXe siècle, où est recensée l’histoire de Singapour, la Biennale occupe une grande salle du sous-sol. Les murs sont noirs, le plafond invisible. Les œuvres, judicieusement éclairées, jalonnent la nuit. L’espace est consacré à la ville dans sa perpétuelle mouvance, antre de la consommation effrénée, champ privilégié où se trament et se délitent tous les liens sociaux. Les artistes proposent de faire une pause dans ce mouvement fou de transformations. En se souvenant du passé, en prenant conscience du présent et en interrogeant l’avenir, il est possible de trouver sa place, voire d’inventer de nouvelles formes de développement, ensemble. L’art, au Musée national de Singapour, s’assume utopiste et critique.

L’artiste vietnamienne Tiffany Chung a fait des conséquences environnementales de la croissance économique de son pays sa préoccupation principale. La vision est d’abord psychologique, car l’artiste avoue son traumatisme des grandes inondations du Mékong en 1978. Des plans de ville, des cadastres servent de support à ses dessins où l’eau s’insinue par tous les interstices, contourne chaque obstacle. Son propos est aussi utopiste : avec Stored in a jar : monsoon, drowning fish, color of water, and the floating world (2010-2011), une série de maquettes suspendues, elle révèle sa vision de villes flottantes bâties en harmonie avec leur environnement, à l’image du savoir-faire des peuples de pêcheurs du delta du Mékong.

L’eau et son pouvoir destructeur sont également mis en scène par le collectif danois Superflex (Jakob Fenger, Rasmus Nielsen et Bjornstjerne Christiansen). Dans Flooded McDonald’s (2008), ils ont reproduit en taille réelle un MacDo, symbole selon eux de la « salle-à-manger du monde », et filmé son naufrage. En 20 minutes, le téléspectateur évolue entre scepticisme, amusement et une certaine fascination, notamment quand le clown de la marque, après avoir surnagé à la surface des flots, finit par être emporté.

La critique sociale est au cœur de Spring and Autumn (2004-2010), présenté par les artistes chinois Shao Yinong et Muchen. Quarante broderies traditionnelles de Suzhou constituées d’anciens billets de banque désormais obsolètes flottent sur fond de drap noir, suspendues au plafond. Mais il ne faut pas se laisser séduire par la légèreté et la délicatesse de ces œuvres : les broderies sont « aiguisées comme des lames », avertissent les artistes. Car, si l’argent raconte l’avidité des hommes, il nous dit aussi la fragilité des pouvoirs et combien la vie peut être éphémère.

Candice Breitz Photo Singapore Art Museum
Factum, Candice Breitz, 2010
Superflex, courtesy Peter Blum Gallery, Los Angeles Photo Singapore Art Museum
Flooded McDonald’s, Superflex, 2009

Une très large peinture montre le portrait de dizaines d’habitants issus de toutes les communautés de Chiang Mai. Ils regardent le visiteur avec bienveillance et disent leur satisfaction d’être ensemble. Bienvenue dans l’antre de l’artiste thaïlandais d’origine indienne Navin Rawanchaikul. A travers ses travaux vidéo, ses peintures, ses collages, il interroge la part de l’identité humaine qui se modèle dans son rapport aux autres. Dans son film Hong Rub Khaek (2008), sept Indiens qui vivent en Thaïlande parlent de leur vie de migrants – joyeux – et de leur rapport avec les autres communautés locales. Une vision plutôt rare, et donc précieuse.

La ville est aussi un lieu d’échanges et de rencontres ; souvent fugaces, si ces dernières disputent à la froideur de leurs rapports l’ordonnancement sans âme de l’espace, elles ne sont pourtant inscrites en termes de fatalité. C’est ce que montre le vidéaste allemand Leopold Kessler à travers différents courts-métrages. On retiendra surtout ce diaporama de portraits : pendant plus de trois ans, il a systématiquement photographié tout quidam lui réclamant une cigarette. Tous sont ici réunis pour être fumeur et avoir parlé à Kessler au détour d’une rue.

La ville est aussi – et de plus en plus – soumise au regard borgne et inquisiteur des caméras de vidéosurveillance. L’artiste américaine Jill Magid a décidé de se confronter aux institutions policières pour en détourner l’usage. Avec Evidence Locker (2004), elle a demandé à son amour, celui qui constamment l’observe, de récupérer toutes les images d’elle prises dans les rues de Liverpool un mois durant. On la voit déambuler, très visible dans son manteau rouge, poussant la logique jusqu’à faire une confiance aveugle (elle fermait les yeux !) à un policier qui la guidait dans les rues au moyen d’une oreillette.

La ville, dans l’objectif de la caméra ou de l’appareil photo de Beat Streuli, perd sa particularité ; elle est dépouillée de ses traits distinctifs pour n’être plus que béton, rues, gens qui vont et viennent. A Singapour, le Suisse présente Story Lines (2011). Via trois écrans, il projette des images de New York et de Singapour, et les deux villes multipliées par trois se mélangent, se fondent, jusque dans les foules qui se confondent. Parfois, un détail du mobilier urbain, une couleur, une inscription révèle le lieu. On joue à deviner, on ne saura jamais. Les frontières sont abolies, les espaces confondus. Reste une question, lancinante : ces destins qui s’entrecroisent, où mènent-ils  ?

Suite de l’article

Navin Rawanchaikul Photo Singapore Art Museum
Hong Rub Khaek, Navin Rawanchaikul, 2008

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