Vente aux enchères à Paris – La seconde jeunesse de la Figuration narrative

Erró présenté l’an dernier au Musée d’art contemporain de Lyon, Jacques Monory et Hervé Télémaque respectivement accueillis actuellement par le Fonds Hélène et Edouard Leclerc à Landerneau et le Centre Pompidou à Paris. Force est de constater que l’actualité récente de l’art contemporain fait la part belle aux acteurs majeurs de la Figuration narrative. Une visibilité dont ils furent, pour la plupart, bien loin de bénéficier en plein essor du mouvement, officiellement né en 1965. Célébrant à la fois ce cinquantenaire et le regain de popularité de nombre d’artistes de cette génération, la maison parisienne Cornette de Saint Cyr organise, le 30 mars prochain, une vente exceptionnelle réunissant quelque 65 œuvres* emblématiques qui témoignent tant du rayonnement international d’une pensée que l’on croyait à l’époque franco-française – outre l’Haïtien Télémaque et l’Islandais Erró, elle atteint le Grec Gaïtis, les Italiens Adami, Bertini et Recalcati, le Suisse Stampflï, les Allemands Klasen et Voss, le Suédois Fahlström, voire l’Américain Peter Saul –, que de sa pertinence auprès de la jeune création. «  Cette vente-événement ambitionne de permettre à ces artistes importants de franchir un nouveau palier de reconnaissance, explique Stéphane Corréard, directeur du département Art contemporain de la maison de ventes. Elle permettra d’apprécier à la fois la profonde cohérence d’un des derniers mouvements d’avant-garde constitués en France, mais aussi la singularité de chacune de leurs démarches ; chacun ayant sa manière propre de représenter le progressif effacement de l’individu, la “fantomisation” de l’espèce, la dissolution de l’humain dans le signe et la marchandise, la “fictionnalisation” du monde.  » Un catalogue dense et généreusement documenté – il contient des entretiens avec des historiens de l’art et des conservateurs de musées – a été édité pour l’occasion. Par ailleurs critique, journaliste, collectionneur et commissaire d’exposition – il est notamment en charge du commissariat artistique du salon de Montrouge depuis 2009 –, Stéphane Corréard revient sur son action et la résurgence de la Figuration narrative. 

ArtsHebdo|Médias. – Qu’est-ce qui a motivé votre implication dans l’univers du marché de l’art  ?

Stéphane Corréard. – Eu égard à la place occupée par les collectionneurs dans la reconnaissance et la visibilité des artistes – qui a pris le pas sur celle des institutions –, il m’a semblé intéressant de mettre en place une critique d’art opérationnelle, c’est-à-dire d’entrer en relation avec ces hommes et ces femmes qui achètent de l’art pour leur montrer des choses qu’ils n’ont pas l’habitude de voir ou, tout du moins, leur en proposer une appréhension autre. Le marché a besoin de repères et de conseils  ; c’est aussi une manière de le faire participer à un cercle vertueux. Ces trois dernières années, j’ai développé dans cet esprit des projets autour de l’art brut, du lettrisme, ou encore relatif à l’art en France entre 1960 et 1980. Cette vente dédiée à la Figuration narrative entre dans la continuité de mon action.

Peter Klasen
Blue Dream / Haute Tension –@Accélérateur, impression photographiqu@ et aérographe (161.5 x 98 cm), Peter Klasen, 2005

* La vente réunit des œuvres des protagonistes majeurs de la Figuration narrative – Valerio Adami, Gilles Aillaud, Eduardo Arroyo, Erró, Gérard Fromanger, Peter Klasen, Jacques Monory, Antonio Recalcati, Gérard Schlosser, Antonio Seguí, Peter Stalmpflï et Hervé Télémaque – ainsi que de leurs compagnons – Bernard Ascal, Derek Boshier, Lucio Del Pezzo, Wolfgang Gäfgen, Gérard Guyomard, Ivan Messac, Antoni Miralda, Emanuel Proweller et Peter Saul.

Jacques Monory
Terriblement à voix basse…, acrylique sur polyester@en tondo ( 223 x 180 x 19.5 cm), Jacques Monory, 2000
Comment expliquer le manque de visibilité dont ont longtemps souffert les artistes de la Figuration narrative  ?

Il existe deux raisons principales. La première a été l’absence d’unité. Ce qu’on appelle le Pop américain est presque un mélange de ce qui correspondrait ici au Nouveau réalisme et à la Figuration narrative. C’est une peinture figurative, qui utilise l’objet, tout en assumant l’héritage néo-Dada et néo-duchampien. En France, il y a eu dès le départ un conflit ouvert, alimenté par Pierre Restany, à la fois défenseur du Nouveau réalisme et pourfendeur de la peinture figurative. De leur côté, les artistes de la Figuration narrative n’étaient pas forcément très positifs par rapport à l’héritage de Duchamp… Bref, il y a eu césure  ; cela a affaibli le mouvement – cette notion de division qui fait perdre est d’ailleurs assez caractéristique en France. Enfin, Mai 68 et le rapport ambigu que ces artistes ont entretenu avec la récupération politique n’ont rien arrangé. Ils sont globalement passés pour des enquiquineurs, des antibourgeois et cela a freiné leur institutionnalisation, comme leur percée sur le marché.

Quelles sont les raisons du regain de popularité dont ils bénéficient actuellement  ?

Aujourd’hui, beaucoup reviennent en effet sur le devant de la scène, non pas tant grâce aux musées – qui n’ont plus les moyens d’être indépendants –, mais à des marchands et des collectionneurs qui les soutiennent, à l’image du Suisse Jean-Claude Gandur. Son action est notamment à la source de plusieurs records de vente établis ces dernières années sur des œuvres d’artistes français de la période 1950-1970, tels Erró, Télémaque ou Rancillac. Or, ces records sont autant de signaux de confiance envoyés et par-là même un vecteur de diffusion très efficace pour remettre en lumière ces artistes. Ce qui est sympathique dans leur cas, c’est qu’ils sont presque tous vivants – bien qu’ils soient nés entre 1930 et 1940 – et bénéficient donc réellement de ce regain d’intérêt. Un autre facteur intervient qui est un mouvement général de relecture de l’histoire de l’art  : les années allant de 1950 à 1970 ont été à l’époque soumises à une vision très américano-centrée, tandis que Paris, New York, Milan ou Londres avaient à cœur d’afficher leurs spécificités, voire leurs différences. Or de nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui pour proposer de mettre tout le monde «  dans le même panier  ». Deux exemples illustrent cette tendance  : il s’agit des expositions The World Goes Pop, qui sera inaugurée en septembre à la Tate de Londres, et International Pop, qui s’ouvrira au Walker Art Center de Minneapolis le 11 avril prochain. Dans les deux cas, le Pop américain est «  dilué  » au milieu d’œuvres d’Anglais, de Français, de Brésiliens, de Japonais, etc. Les oppositions, qui ont pu être théorisées à l’époque, n’ont plus lieu d’être et une nouvelle génération de curateurs et de commissaires d’exposition peut envisager l’ensemble du mouvement Pop dans le monde, en s’affranchissant de la gangue historiciste qui est celle qui prévaut toujours sur le moment.

Erró
Le Jugement de Paris et l’Ecole@de Montmartre, huile sur toile (300 x 200 cm), Erró, 1966

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