Tous les jours Charlie – Pour une irréductible liberté d’expression

Les chiffres de Reporters sans Frontières. Au 11 février 2015, l’association dénombre 13 journalistes tués, 165 journalistes emprisonnés et 178 net-citoyens emprisonnés.

Février 2015. Reporters sans frontières publie le Classement mondial de la liberté de la presse 2015. La France est 38e, loin derrière les trois premiers : la Finlande, la Norvège et le Danemark. Cette nouvelle édition est accompagnée d’analyses sur des questions d’actualité : Dans quels pays le délit de « blasphème » est-il utilisé pour censurer toute critique ? Comment la couverture des manifestations comme celles en Ukraine ou à Hong Kong est-elle l’occasion de violences accrues à l’encontre des journalistes ? Pourquoi les Etats membres de l’Union européenne régressent-ils dans le Classement mondial ?

Février 2015. Le journal en ligne américain e-flux publie un numéro consacré aux boycotts dans l’art contemporain, à leurs sources comme aux réactions qu’ils suscitent. Plus largement, c’est la question de l’engagement de l’artiste, ou pas, qui est étudiée à travers des contributions de plasticiens et de philosophes, notamment.

?anar Yurdatapan

3 février 2015. Médiapart publie une lettre de Zoulikha Bouabdellahles, deux jours après la décision de l’artiste de retirer définitivement l’œuvre Silence de l’exposition Fémina ou la réinterprétation des modèles, présentée au Pavillon Vendôme à Clichy-la-Garenne (lire plus loin). Une décision annoncée par les commissaires de l’expo Charlotte Boudon et Christine Ollier, qui précisaient dans un communiqué que « la majorité » des autres artistes avait en conséquence demandé le retrait de leurs pièces.

1er février 2015. Le Museo Jumex, situé à Mexico, s’autocensure en décidant d’annuler l’exposition d’Hermann Nitsch – qui devait se tenir du 27 février au 14 juin – sous la pression d’une pétition ayant recueilli 5 000 signatures et dénonçant l’utilisation régulière par l’artiste autrichien d’animaux – carcasses et sang notamment. A 76 ans, c’est la première fois qu’Hermann Nitsch voit son travail controversé retiré d’une programmation. Plus d’informations et sa réaction à lire sur http://news.artnet.com.

Samedi 31 janvier 2015. L’Etat islamique revendique l’exécution du journaliste japonais Kenji Goto, 47 ans. Il avait été enlevé fin octobre 2014 en Syrie.

Zoulikha Bouabdellah, photo Alexandre Mayeur courtesy galerie Anne de Villepoix, Paris)

Des chaussures contre l’extrémisme. L’artiste irakien Akeel Khreef a entrepris de dénoncer la « laideur » du groupe Etat islamique (EI) en utilisant à la fois pour métaphore et support de vieilles chaussures mises au rebut. « Pour s’en sortir, il faut que tout le monde se mobilise, confiait-il à l’AFP en janvier dernier. Médecins, artistes, politiciens, parents et enseignants, chacun doit mettre sa pierre à l’édifice. »

Samedi 30 janvier 2015. Le street artiste Combo se fait violemment agresser porte Dorée, à Paris, pour avoir apposé une affiche le représentant photographié en djellabah à côté du mot « coexist » – le C étant remplacé par un croissant musulman, le X par une étoile de David et le T par une croix chrétienne… Plus d’informations.

Samedi 24 janvier 2015. L’exposition Fémina ou la réinterprétation des modèles ouvre ses portes au Pavillon Vendôme à Clichy-la-Garenne (Hauts-de-Seine). Le jour même, Silence, une œuvre de Zoulikha Bouabdellah – 28 tapis de prières sur lesquels sont posés 28 escarpins dorés – est retirée, après que la mairie eut fait part d’un message de la Fédération des associations musulmanes de la ville avertissant du risque potentiel d’incidents. En réaction, l’artiste Orlan a demandé que son œuvre – Orlan en Grande Odalisque d’Ingres (1977) – soit également décrochée et une lettre ouverte a été publiée dénonçant « cette atteinte rampante à la liberté d’expression ».

Luz, Charlie Hebdo

En mai 2014 est sorti en salles Caricaturistes – Fantassins de la démocratie de Stéphanie Valloatto. Le documentaire va à la rencontre de douze dessinateurs de part le monde. Citons parmi eux, le Français Plantu, l’Israélien Michel Kichka, le Russe Mikhail Zlatkovsky, le Mexicain Angel Boligan, l’Algérien Baki Bouckhalfa et le Danois Kurt Westergaard, auteur des caricatures du prophète Mahomet. Si le film n’est plus à l’affiche que de quelques salles en France (Cinéma Les Yeux d’Elsa à Saint-Cyr-l’Ecole, Le Trianon à Romainville, Utopia Stella à Saint-Ouen-l’Aumône, Cinéma Jacques-Tati à Tremblay-en-France), il est désormais disponible en DVD.Jeudi 22 janvier 2015. Libération sous caution de Bereket Misghina, Yirgalem Fisseha Mebrahtu, Basilios Zemo, Meles Negusse Kiflu, Girmay Abraham et Petros Teferi. Les six journalistes érythréens étaient emprisonnés depuis la rafle orchestrée par le régime en février 2009.

Dans un article mis en ligne le 20 janvier 2015, Reporters sans frontières revient sur le cas de cinq médias qui ont vu une partie de leurs journalistes assassinés pour avoir exercé librement leur mission d’information.

Censure et autocensure en Turquie. Un article du Monde paru le 15 janvier 2015 sur le site Internet du quotidien revient sur les difficultés rencontrées par certains médias ayant reproduit la Une de Charlie Hebdo du mercredi 14 janvier.

Riss, courtesy Charlie Hebdo

Mercredi 14 janvier 2015. Dire « Je suis Charlie » n’est pas être Charlie. Exprimer sa solidarité, être présents, marcher, applaudir, brandir des dessins, des crayons, chanter à l’unisson la liberté, en France et dans de très nombreux endroits du monde, tout ceci était absolument nécessaire. Faire savoir à ceux qui sont touchés dans leur cœur et dans leur chair que nous sommes là, que dans la mesure du possible nous les soutenons, et à ceux qui sont responsables de ces abominations, que nous les combattrons désormais sur tous les fronts, était un geste éthique essentiel, humainement obligatoire, fondamental. Cependant dire « Je suis Charlie » n’est pas être Charlie. Seuls ceux qui ont fait l’hebdomadaire sont vraiment Charlie et savent ce que cela implique. Ils ont eu raison de lutter contre tous les extrémismes, l’obscurantisme d’où qu’il vienne, la bêtise sous toutes ses formes. Il leur a fallu bien de la conscience et du courage pour garder les yeux ouverts, la plume alerte et l’humour acide dans un monde trop souvent indifférent. Dès dimanche, les millions de personnes concernées se sont demandés comment donner une suite à cet hommage, à cet élan, à cet engagement. La rédaction d’ArtsHebdo|Médias a décidé pour sa part d’ouvrir un espace permanent d’information sur la liberté d’expression. Il ne sera pas aussi formel que les articles habituels. Il se destine à enregistrer, jour après jour, les coups de canif qui visent la liberté d’expression des journalistes et des artistes ou au contraire les manifestations qui la renforcent, la soutiennent. Publier un dessin, une photo, un texte, un lien, une citation… sans attendre qu’il y en ait assez pour lancer un sujet, écrire un dossier, faire un numéro spécial : ce sera notre façon de dire « Merci Charlie ». Et aujourd’hui, achetons tous Charlie Hebdo !

Plantu, Stéphanie Valloatto

Mercredi 14 janvier 2015. Sous le titre Même pas peur, les Sociétés des journalistes de l’AEF, l’Agence France Presse, Alternatives économiques, Canal +, Courrier international, La Croix, LCI, Les Echos, Europe 1, L’Express, Le Figaro, France Bleu, France Info, France Inter, France Culture, L’Humanité, iTélé, Libération, Marianne, Mediapart, Le Monde, Le Mouv’, L’Obs, Le Parisien, Le Point, RFI, RTL, Rue 89, Télérama, TF1 et de La Vie publient un communiqué commun affirmant leur « refus obstiné de céder à la violence et à l’intimidation ».

Lundi 12 janvier 2015. Les organisateurs du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, dont la 42e édition se tiendra du 29 janvier au 1er février prochains, annoncent la création d’un Prix de la liberté d’expression, afin « d’inscrire la disparition des auteurs de Charlie Hebdo et de ceux qui se trouvaient à leurs côtés dans une action qui puisse avoir une résonance dans l’avenir ». Plus d’informations sur www.bdangouleme.com.

Vendredi 9 janvier 2015. Condamné l’année dernière à 10 ans de prison, 1 000 coups de fouet et une amende d’un million de rials saoudiens (environ 226 000 euros) pour avoir « insulté l’islam » en créant une plateforme virtuelle destinée au débat public, Raif Badawi a reçu 50 coups de fouets à Djeddah, deuxième ville d’Arabie saoudite. Il devrait continuer d’être battu chaque semaine jusqu’à ce que la peine soit exécutée. Plus d’infos sur les sites d’Amnesty International et Globalvoicesonline.org.

Un Musée des délits d’opinion. Militant de longue date pour la liberté d’expression en Turquie – un engagement qui lui a coûté sa nationalité turque –, le chanteur-compositeur ?anar Yurdatapan lance un musée virtuel des Délits d’opinion. A compter du 1er avril 2015, date de son « ouverture » officielle, des personnalités y seront répertoriées « en raison de leurs déclarations stupides ». A lire sur le sujet, l’article de Thalia Rahme publié sur le site Globalvoicesonline.org.

Luz, courtesy Charlie Hebdo

RSF

Les 9, 10 et 11 janvier 2015, de midi à minuit, de nombreux artistes ont investi le Palais de Tokyo, à Paris, pour créer au nom de la liberté d’expression et en hommage aux victimes de Charlie Hebdo. Une fresque signée par André, Lek & Sowat, Cokney, Alëxone, Legz, Arnaud Liard, Hugo Vitrani, Jean Charles de Castelbajac et Felipe Oliveira Baptista.

Samedi 3 janvier 2015. L’artiste originaire de Cuba Tania Bruguera, par ailleurs professeur aux Beaux-Arts de Paris, est relâchée après avoir été arrêtée à La Havane le 30 décembre dernier, quelques heures avant de mener une performance dans un espace public de la capitale cubaine. Le 6 janvier, les autorités ne lui avaient toujours pas rendu son passeport. A lire, l’article de Libération et le communiqué de soutien publié par l’Ecole des beaux-arts de Paris.

7 janvier 2015. Place de la République à Paris. L’espace est saturé de monde. Ils n’ont pas attendu la sortie des bureaux, ils sont venus. Exprimer leur consternation, leur incompréhension, leur soutien. Une foule de visages graves. « Charlie, Charlie, Charlie… », scandent des milliers de voix. Certains brandissent des Unes de l’hebdomadaire, d’autres ont fixé sur leur poitrine une simple feuille marquée d’un « Je suis Charlie », la plupart n’ont aucun signe distinctif. Les journalistes sont nombreux, mais ils ne sont pas seuls. Têtes connues et anonymes ont le cœur gros. Dans l’assemblée, certains échangent et d’autres se taisent. Il faut honorer, il faut pleurer. Il y a un temps pour tout. Aucune couverture à tirer, aucune envie de se distinguer. « Charlie, Charlie, Charlie… ». Le son monte en cercles concentriques. Ecrire, dessiner, informer jusqu’à ce que mort s’ensuive. Chacun se concentre sur les hommes qui ont perdu la vie pour une liberté d’expression qu’ils jugeaient irréductible. L’émotion est palpable, les réseaux engorgés. Nous sommes ici pour tous ceux qui, derrière l’écran de leur télé, de leur ordi, de leur téléphone, ou l’oreille collée à la radio, aimeraient être là. La rédaction d’ArtsHebdo|Médias s’associe à toutes les voix qui présentent leurs condoléances aux proches de nos confrères assassinés. Sans oublier les autres victimes. Merci à Charlie Hebdo d’avoir su garder le cap et conserver la voie praticable. Nous pensons à tous ceux qui, chaque jour, risquent leur vie pour nous informer. Merci aussi. Une pensée également pour les jeunes qui, sur les bancs des écoles, se destinent à ce métier essentiel. Merci à vous. Tous journalistes, tous garants de la liberté d’expression.

Riss, courtesy Charlie Hebdo

Charb, courtesy Charlie Hebdo

Charb, courtesy Charlie Hebdo

Cabu, courtesy Charlie Hebdo

Charb, courtesy Charlie Hebdo

A lire ou à relire les papiers sur la censure publiés en octobre 2012 par ArtsHebdo|Médias :

Censure et tabous : la peur du réel

L’art enragé contre le pouvoir russe

Islam et création : richesse et malaise

Malek Chebel : « Jeunesse », « Liberté » et « Résistance »

Mounir Fatmi : face à la « censure » en France

Aurélie Clemente-Ruiz : « La créativité arabe est multiforme ! »

Chine : un singulier pas de deux

L’indispensable artiste

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