Prosopopées au Centquatre à Paris – Leçons de vie

Une prosopopée est une « figure de rhétorique par laquelle l’auteur prête la parole à un absent ou à un être inanimé », nous explique le dictionnaire Larousse. C’est également le grand thème transversal adopté par Némo, Biennale internationale des arts numériques, qui bat son plein à travers l’Ile-de-France depuis début octobre et dans le cadre de laquelle le Centquatre accueille l’exposition éponyme. Avec humour et poésie, cette dernière entraîne le visiteur au cœur d’un monde étrange, habité d’objets, pour la plupart inutiles, rendus autonomes par la grâce de la technologie numérique ; un joli pied de nez à la culture dominante du tout connecté.

Charbel-joseph H. Boutros, photo S. Deman
My Answer to Ecology #2, Charbel-joseph H. Boutros.

« On vous propose une revue d’objets déconnectés, un grand dérèglement ; plus rien ne va, ça se situe entre Roland Barthes et Bart Simpson ! », résumait en souriant, à l’ouverture de l’exposition début décembre, le directeur de la biennale Némo Gilles Alvarez, ayant conduit avec son homologue du Centquatre, José-Manuel Gonçalvès, la direction artistique de Prosopopées : quand les objets prennent vie. Tout en banalisant le recours au numérique, la proposition, qui réunit une trentaine de sculptures et installations de plasticiens internationaux, entend favoriser une posture critique par rapport au contenu numérique et à la société connectée qui est la nôtre. En témoigne avec force ironie, non dénuée d’onirisme, L’appartement Fou, déployé au sous-sol dans les Ecuries. « On nous fait croire que nous sommes entourés d’objets intelligents, qui vont améliorer notre sort, faire des choix à notre place, reprend Gilles Alvarez. Tout ce côté doucereux qui nous vient de la Silicon Valley, c’est au fond essentiellement une question de commerce et de contrôle. Nous sommes donc ravis d’avoir des objets déconnectés, dysfonctionnels, frappés d’inintelligence artificielle, parfois hostiles, voire débiles ! » Et souvent résolument inutiles. « Il faut imaginer entrer non pas chez Steve Jobs, mais chez Théophile Gautier, Joris-Karl Huysmans ou encore Philip K. Dick. » Des petits moniteurs montés sur roulettes de Pascal Bauer (Notre bon plaisir), allant saluer obséquieusement les visiteurs entre deux esquisses de chorégraphie, au combat absurde mais « à mort » engagé entre un frigo et un radiateur par Charbel-joseph H. Boutros (My Answer to Ecology #2), en passant par le miroir de Thomas Cimolaï, refusant sans manière de refléter votre image (Miroir fuyant), le canapé bourgeois typique du XIXe siècle de Jacob Tonski (Balance From Within), se pâmant comme l’aurait fait de belles dames d’antan, ou encore le transat signé Jérémy Gobé (A Day’s Pleasure) se redéployant dans tous les sens selon ses envies, pas moins d’une quinzaine de détournements et autres propositions esthétiques et/ou conceptuelles interrogent notre rapport aux machines et objets du quotidien, à la technologie et au confort. A même le sol contre le mur, une rose, déposée là par Laurent Pernot, se consume virtuellement, comme pour rappeler la vanité de préoccupations si humaines. La dernière des quatre pièces de l’appartement a l’allure d’une grotte merveilleuse, aux parois parsemées de personnages, schémas et scénettes en noir et blanc animés de projections vidéo ; au sol, un amoncellement de cubes et autres formes géométriques sont eux aussi couverts de dessins. Mécaniques discursives est une installation née de la collaboration de Fred Penelle avec Yannick Jacquet : le premier pratique notamment la gravure sur bois, technique à la source de la quasi totalité des images. « Celles-ci s’accumulent depuis des années, comme une sorte de grande famille de personnages, d’animaux, etc., qui font partie de mon univers graphique et que je partage avec Yannick. Lui fait intervenir plein de petites vidéos qui, soit les mettent en valeur, soit leur apportent une autre signification. »

Arcangelo Sassolino, photo S. Deman
Sans titre, Arcangelo Sassolino

Un univers enchanté qui se poursuit dans la Halle d’Aubervilliers, où les Nervous Trees de Kristof Kintera – frêles arbres surmontés chacun d’une mappemonde – opèrent d’imperceptibles déplacements comme pour s’échapper vers un ailleurs inconnu. Non loin, une énorme griffe mécanique, prosopopée par excellence lâchée là par Arcangelo Sassolino (Sans titre), marque peu à peu son territoire. « Il y a ici un côté post-Anthropocène, note Gilles Alvarez, avec des œuvres évoquant ce qui pourrait se passer après la fin du genre humain, quand les machines marcheront toutes seules et que la Nature aura repris ses droits. » Dans le même esprit, Anish Kapoor joue les démiurges pour offrir un singulier moment de contemplation avec Ascension, reproduction d’un phénomène de tornade, la brutalité en moins, la douceur et la fluidité en plus.

Plusieurs installations ne sont pas tant poétiques qu’inquiétantes, s’appuyant sur l’imaginaire collectif nourri depuis plus de 150 ans de moult récits de science-fiction faisant la part belle à l’intelligence maléfique des machines et à leur aversion du genre humain. Inferno, de Bill Vorn et Louis-Philippe Demers, en est une illustration à expérimenter : le visiteur se voit convié à « enfiler » un exosquelette et devenir homme-machine, ses bras contraints de s’animer au rythme du « bon vouloir » saccadé de la mécanique. Edwige Armand nous fait quant à elle entendre des organes – des abats de veaux récupérés en boucherie – réanimés par des servomoteurs (Endophonie mécanisée). « Je me suis questionnée sur les mécanismes de la perception, explique-t-elle, sur comment le corps pouvait se départir de tous ses schémas culturels associés à nos automatismes langagiers afin de se donner la possibilité d’inventer de nouvelles formes d’événements. Il s’agit non pas d’écouter un autre sens de la réalité, mais de l’écrire, de la faire advenir par des choix et des décisions. »

Déroutant et fascinant

Jérémy Gobé, photo S. Deman
A Day’s Pleasure, Jérémy Gobé.

Bouleversant notre perception du temps et de l’espace, la plasticienne Félicie d’Estienne d’Orves et la compositrice Lara Morciano nous ouvrent des horizons inexplorés : Octaédrite est une installation audiovisuelle et sonore s’articulant autour d’un morceau de météorite métallique coupé en deux, dont les stries marquant la surface sont « lues » à la manière d’un disque vinyle et interagissent avec la musique composée pour l’occasion. Ou comment un objet extraterrestre modifie la création musicale d’un être humain !
Sans objet d’Aurélien Bory est sans doute l’une des propositions les plus déroutantes et fascinantes de l’exposition : assis sur un banc, le public observe une étrange chorégraphie, celle d’une bâche en plastique vert foncé évoluant dans diverses directions sous l’effet de la supposée machine qu’elle recouvre. Le bruit dérange, inquiète ; le mouvement subjugue. « La machine et la bâche se situent chacune à l’opposé sur l’échelle de la technologie, explique l’artiste. Celle de la performance du côté de la première, celle du déchet du côté de la seconde. Ce qui m’intéresse ici, c’est la notion de programme ; les mouvements de la machine sont programmés et parfaits, ceux de la bâche plastique sont accidentels. Or ces deux notions sont par définition deux composantes du vivant. Le fait d’avoir amplifié le son des mouvements intègre cette même démarche. On entend le bruit de la matière d’un point de vue acoustique, comme on entend celui de la machine, dont les sons sont réels et amplifiés. Le son est lui aussi une manière de rendre vivant ou palpable l’intérieur de la sculpture. » Une belle leçon de vie offerte par le monde de l’inanimé. A découvrir jusqu’au 31 janvier.

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