Yukio Imamura à Paris – Eloge du mouvement perpétuel

Huile, acrylique ou encre de chine, pinceau ou pistolet à air, toiles monumentales ou de toute petite taille, évocation bucolique, érotique, empreinte de mythologie ou de surréalisme, abstraction ou figuration… Yukio Imamura n’a eu de cesse, au cours de ses soixante années de carrière, d’explorer le moindre recoin du champ pictural des possibles. La galerie Lélia Mordoch, à Paris, présente actuellement ses derniers travaux : une série de variations sur le thème des signes du zodiaque japonais, qui offre une nouvelle entrée dans son univers dense et coloré tout en exploitant le format inédit – et de tradition occidentale – qu’est le tondo. Rencontre.

Décembre à Paris, la journée tire à sa fin et, dehors, la nuit a déjà gagné la partie. Aux murs de la galerie Lélia Mordoch, d’étranges animaux s’activent, indifférents aux bruits de la ville, tout occupés à capter l’attention du public qui afflue en cette soirée de vernissage. Un lapin blanc aux yeux rose semble se régaler de petits piments rouges, tandis que des rats partent à l’assaut d’imposantes cucurbitacées orange. Plus loin, un tigre tente de se frayer un passage à travers de hauts bambous, sous le regard scrutateur, jaune et globuleux d’un dragon au corps tortueux… Cheval, sanglier, chien, coq, singe, mouton, bœuf et serpent complètent ce fascinant bestiaire imaginé par Yukio Imamura à partir des acteurs du zodiaque traditionnel japonais. Les visiteurs déambulent d’une toile à l’autre, sourire aux lèvres, plongés dans la rêverie à laquelle ils sont conviés. Le doux brouhaha ambiant prend de l’ampleur : l’artiste vient de faire son entrée. Heureux et détendu, il sert les mains qui se tendent, écoute les commentaires, y ajoute les siens. A ses côtés, son indispensable complice : Nicolas Charpentier, qui traduit, avec une étourdissante efficacité, le japonais manié avec verve par l’artiste dès qu’il s’agit de s’exprimer sur son œuvre.

Le travail et la démarche de Yukio Imamura prennent source en un lieu sacré : Ise. Posée sur la côte sud-est du Japon, la petite ville l’a vu naître – en 1935 – et grandir à l’ombre des arbres millénaires peuplant le sanctuaire éponyme et au rythme des rites shintoïstes menés dans les temples environnants. «  Ise est le plus important centre du shintoïsme du Japon. L’équivalent du Vatican pour le catholicisme  », précise-t-il. L’endroit, dit-on, abrite les esprits des empereurs disparus.

«  J’ai commencé à peindre à 16 ans. J’ai tout appris par moi-même, en vrai autodidacte, je dessinais tout ce qui me plaisait. A 17 ans, j’avais pris la décision de devenir artiste.  » Très tôt, il appuie son travail sur la couleur ; virevoltant entre abstraction et figuration, il élabore au fil des années un univers singulier, joyeusement surréaliste, fantastique ou onirique et, surtout, profondément poétique. Fervent amateur de la musicalité des haïkus, petits poèmes japonais invariablement constitués de trois vers respectivement de cinq, sept et cinq syllabes, il ne tarit pas d’éloge sur Basho, poète du XVIIe siècle considéré comme l’initiateur de cette forme d’expression : «  Il est pour moi plus extraordinaire encore qu’Homère ! C’est un génie capable d’esquisser, en quelques mots seulement mais avec une précision infinie, les sentiments les plus complexes qui soient de l’être humain.  »

Yukio Imamura, photo S. Deman
Yukio Imamura, 2011
Yukio Imamura courtesy galerie Lélia Mordoch
Lapin 2011, acrylique et feuille d’or sur toile@(70 x 70 cm), Yukio Imamura, 2011
L’œuvre de Yukio Imamura se caractérise aussi par une très grande variété de styles et de techniques employés comme autant de moyens de questionner la peinture et de poursuivre une quête à la fois esthétique et existentielle. «  Ma peinture n’a jamais cessé d’être en évolution. Car j’ai la sensation que si jamais je me fixais sur quelque chose, je tomberais. C’est comme sur une bicyclette : quand on cesse de pédaler, on chute. A plus grande échelle, c’est la vie elle-même qui est ainsi faite. Immobile, on voit toujours la même chose. Je m’arrêterai le jour de ma mort », ajoute-t-il simplement.

L’artiste s’installe à Paris en 1977. Venir vivre dans cette ville, qu’il considère depuis sa jeunesse comme «  une place artistique incontournable en Europe et dans le monde  », est un projet qui a mûri durant de longues années : «  J’avais effectué un premier voyage à 28 ans.  » Le choc culturel entre ses racines et la civilisation européenne est alors tellement puissant qu’il l’inquiète. «  Je suis donc rentré au Japon. J’ai poursuivi ma peinture, évolué bien entendu, et suis revenu à 42 ans avec nettement plus d’assurance.  »

Depuis il partage son temps – changeant de lieu tous les trois mois – entre la capitale française et son pays natal, où il a conservé un atelier à Ise. «  Chaque fois que je repars au Japon, je ne peux m’empêcher de penser que, peut-être, j’y mourrai dans un tremblement de terre. C’est une crainte qui m’habite depuis longtemps et qui a aussi motivé mon départ pour la France.  »

Chez lui, pessimisme rivalise constamment avec optimisme. «  Je peux également être nihiliste, voire désespéré !  » Yukio Imamura vit dans l’instant présent, ne supporte pas «  de laisser les choses se figer  ». Chaque nouveau travail est un espace de liberté : «  Je suis du genre à foncer, sans contraintes. Et je ne me réalise, ne me sens libre que lorsque je peins.  »

L’idée de décliner les animaux du zodiaque japonais est née d’un projet réalisé il y a près d’un an pour l’hôpital de sa ville natale : une immense toile de 6 mètres sur 15.

Yukio Imamura courtesy galerie Lélia Mordoch
L’enguirlandé aux lèvres vertes, Yukio Imamura, 2008
Yukio Imamura courtesy galerie Lélia Mordoch
Paysage aux couleurs interdites, Yukio Imamura, 2008

«  Concevoir une œuvre pour un tel endroit, c’était quelque chose que je n’avais jamais fait. Dans un hôpital, il y a des enfants qui naissent, des malades et des personnes qui meurent. On y passe forcément au moins une fois dans son existence. Le problème était de réussir à susciter l’intérêt de ces gens de passage… Le thème du zodiaque a permis de créer une forme d’interactivité entre le tableau et le spectateur – chacun cherchant son animal – et, surtout, de sensibiliser à la peinture ceux qui n’y avaient jamais prêté la moindre attention.  »

Il s’agissait aussi pour lui de relever une forme de défi : oser travailler un thème populaire sans tomber dans une représentation commune. «  Comme pour toutes mes œuvres, je suis parti à l’aventure, me forçant à oublier toute image préconçue que je pouvais avoir d’un coq ou d’un lapin pour me laisser guider par le pinceau. La première touche est toujours essentielle, elle est motrice pour la suite. A ce moment là, je peux me laisser emporter, sans savoir quel animal s’apprête à surgir.  » Le seul tableau de la série fidèle à la réalité est celui représentant le chien : «  Il s’agit du mien. Kasuke était tellement collé à moi que son image a fini par s’imposer !  »

Cette incertitude quant au résultat final est chez lui récurrente, voire nécessaire. «  Sinon cela ne m’intéresserait pas, affirme-t-il, lorsque je m’engage sur une voie, je la suis jusqu’à l’épuisement et, seulement après, j’ai envie de faire quelque chose de nouveau. Il n’y a vraiment pas de rationalité dans tout cela.  » Et de comparer son travail à celui d’un compositeur : «  La peinture, c’est un peu comme la musique. Faut-il ajouter un son ou pas ? Il y a un sentiment musical qui fait que le compositeur décide que cela suffit. Il existe, de la même manière, un sentiment pictural qui fait qu’à un moment donné, je sais qu’une œuvre est aboutie.  » Suivra un temps, court, de respiration avant de «  foncer  » de nouveau dans le tourbillon jouissif de la création.

Yukio Imamura courtesy galerie Lélia Mordoch
Shiorebana No Saibainin@(Le moissonneur des fleurs fanées), 33 x 41 cm, Yukio Imamura, 2004

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