1018 comme le quartier de Silvia Velázquez

« Quand je regarde, je ne vois pas des carrés, des cubes, je vois d’autres choses. Je trouve mes dessins presque figuratifs. Là, par exemple, je vois mon bébé, mon mari et moi. » Au mur, trois parallélépipèdes singuliers ceints de près par des traits déterminés et rigoureux. Silvia Velázquez présente actuellement ses plus récents dessins à l’encre de Chine et au feutre à l’espace d’art Abstract, à Lausanne. Aux cimaises, ses Géométries sensibles la racontent. Il y a sa famille, ses voisins, la gare qu’elle aperçoit de l’atelier et aussi certains de ses états d’âme. L’artiste à la personnalité enthousiaste et chaleureuse s’exprime à travers des formes simples, mais méticuleusement travaillées. Elle commence toujours avec de petits formats, jusqu’à ce qu’elle se sente suffisamment rassurée pour s’aventurer vers des compositions plus imposantes. Le choix de la ligne, de la mathématisation du dessin, elle l’explique par « l’envie de transmettre l’essence des choses ». Au lycée, elle adorait les graphiques pour ce qu’ils révélaient avec tant de concision. Pour elle, chaque forme possède un au-delà bien plus complexe que ce qu’elle donne à observer. Et puis, malgré la maîtrise du geste et la concentration nécessaire à l’utilisation de matières qui ne s’effacent pas, ne se rectifient pas, il y a l’erreur salutaire. Celle qui dévie le regard, l’attire ailleurs. Dans un monde de perspectives intrigantes. Silvia Velázquez aime que chacun s’empare de ce qu’il voit et voyage au fil de son trait. Au sous-sol, un triptyque représente son environnement quotidien. 1018 (photo ci-dessus) est un joyeux empilement de cubes de toutes les couleurs et de toutes les tailles. C’est ainsi que l’artiste voit son quartier et ses habitants. Ils possèdent des nationalités, des langues et des cultures différentes et, pourtant, tous ensemble ils prospèrent dans ce petit morceau de Suisse. Silvia Velázquez est née en Uruguay et vit à Lausanne depuis 2009. « J’ai envie de raconter beaucoup. » Chacune de ses phrases est un sourire.

Petite famille, Silvia Velázquez, 2015.

Le store est légèrement baissé. Dans la nuit presque tombée, les bâtiments d’en face ponctuent le paysage de lumières. A travers les vitres de l’atelier, la gare de Malley s’étale. A l’encre de Chine, Silvia Velázquez tire un trait, puis un autre. Serrant les rangs ou cernant une forme, ils ordonnent peu à peu l’espace. « J’ai voulu dessiner la gare, mais sans la regarder, pour voir ce dont je pouvais me souvenir. J’aime les lignes droites qui composent chaque chose ou être. Moi-même, je me vois comme un carré. » Rectangles, triangles et autres formes traduisent l’apparition nocturne. La feuille devient alors une « fenêtre ouverte ». Non sur la ville, mais sur sa représentation. De ce premier dessin naît un deuxième, puis un troisième… Toute une série d’éléments architecturaux imaginaires. L’espace de papier troue le réel pour laisser flotter en son blanc des géométries souvent colorées aux caractéristiques singulières. Tantôt des parallélépipèdes glissent le long d’un même chemin de lignes formant un double sept. Tantôt un cube arbore des excroissances anguleuses. En majesté, chaque forme en contient d’autres qui s’imposent au regard avec simplicité et méthode. L’artiste s’inscrit dans la lignée des créateurs qui ordonnent l’espace en évoquant les règles qui régissent le monde, celles de la géométrie et des mathématiques. « Nul n’entre ici s’il n’est géomètre. » Ainsi le fronton de l’Académie fondée par Platon indiquait que rien ne peut être créé en dehors des lois intrinsèques de l’univers. Et surtout pas la pensée philosophique. Présentes dès l’origine des civilisations, certaines figures préoccupent un monde antique en quête d’harmonie. Notion essentielle en histoire de l’art. De la géométrie plane naît l’art de la mosaïque, puis des formes plus complexes se dressent dans l’espace inventant le volume, cher aux architectes. Avec Platon, l’icosaèdre renvoie à l’eau, le cube à la terre, l’octaèdre à l’air, le tétraèdre au feu et le dodécaèdre à l’univers. L’environnement tout entier peut alors se décliner à travers des formes conceptuelles. Ainsi, celles de Silvia Velázquez entraînent l’observateur aux confins de l’abstraction et des symboles. Les objets travaillés à l’encre et au feutre portent la rigueur des esquisses numériques qui les précèdent et la maîtrise parfaite de la main qui les engendre. D’abord combinaison de 0 et de 1, ils se multiplient, se décalent, s’associent et prennent vie en un jeu d’angles, de lignes et de couleurs. Une vie concentrée, ramassée, dans une géométrie sensible.

Une exposition, une estampe

Estampe signée Silvia Velázquez.

Alain Weber dirige l’espace d’art Abstract, mais pas seulement. Lui, qui longtemps fut à la tête d’un magazine d’art, s’est toujours attaché à la mise en valeur des artistes et de leurs œuvres. C’est ainsi qu’il fut avec quelques compères à l’origine de la Fondation lémanique pour l’art contemporain (Flac), qui soutient, promeut et diffuse la création d’aujourd’hui dans la région lémanique. Dans ce cadre, elle a créé en 2011 les « Actions Contemporaines », des éditions réalisées en collaboration avec la ville de Lausanne et l’Atelier Raynald Métraux. Cette initiative vise notamment à dynamiser la vente d’œuvres d’art. A l’occasion d’une exposition, la Flac s’associe donc à un lieu et à un artiste afin de proposer une édition originale, limitée à 10 exemplaires numérotés, au prix unique de 200 francs suisses. Silvia Velázquez compte désormais parmi les quelque 50 artistes, auteurs des 450 estampes que compte les éditions.

Contact
Crédits photos