« Politique-Fiction » à Saint-Etienne – Quand un mammouth élargit le débat

Marguerite Humeau, courtesy Cité du design (Saint-Etienne)

La Cité du design à Saint-Etienne accueille jusqu’au 6 janvier Politique-Fiction. L’exposition imaginée par Alexandra Midal remet en cause les idées reçues sur le design. Elle pose l’hypothèse d’un design et d’un designer irréductiblement engagés et contestataires dès l’origine. Témoins privilégiés : dessins, films, meubles, installations et manifestes sont exposés sur un gigantesque plateau tournant !

Atelier Van Lieshout
Ville Sub Machine Gun, Atelier Van Lieshout, 1985.

Politique-Fiction : drôle de nom pour une exposition de design ! « Cette expression qualifie à l’origine certains films tournés, notamment en France, dans les années 1970, qui reprennent un événement politique vrai ou vraisemblable et le détournent pour critiquer une situation contemporaine. Cette façon d’aborder un problème, de questionner un événement, m’intéresse », explique Alexandra Midal, la commissaire de l’exposition actuellement à l’affiche de la Cité du design, à Saint-Etienne. Le voyage commence avec un film de théorie visuelle qui balaie un peu plus d’un siècle de création entre 1840 et 1960. Durant une heure le visiteur attentif prend connaissance des enjeux et de la dimension politique du design. Après avoir mobilisé son intellect, il va ensuite laisser ses sens s’exprimer. Dans une salle de 3 000 m2, un plateau de 20 m de diamètre tourne lentement, des années 1960 jusqu’à nos jours. De confortables petits bancs sont installés tout autour de lui et offrent d’idéals postes d’observation. « Le choix de ce mode de présentation est liée à deux convictions ; d’une part, il est possible de regarder le design comme une œuvre d’art, d’autre part, point n’est toujours besoin d’avoir une fiche technique à portée du regard pour comprendre de ce que l’on voit. Une exposition n’est pas forcément un lieu d’apprentissage, ce n’est pas une obligation. Elle peut être tout simplement celui d’une expérience. C’est le souhait que je formule pour Politique-Fiction », explique Alexandra Midal.

Il s’agit donc de se laisser aller à la contemplation, le temps d’une ou plusieurs révolutions d’une quinzaine de minutes chacune. Dessins, films, meubles, installations et manifestes défilent, exposés dans plusieurs espaces numérotés et disposés, à peu de chose près, chronologiquement. L’exposition débute par la figure tutélaire d’Enzo Mari, opposée à celle des radicaux florentins de Superstudio, puis viennent des engagements plus récents comme ceux de matali crasset, d’Atelier Van Lieshout ou de Noam Toran. L’œil expert reconnaît le tabouret W.W. Stool (1990) dessiné par Philippe Starck à la demande du cinéaste Wim Wenders, un autoportrait de Didier Faustino, série de trois photos qui montrent la transformation monstrueuse du visage de l’artiste ((G)host in the (S)hell, 2008), ou encore un banc issu de la série Animali Domestici (1985) signée Andrea Branzi.

photo Pierre Grasset, courtesy Cité du design (Saint-Etienne)
Vue de l’exposition Politique-Fiction.

«  Politique-Fiction a pour objectif de donner les clés pour une meilleure compréhension de l’histoire du design. Elle tente de cerner un territoire en expliquant comment il s’est forgé. L’introduction de la fiction permet de créer des ouvertures, de faire des propositions. Il est important de dire que ce que je formule est une hypothèse, la plus sérieuse que je puisse offrir. Même si j’ai travaillé longtemps à son élaboration, ce n’est qu’une lecture possible. Il y en a d’autres. Ce voyage est une manière d’inciter tous ceux qui se sentent concernés à enfourcher le sujet », poursuit la commissaire.

Au cœur de ce manège enchanté : un mammouth laineux, un entélodonte, sorte de sanglier, et un ambulocetus, baleine à pattes, font l’admiration du public et s’imposent. Le travail sur les cavités sonores de Maguerite Humeau intrigue et fascine à la fois. La jeune designer française, installée à Londres, a matérialisé les « caisses de résonance » de chacun des trois animaux préhistoriques et, grâce à une collaboration avec l’Institut de recherche et coordination acoustique/musique (Paris), propose une version de leurs grognements, barrissements ou cris. Equipé d’une intelligence artificielle, chaque dispositif émet un son singulier qui se transforme avec le temps, comme s’il suivait les évolutions intervenues de génération en génération. Le dialogue entre les bêtes se multiplie et se transforme à l’instar de leurs changements physiques et cérébraux. « La pièce de Maguerite Humeau est une reconstruction de l’histoire soumise à beaucoup d’aléas et à beaucoup de fiction. Elle vient déstabiliser la démonstration générale de l’exposition. Elle montre qu’il y a toujours une supposition derrière chaque tentative de définition », conclut Alexandra Midal. Hypnotisé par un chœur hypothétique surgi d’un autre âge, le visiteur captivé se dit qu’il prendrait bien part à une révolution de plus !

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