Les Nouveaux commanditaires – Une démocratie de l’initiative

Ce vendredi 10 octobre, à 18 heures précises, une lettre datée du 5 mars 2045 et adressée au Comité pour la nomenclature des petits corps célestes sera remise au maire du Xarrondissement de Paris. Un geste certes intrigant mais symbolique, qui accompagne l’inauguration d’En attendant le Mo(nu)ment/Waiting For The Mo(nu)ment, sculpture constituée de deux blocs de granit posée au cœur d’un petit jardin public situé rue du Chalet. Il s’agit d’une partie seulement d’une œuvre réalisée dans le cadre du programme des Nouveaux commanditaires de la Fondation de France, qui permet à tout un chacun de prendre l’initiative d’une commande – destinée à enrichir le patrimoine public – à un artiste contemporain. A l’origine du projet dévoilé aujourd’hui, le besoin éprouvé par l’association Histoire et Vies du Xe de « prolonger » une action entreprise il y a plus de dix ans afin de réhabiliter la mémoire de Marie Moinon – résistante morte en déportation tout comme son mari, Jean –, en obtenant que la rue Jean-Moinon, près de l’Hôpital Saint-Louis, soit officiellement rebaptisée – en septembre 2011 – rue Jean-et-Marie-Moinon. Qui fait et/ou écrit l’histoire ? Quels rôle et place sont reconnus, ou pas, à ses acteurs secondaires ? Tels sont les questionnements que les membres de la Société historique ont souhaité voir appréhendés à travers un projet artistique. Projet confié par l’intermédiaire du critique et médiateur Jérôme Poggi à la coopérative artistique Société Réaliste, créée 2004 par Ferenc Grof et Jean-Baptiste Naudy. Ceux-ci ont notamment proposé de faire la demande auprès de l’Union astronomique internationale et du Comité pour la nomenclature des petits corps célestes de baptiser deux astéroïdes JEANMOINON et MARIEMOINON ; la sculpture évoquée plus haut vient figurer ces deux éléments lointains. Or, en décembre 2013, le Comité a fait savoir qu’il n’était pas possible d’attribuer à un astéroïde le nom « de personnes (…) principalement connues pour leurs activités politiques ou militaires », moins d’un siècle après leur mort. Il a alors été décidé de différer la requête à l’année 2045, celle du centenaire de la mort de Jean et Marie Moinon. Les deux blocs de granit seront par ailleurs gravés des numéros d’identification attribués par le Comité. En attendant le Mo(nu)ment / Waiting For The Mo(nu)ment est l’une des quelque 400 réalisations nées depuis la conception par l’artiste François Hers, à l’aube des années 1990, du programme des Nouveaux commanditaires. Catia Riccaboni, responsable du programme culture de la Fondation de France, revient avec nous sur les grandes lignes et quelques moments clés de l’action menée jusqu’à aujourd’hui.

ArtsHebdoMédias. – Comment est né le programme d’action des Nouveaux commanditaires ?

Catia Riccaboni.
Catia Riccaboni.

Catia Riccaboni. – Sa genèse remonte à 1989, lorsque Bernard Latarjet, alors directeur général de la Fondation de France, invite François Hers – avec lequel il avait déjà été amené à travailler dans le cadre de la mission photographique de la DATAR– à réfléchir à une politique culturelle de la maison. Il n’existait en effet pas de véritable ligne en la matière, même si l’institution avait été initiée – en 1969 – par André Malraux. Tout est parti de l’intuition d’un artiste selon laquelle tout un chacun devait pouvoir assumer la responsabilité d’une commande artistique, dans l’idée de renouveler les relations entre la société, ses artistes et leurs œuvres. François Hers a ensuite passé de long mois à exposer son projet auprès de multiples interlocuteurs du milieu de l’art, pour la plupart perplexes, sinon difficiles à convaincre. Sa rencontre avec Xavier Douroux a été essentielle puisque le directeur du centre d’art contemporain le Consortium, à Dijon, montra son intérêt jusqu’à prendre, lui aussi, son bâton de pèlerin pour aller explorer son propre territoire.

A quand remonte votre implication dans le projet ?

J’ai rejoint la Fondation de France en 1993 – après un passage très formateur par le Centre Pompidou en tant qu’assistante d’exposition, notamment. François Hers avait d’ores et déjà conçu le protocole d’action des Nouveaux commanditaires et cherchait quelqu’un pour l’aider dans son développement pratique. Cette idée qui était de partir de la demande et non pas de l’œuvre, de la part de non-initiés qui plus est, m’a paru à la fois insensée et extraordinaire. Elle rejoignait en tout cas complètement mes préoccupations d’alors. Ensemble, nous avons mis sur pied un réseau de médiateurs, chargés de mettre en œuvre le protocole d’action sur le terrain. Xavier Douroux fut le tout premier d’entre eux. Aujourd’hui, ils sont huit.

Quelles sont les grandes lignes du rôle du médiateur ?

Erwin Wurm, photo Maxime Dufour courtesy Ville de Lille
Bob (Lille), Erwin Wurm, 2013.

Ce qui intéressait François Hers quand il a pensé aux médiateurs – terme qui, contrairement à aujourd’hui, ne prêtait à l’époque à aucune confusion –, c’était l’idée qu’il s’agisse de personnes à la fois repérées par le milieu de l’art et qui aient une capacité à développer d’autres activités dans le domaine de l’art; car le danger, c’est de s’enfermer dans ce qu’on fait. Ils sont les chevilles ouvrières, les pivots indispensables au bon fonctionnement de ce système. Tous ont une très bonne connaissance de la scène de l’art internationale et possèdent une vraie intelligence de l’autre, d’écoute ; ils sont capables de faire de la médiation entre différents univers : il leur faut avoir la confiance des commanditaires, qui acceptent leur expertise, comme celle de l’artiste. Ils sont aussi producteurs et doivent aller chercher des cofinancements. Leur responsabilité est très forte et multiple : envers la Fondation, les commanditaires, l’artiste, les partenaires ! Ce sont des hommes et des femmes « à tout faire », des tâches les plus nobles aux plus quotidiennes… C’est un réel savoir-faire, qui ne s’apprend pas dans une école et porte en lui quelque chose de généreux.

Qui peut être commanditaire ?

Des personnes physiques réunies, ou pas, dans un cadre associatif. Du côté du politique, nous sommes partis du principe qu’en milieu rural, les membres des conseils municipaux sont souvent des forces vives de la commune ; en conséquence, nous ne sommes pas du tout opposés à ce qu’ils soient commanditaires. Dans les grandes villes, par contre, il vaut mieux que le politique s’en tienne au statut de partenaire. Notre action est apolitique et aconfessionnelle, il nous faut donc être vigilants. Tout projet doit être le fruit d’une demande d’intérêt général dont il revient au médiateur d’évaluer la pertinence.

Comment se fait le choix de l’artiste ?

Il est de la responsabilité du médiateur qui propose la démarche et l’artiste – quelle que soit sa nationalité – qui lui paraissent les plus adéquats. L’expertise, c’est lui qui la possède, pas la Fondation. Une grande liberté lui est laissée dans le cadre d’une confiance qui n’a cessé de s’accroître au vu des résultats.

Quel a été le tout premier projet mené par les Nouveaux commanditaires ?

Yan Pei-Ming
Portraits (détail de la série), Dijon, Yan Pei-Ming, 1992.

C’est celui du restaurant universitaire de Dijon qui a fait figure, en 1992, de premier terrain d’expérimentation. D’une discussion engagée par Xavier Douroux et François Hers avec le personnel avait émergé l’idée suivante : malgré les milliers de repas quotidiennement servis aux étudiants, l’équipe restait dans une forme d’anonymat. La question du portrait fut alors évoquée, qui avait d’autant plus de sens que la Bourgogne possède une tradition ancienne du portrait pictural. Au photographe, le personnel consulté a préféré le peintre, pour la « noblesse » de son art. Xavier Douroux a proposé à Yan Pei-Ming – ancien élève des Beaux-Arts de Dijon et installé dans la capitale bourguignonne – de répondre à cette commande. Il a réalisé dix portraits toujours accrochés dans le réfectoire. Au moment de la restitution, cependant, les commanditaires ont fait part de leur déception : c’était un travail comme l’artiste en avait l’habitude – au torchon, notamment – et ils ne se reconnaissaient pas. L’histoire qu’on raconte, c’est qu’un jour, des enfants sont venus en visite qui, eux, ont tout de suite reconnu les différentes personnes. Le projet était sauvé ! Yan Pei-Ming a toujours dit pour sa part que ce moment avait été fondateur car, juste avant d’être sollicité, il travaillait à partir de reproductions de Mao, et s’était dit incertain de pouvoir repartir sur du modèle vivant… Tout d’un coup, il avait dû remettre en question sa façon de faire. C’est une commande qu’on aime beaucoup, car c’est la première, mais aussi parce qu’elle raconte bien les difficultés rencontrées, comme les concessions faites de part et d’autre.

Certains projets vous ont-ils marquée plus que d’autres ?

Ettore Spalletti, photo Attilio Maranzano
Salle des départs, Garches, Ettore Spalletti, 1996.

J’ai été très touchée par celui mené avec Ettore Spalletti à l’hôpital Raymond-Poincaré de Garches, qui s’est conclu en 1996. En partie parce que j’en ai fait la médiation – ce n’était pas ma vocation au départ, mais j’étais la seule à parler italien. Le projet concernait la « Salle des départs » du Service de médecine légale. Lors des premières rencontres, les garçons de salle qui accueillent les proches des défunts avaient le sentiment de n’intéresser personne, car ils étaient ceux qui s’occupaient des morts. Non seulement, ils ont été heureux qu’on leur redonne « une visibilité », mais ils n’ont pas hésité, plus tard, à évoquer leur « chef-d’œuvre »… Nos échanges, ainsi que ceux noués avec les autres intervenants, parmi lesquels les artisans employés sur le chantier, sont une des raisons pour lesquelles ce projet me tient à cœur. Cette expérience sur le terrain m’a par ailleurs donné des clés pour comprendre ce à quoi pouvaient être confrontés les médiateurs. Quand ils évoquent un problème de chantier, je vois de quoi ils me parlent ! Le projet de Blessey, village bourguignon de 23 habitants, et la commande passée à Rémy Zaugg (disparu en 2005) me sont également très chers. J’aime l’intelligence qui y a été produite… A chaque action correspond un récit particulier, une histoire en soi, mais avec toujours ce fil conducteur qui est : comment s’asseoir autour d’une table et travailler ensemble – malgré des convictions différentes – sur un projet ; comment avancer, faire en sorte qu’il aboutisse. C’est aussi de montrer qu’il y a du potentiel chez chacun. Sans tomber dans la démagogie, ça fait juste du bien. On a réalisé des films sur plusieurs actions : pour laisser la parole aux gens impliqués, garder une trace, parce que c’est riche. Quand on les voit et qu’on les écoute parler, on a le sentiment de travailler pour le bien public.

La notion de rencontre semble essentielle.

Wim Delvoye, courtesy Artconnexion
Discobolos, Roubaix, Wim Delvoye, 2010.

Absolument. C’est un ensemble de rencontres qui permet à chaque fois d’aboutir à une œuvre. Mais ça ne peut se faire que parce que les conditions sont réunies : les commanditaires tiennent la route, le médiateur connaît son métier, un artiste accepte de s’engager. Il n’y a ni mélange des genres, ni confusion, les rôles sont bien répartis, tout en étant d’égale importance. Cela pose aussi la question de la signature de l’œuvre. Bien évidemment, c’est avant tout celle de l’artiste, nous ne sommes pas dans une création partagée ; il y a là cependant un processus de participation intellectuelle qu’il est enrichissant d’étudier. Avec les Nouveaux commanditaires nous sommes dans une démocratie de l’initiative et non dans une démocratie participative.

L’ego d’un artiste ne peut-il être parfois un frein à ce processus ?

Le défi, c’est justement parfois d’aller chercher les artistes qui sont peut-être ceux dont on pourrait penser qu’ils ne sont pas les plus « à l’écoute »… C’est là qu’intervient une nouvelle fois toute la finesse, la patience du médiateur, capable de faire poursuivre un artiste dont le projet aurait par exemple été « retoqué » par les commanditaires. Car il arrive, en effet, que ces derniers aient le sentiment que leur demande n’a pas été comprise : il y a une attente, ce n’est pas simplement une commande à laquelle on répond. La discussion qui s’engage alors est elle aussi intéressante. Tout le monde apprend, on apprend aussi beaucoup des commanditaires. C’est aussi pour cela que ça fonctionne.

En termes de financement, qu’apporte la Fondation de France ?

Hamish Fulton, courtesy Ville de Calais
Le Chemin de la cité (détail), Calais, Hamish Fulton, 2013.

Notre intervention se concentre sur tout le travail de médiation, ainsi que sur l’étude artistique, voire technique – cela permet au projet de devenir tangible et au médiateur d’aller chercher des cofinancements. Nous intervenons également sur la réalisation de l’œuvre, sa valorisation – communication, inauguration, etc. – sachant que notre participation ne dépasse jamais 50 % du financement global, dont le coût moyen s’élève à 87 000 euros. Dans le cadre d’un projet architectural d’envergure, elle peut descendre à 1 %.

Qui devient le propriétaire de l’œuvre ?

Xavier Veilhan, photo Eric Foucault courtesy Eternal Network
Le Monstre, Tours, Xavier Veilhan, 2004.

C’est au cas par cas, cela dépend des conditions établies au préalable. Pour notre part, nous souhaitons avant tout garantir la préservation et la bonne conservation de l’œuvre ; l’inscription, par le biais d’un don, dans des collections publiques peut être une bonne solution. Nombre de commanditaires et/ou associations de commanditaires n’ont pas pour vocation d’être des collectionneurs, ni de conserver une œuvre. C’est toujours pris en compte dans l’élaboration du projet. Celle de Yan Pei-Ming, par exemple, a été inscrite à l’inventaire du Musée des beaux-arts de Dijon, ne serait-ce que parce que, peut-être dans quelques années, la nouvelle équipe n’en voudra plus ! Or, nous travaillons pour l’intérêt général, il ne faudrait pas qu’elles repartent en salles de ventes… Après, cela pose la question de la temporalité des œuvres ; toute œuvre doit-elle être éternelle ?

Vous avez fait des émules à l’étranger.

Nous soutenons en effet des médiateurs en Belgique, en Italie, en Allemagne et en Espagne. Une association suisse s’est également créée. Nous avons mis en place plusieurs séminaires à l’échelle européenne et un projet outre-Atlantique devrait par ailleurs bientôt voir le jour. Cependant, notre soutien reste modeste, l’idée étant d’inciter d’autres partenaires à prendre le relais.

Les Nouveaux commanditaires ont à présent plus de vingt ans, quels sont les enjeux à venir ?

Vingt ans, le temps d’une génération, durant lequel on a pu réunir des preuves que cette façon de faire – qui n’est pas l’unique, évidemment – fonctionne. Des centaines de personnes sont devenues commanditaires, près de 400 œuvres ont été inaugurées. C’est une véritable société qui est en train de se mettre en place. Notre équipe de médiateurs – ils ont presque tous une cinquantaine d’années – est par ailleurs restée la même, ce qui a assuré une grande cohérence ; inévitablement, cependant, se pose aujourd’hui la question de la transmission. Ce sera l’un des enjeux essentiels à venir.

Trevor Gould, photo S. Deman
Le Pavillon d’Hannibal, Le Vernet (près de Digne-les-Bains), Trevor Gould, 2014.

Un ouvrage de référence

Publié en septembre 2013 aux Presses du réel*, Faire art comme on fait société est un livre de plus de 800 pages offrant une mise en perspective pluridisciplinaire des nouvelles relations générées entre art et démocratie par les Nouveaux commanditaires. Conçu sous la houlette d’un comité éditorial dirigé par le philosophe et sociologue Bruno Latour – président du comité Culture de la Fondation de France entre 2007 et 2013 –, il réunit les contributions d’une cinquantaine de penseurs, chercheurs, universitaires, historiens de l’art, artistes et critiques exerçant en Europe et aux Etats-Unis. Au cœur de l’ouvrage est insérée la liste des projets et des commanditaires, qui vient rappeler l’extrême diversité des initiatives conduites depuis vingt ans à travers tout l’Hexagone. Il s’accompagne par ailleurs d’un double DVD qui rassemble neuf films présentant chacun un projet à travers ses intervenants : des artistes, des médiateurs et des élus, mais aussi des agriculteurs, des commerçants, des ouvriers ou encore des collégiens y livrent leurs témoignages sincères, drôles, bouleversants. A noter : ces films peuvent être visionnés en ligne.

* Faire art comme on fait société, éditions Les presses du réel, 848 p., 32 euros.

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