Thomas Lerooy à Bruxelles – Comme une rivière coule

Le dessin de Thomas Lerooy parle de l’humanité. De ses vicissitudes et de ses limites. Il explore des thèmes tels que la création, l’enfermement, la dualité, l’éphémère, la sexualité. Il célèbre une tradition esthétique qui remonte à la Renaissance sans jamais perdre sa singularité et son caractère contemporain. Parfois violentes, les œuvres, réalisées sur un papier qui inaugure avec elles une seconde vie, dérangent et fascinent tout autant. En 2015, les visiteurs du Petit Palais devraient avoir la joie d’en découvrir une sélection exposée à côté des chefs-d’œuvre de la collection. En attendant, direction la galerie bruxelloise Rodolphe Janssen, qui présente à partir de samedi une série de dessins grand format, ainsi que cinq sculptures, de cet artiste flamand né en 1981. Rencontre.

ArtsHebdo|Médias. – Où êtes-vous né  ?

Thomas Lerooy. – Je suis né dans le nord de la Belgique à Roulers, un petit village entre Courtrai et Bruges. Je suis donc flamand. Je me souviens qu’à 11 ans, je dessinais tout le temps. Comme dans un rêve. A cet âge-là, tout le monde tient un crayon, mais je sentais que chez moi c’était différent. Tout ce que je faisais était trop bien réalisé. Je manipulais déjà la perspective parfaitement. J’ai compris alors que le dessin était pour moi comme une promenade. Mes livres de classe en étaient les témoins silencieux… J’avais sans cesse des problèmes avec les profs qui me reprochaient de détériorer le matériel et de manquer de concentration. De fait, il m’était impossible de les écouter plus de cinq ou dix minutes  !

Enfant, le dessin était un moyen d’expression naturel.

Je racontais mon histoire en dessinant. C’était quelque chose de très automatique, de très facile qui ne m’attirait d’ailleurs pas que des compliments  ! Entre ce professeur qui était jaloux de mes capacités et mes parents qui ne voyaient que le manque de résultats scolaires, mon obsession pour le dessin était plutôt perçue par l’extérieur comme une difficulté et non un atout. Mon père, qui est économiste, m’a orienté vers une section tournée vers sa matière préférée et vers les mathématiques… ça n’a pas marché. «  Trop créatif  », disaient les profs  ! Et puis, il faut aussi le dire, j’ai toujours eu un problème avec l’autorité. J’avais du mal à accepter que l’on me dise quoi faire. Cela ne se traduisait pas par une quelconque agressivité, mais plutôt par l’envie de rigoler tout le temps  !

Mais alors qu’en fut-il de vos études  ?

Je me suis inscrit dans une école tournée vers les arts appliqués, à Gand, que je pouvais fréquenter pendant mes heures de liberté. Cela n’a pas suffi. A 18 ans, j’ai intégré l’Académie des beaux-arts de la ville. Nous étions très libres. Tout le monde faisait de la sculpture et de l’installation. Moi aussi. A cette époque, j’ai participé à de nombreux projets collectifs. J’ai finalement obtenu le diplôme et un prix.

Vous aviez un atelier  ?

Mon atelier était une vraie poubelle  ! Pendant des années, j’y avais accumulé tout un tas de matériaux de récupération, essentiellement trouvés dans la rue, jetés par les habitants. Je faisais de petits boulots et je sentais monter en moi une envie de tout quitter. Je ne voulais plus rien. J’ai laissé tomber l’atelier et le reste pour me retrouver face à un papier blanc dans une maison où le confort se résumait à une table et une chaise, ou presque. Là, devant cette feuille, un stylo à la main, j’ai compris que j’avais un problème.

Thomas Lerooy, courtesy galerie Rodolphe Janssen
Flying Without Wings, Thomas Lerooy, 2014
Thomas Lerooy, courtesy galerie Rodolphe Janssen
The Gift, Thomas Lerooy, 2013

Le vertige de la page blanche  ?

Oui. Ça fait mal. Je suis allé chez un antiquaire pour me procurer des livres anciens dans lesquels des illustrations étaient collées. Je les ai retirées et j’ai découpé les pages. Elles étaient tachées. Ce papier avait déjà eu une vie. Ce simple constat m’a rendu plus calme. J’ai pu commencer à travailler. J’ai fait des collages, utilisé la couleur. J’envisageais mes dessins comme des sculptures. Je pensais à Magritte, qui se sentait sculpteur avant tout. J’étais seul, je faisais quelque chose de très intime. J’ai aimé ce moment. Après le premier dessin, j’en ai fait un deuxième, un troisième, un quatrième… Les murs du rez-de-chaussée, puis ceux des étages en ont été couverts jusqu’à ce que la maison en soit pleine.

C’était alors une vie solitaire.

Pour moi, c’était vivre avec mes idées. Penser à la composition, aux couleurs, aux images, aux sculptures. C’était comme être dans un laboratoire. A cette période, j’ai résolu de ne pas me laisser enfermer par des dimensions standard de papier. Je voulais imaginer mon propre format. D’ailleurs, je travaille encore aujourd’hui avec les trois déterminés alors  : un grand, un médium et un petit. Travailler un format précis est une contrainte. C’est plus difficile que de faire un dessin et ensuite de découper la feuille  ! Chose que j’ai eu faite. Ceci dit, c’est devenu un jeu pour moi. Le format est le préalable à tout dessin. Il l’est avant même le sujet.

Parlez nous du processus.

Une fois le format choisi, je travaille à l’encre de Chine. C’est pour moi la base, après j’utilise de la peinture acrylique, de l’aquarelle ou de l’huile et, pour finir, un vernis – préparé avec un copain – pour faire briller quelques éléments. Une peinture, c’est toujours une surface qui ne laisse pas apparentes les diverses strates de sa réalisation. Mes dessins ne sont pas comme ça. Chacun peut faire le voyage et y découvrir toutes les phases de mon travail. Je donne tout à voir.

Thomas Lerooy, courtesy galerie Rodolphe Janssen
The Sunshine in Your Eyes, Thomas Lerooy, 2012
Le monde se débrouille bien sans moi

« Je tourne autour des choses dans l’espoir d’arriver un jour en leur centre. Ce que je dessine, c’est ce que j’ai intériorisé. Où et quand je l’ai aspiré en moi, je ne m’en souviens que rarement. Parfois, il faut que je me perde dans le vague avant que les images me retrouvent. Cela n’a rien à voir avec de la méditation, ce n’est pas de l’autoflagellation non plus. Je n’échafaude rien. Le monde se débrouille bien sans moi, mais ce qu’il refoule me désarçonne. Cela signifie que je ne dessine pas de façon concertée, mais que « ça » dessine à travers moi : quelque chose qui n’a pas de nom revendique une participation à mes dessins et je lui prête ma main et mon attention  », confiait Thomas Lerooy à Christoph Tannert, directeur de la Künstlerhaus Bethanien, à Berlin, en décembre 2012. Des propos publiés dans Bittertweet, un superbe ouvrage dédié à l’œuvre de l’artiste, paru l’année dernière chez l’éditeur allemand Hatje Cantz. Vous pourrez y lire les textes remarquables (en français et en anglais) de Christoph Tannert et de Charles-Arthur Boyer, commissaire d’exposition et critique d’art indépendant – sous son véritable nom, Marc Donnadieu, il est le conservateur en charge de l’art contemporain au LaM, à Villeneuve-d’Ascq –, ainsi qu’une discussion étonnante entre l’artiste et Martin Germann, conservateur en chef du SMAK, à Gand. Bittertweet arbore 136 pages et 81 reproductions d’œuvres. Splendide  !

Thomas Lerooy, photo Virginie Schreyen
Thomas Lerooy
Comment vos dessins sont-ils sortis de la maison  ?

En 2006, une de mes sculptures a été exposée au Museum Dhondt-Dhaenens, à Deurle, non loin de Gand. Un ami qui l’avait vue m’a demandé s’il pouvait envoyer une photo d’elle à un galeriste de Bruxelles. Une semaine après, j’ai eu un coup de fil. Sébastien et Rodolphe Janssen sont alors passés chez moi et ont découvert les dessins. Peu de temps après, des dessins furent montrés pour la première fois et tous vendus. C’était à Art Brussels, en 2007. Depuis, je suis également représenté à Paris par la galerie Nathalie Obadia.

Votre vie a changé  ?

J’ai quitté la maison de Gand pour séjourner en résidence à Berlin. Mais je n’ai pas supporté l’expérience de la promiscuité et, rapidement, j’ai loué un appartement. Je suis resté un an et demi seulement. Je ressentais le poids de l’histoire de cette ville. C’était difficile aussi, car la scène artistique est très vivante là-bas et qu’il y a de très nombreuses occasions d’être ailleurs que devant sa table, à travailler. Trop d’expos, trop de happenings ! J’ai décidé de rentrer en Belgique et de m’installer à Bruxelles où je suis désormais. Ici, chacun peut vivre caché dans sa maison  !

Faut-il avoir peur pour dessiner  ?

Avant, la peur était omniprésente. Celle de perdre mon temps, de faire un mauvais dessin, le trait de trop. A un certain moment, tu dois t’arrêter et tu te demandes sans cesse quand. Il m’est arrivé de passer un mois entier sur le même dessin. Aujourd’hui, cette peur s’est transformée. Elle n’est plus de tous les instants. Je peux dessiner de sept heures jusqu’à minuit sans la ressentir. Je travaille avec la tête dans un autre monde. Puis arrivent les dernières minutes. Elles sont toujours terribles. Tu es fatigué, tu es fâché, tu voudrais presque détruire ton travail. Il se termine néanmoins. La peur est toujours intéressante.

Qu’avez-vous envie de dire sur votre travail  ?

Tout ce que je vois est une sculpture. Je ne parle que de cela. Le sujet peut jaillir de n’importe où. Je cherche toujours à raconter l’humanité. Souvent en me servant de l’histoire de l’art. La présence de sculptures grecques ou romaines nous ramène à la base de notre culture. Pour moi, leur perfection les rend neutres, d’une certaine façon. Je les utilise au même titre que le pinceau ou le crayon. Je cherche à être avec le dessin, à déposer en lui de petites émotions, passées ou présentes. Je dessine tout le temps, comme une rivière coule. Tout le temps et partout. Ma vie et mon œuvre, c’est la même chose. Je peux cuisiner et dessiner à côté, peut-être  !

Thomas Lerooy, courtesy éditions Hatje Cantz
Couverture de l’ouvrage Bittertweet, Thomas Lerooy

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