Antoine d’Agata à Marseille – En flagrant délit de réalité

Antoine d'Agata, photo Sébastien Normand

Le MuCEM accueille, jusqu’au 23 septembre à Marseille, Odysseia, un projet du photographe Antoine d’Agata réalisé sur le thème des migrants et dans le cadre, notamment, d’une résidence effectuée entre janvier 2012 et mars 2013 aux Archives et à la Bibliothèque départementales des Bouches-du-Rhône. La manifestation, estampillée Marseille-Provence 2013, est l’un des quatre moments photographiques complémentaires – proposés depuis le début de l’été et jusqu’à janvier prochain – qui, réunis sous le titre générique Les choses de ce côté du monde, mettent en exergue tour à tour les contradictions, les oppositions mais aussi les lignes de force caractérisant la Méditerranée.

Né en 1961 dans la cité phocéenne, et formé par Larry Clark et Nan Goldin dans le New York des années 1980, Antoine d’Agata a souvent été perçu comme l’un des transformateurs des principes du photojournalisme pour la crudité de ses séquences – toutefois esthétisantes –, tout en se situant très loin des codes de monumentalité et de mise en scène récurrents dans la photographie contemporaine. Son travail est la plupart du temps inféodé à l’expression de sa propre réalité, celle des drogues, des prostituées et des voyages expérimentaux, à l’image d’Anticorps, exposition remarquée au Bal, à Paris, en début d’année. Présentée dans le bâtiment Georges-Henri Rivière du MuCEM, sur la place d’armes du fort Saint-Jean, Odysseia est cependant l’un des rares projets non autobiographiques de l’artiste. Celui-ci s’intéresse ici à un aspect de la Méditerranée dont l’appréhension ne nécessite ni flou, ni prise de psychotropes. L’exposition met en effet en lumière l’un des visages les plus sinistres du monde méditerranéen d’aujourd’hui  : celui des migrants qui y trouvent la mort sur des embarcations de fortune, celui des camps de transit ou de rétention improvisés aux frontières d’une Europe qui n’a plus grand chose à offrir. Celui encore, pêle-mêle, des faux espoirs et de la misère, des matelas au sol, des routes, des corps repêchés ou du fichage des clandestins, dont la véritable identité restera, sans doute, à jamais inconnue. Il n’y a ici aucun relent démagogique  ; le propos ne se veut ni engagé, ni enragé, mais on ne doute pas un seul instant de l’immersion totale du photographe au cœur de son sujet.

La scénographie, à saluer, a été pensée par la société Struc Archi  ; suivant un plan vaguement octogonal, elle entremêle photographies, vidéos, bandes sonores et abondance de textes informatifs sélectionnés par Antoine d’Agata. «  Conscient de l’insuffisance des images, le photographe, dans le doute, s’en remet aux mots  », écrit le commissaire François Cheval dans le journal de l’exposition. Ces mots défilent sur des écrans monumentaux, tandis qu’une bande son vient proposer l’écho de la voix. Celle de ceux qui tentent ces traversées à l’issue incertaine, celle qui oblige le regardeur à entendre le propos présenté, d’actualité, dont personne n’ignore le sujet, mais ramené par le photographe aux stricts faits, visages et corps. Antoine d’Agata, cependant, l’accentue à sa manière.

Antoine d'Agata, photo C. Waligora
Odysseia, vue d’exposition au MuCEM, à Marseille, Antoine d’Agata, 2013
Dans la salle où se déploie une violence esthétisée par la juxtaposition des photographies – produisant l’effet d’une mosaïque ornementale le long d’une imposante cimaise –, plusieurs piles de feuilles imprimées sont posées là, à même le sol, à l’attention de qui voudra bien tendre la main, puis lire. Sur ces feuilles sont reproduites un ensemble de paroles recueillies par l’artiste entre 2002 et 2013 et relatives à la présence étrangère en France. On peut y lire les déclarations de Nicolas Sarkozy sur la place de l’homme noir dans l’Histoire et celle de Jacques Chirac évoquant le «  bruit et l’odeur  ». La liste est longue de citations d’élus sur livres d’or ou extraites de revue de presse qui forment la chronique extraordinaire d’un racisme ordinaire. Louis XIV figure à l’étrange inventaire, tout près du général de Gaulle. L’essayiste Philippe Murray avançait – à raison – que pour faire ressortir toute l’absurdité d’un monde ou d’une situation, il fallait la mettre entre guillemets, c’est-à-dire pratiquer l’art de la citation, sans aller au-delà. Mises en relation avec le sujet de l’exposition, elles invitent à réfléchir à la conséquence des paroles que l’on veut «  anodines  » – même si souvent soulignées et condamnées – qui rassurent des populations privilégiées, résolument aveugles face à leur déclin annoncé.

Loin de la littérature et de la mythologie

L’Europe, qui toujours autant attire, n’aurait-elle rien d’autre à offrir que son mépris  ? Les visiteurs et vacanciers se voient ainsi rappelés à l’ordre d’un été 2013 qui tend à tout faire oublier. Un tel réveil, une telle piqûre de réalité ne pouvait venir que de lui. Antoine d’Agata est reconnu pour son «  lyrisme noir  », pour le flou avec lequel il témoigne d’une existence consumée par des expériences en marge de la conduite majoritaire. Il n’est pas rare de lire sur l’artiste qu’il met le spectateur mal à l’aise. Sa formation new-yorkaise, son affection pour les univers clandestins et d’autres formes de traversées hasardeuses auréolent le destin de cet enfant terrible de la photographie. Antoine d’Agata produit au fur et mesure des années une œuvre aux accents romantiques et cathartiques, parfaitement digne, un siècle plus tard, de ceux qui, avant lui, brûlaient les icônes, toutes les convenances et affrontaient le réel, ses cauchemars ou ses enfers pour mieux les extraire de ce monde. Quels autres antécédents, dans cette perspective, que les Caprices de Goya et les œuvres noires réalistes des premiers romantiques  ?

Au cœur du MuCEM, qui s’impose d’ores et déjà comme un des symboles forts – architectural et culturel – de Marseille, Odysseia nous projette loin de la littérature et de la mythologie, de toutes les brillances et splendeurs ensoleillées qu’inspire toujours la Méditerranée. Antoine d’Agata en flagrant délit de réalité  ? On en sort bouleversé, meurtri, gêné de se rendre compte qu’on avait oublié de penser à ce qui se déroule quotidiennement aux portes de notre civilisation. La Méditerranée – tout comme l’Histoire – engloutit incessamment d’innombrables vies qui n’auront, dans cette partie du monde, jamais de visage. L’exposition aura rendu à certains, autant que possible, un regard et une voix en tentant de retracer leur odyssée et de combattre en douceur les clichés qui mènent à l’ignorance, au mépris, à l’oubli et à la disparition. A voir sans hésitation, à lire et à entendre, d’autant que possible, et c’est dûment signalé  : «  Les documents présentés dans le cadre de l’exposition Odysseia n’engagent que l’artiste.  »

Antoine d'Agata, photo Sébastien Normand
Odysseia, vue d’exposition au MuCEM, à Marseille, Antoine d’Agata, 2013

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