Du Finistère à la Côte-d’Or – Une journée au château

Felice Varini, photo Cdp29

L’art contemporain au château est devenu en quelques années une proposition « naturelle » ! L’été, le patrimoine de France et de Navarre s’enrichit désormais de très nombreuses expositions. Que des sculptures envahissent les parcs, les fossés, les forêts des domaines ou que des peintures dialoguent avec l’architecture des siècles passés, la diversité est de mise. Chaumont-sur-Loire, Chambord, Oiron, Chamarande, Saint-Auvent, Sainte-Colombe-en-Auxois, Poncé… Tous ont opté pour une programmation pointue et audacieuse.

Le temps de vivre à Chamarande

Une vingtaine d’artistes investissent jusqu’au 1er novembre le parc et le château du Domaine départemental de Chamarande, dans l’Essonne, pour nous proposer de nouvelles façons de vivre ensemble, poétiques et généreuses. Pénétrez dans le pavillon « fantôme » de Berdaguer & Péjus – le duo prend soin d’un logement laissé à l’abandon –, réservez votre nuit dans les constructions de Florence Doléac et David de Taschner, méditez depuis la nacelle flottant sur l’eau de Florent Albinet, errez dans la « lisière habitée » de Liliana Motta… Le parc est truffé d’œuvres à vivre, à expérimenter, et de charmants objets dédiés à votre confort. Attendez-vous à tomber nez à nez avec un lapin de bronze prêt à manger sa carotte – il est l’une des sculptures imaginées par art nOmad –, participez au « constructlab » pour réaliser des meubles en bois, n’hésitez pas à suivre Coloco dans la « bataille des terres » soulevée par le Grand Paris ou à laisser libre cours à votre imagination face aux toutes petites habitations colorées de Laure Tixier – qui dresse ici la topographie du bâti pavillonnaire en Essonne. Côté château, la demeure se fait l’hôte d’un parcours ludique : Pierre Ardouvin y enchevêtre les portes, Charlotte Charbonnel réactive l’atmosphère vaporeuse d’un ancien fumoir, le duo Botto e Bruno transforme une galerie du château en une zone périurbaine où le végétal reprend sa vie sauvage. Stefan Shankland invente de nouveaux recyclages, Zhenchen Liu réalise un kaléidoscope qui fait tourner des images menaçantes du développement urbanistique exponentiel, Stéphane Thidet monte une capsule pour habiter dans les bois ; Florent Albinet conçoit Gaby pour habiter le milieu aquatique. Habiter est bien plus qu’une exposition, un moment d’ouverture et d’échange pour ré-imaginer le monde et faire grandir les envies d’exister.

Jean-François Fourtou, photo Orevo

Felice Varini ou une autre manière de voir

Felice Varini réenchante le château ! Figure de l’art international, le Suisse nous livre jusqu’au 11 octobre sa vision du domaine de Trévarez en intervenant à même les façades de brique rose et dans le jardin alentour. Sa singularité ? Produire des œuvres spectaculaires qui agissent sur notre perception de l’architecture d’un lieu donné et, plus encore, sur celle que nous avons de la peinture. L’expérience commence au pied du château. Levez les yeux sur la façade, vous découvrirez des fragments de peinture argentée, apposés en zigzag sur la brique. Eloignez-vous jusqu’à obtenir un point de vue global sur ce superbe édifice néogothique ; sans doute vous semblera-t-il que ses formes bougent et se transforment au fur et à mesure de votre déplacement. L’illusion d’optique est bluffante et ne cesse de surprendre, la vision se modifiant encore sous l’effet d’un rayon de soleil ou de la tombée du jour. Il n’y a ici aucune recherche décorative, Felice Varini ne produit pas de fresques, il utilise la peinture comme un processus de transformation des formes, touchant au cœur la problématique de la représentation. Dans chacun des lieux où il intervient, il détermine l’endroit précis à partir duquel des fragments de lignes tracées sur un ensemble architectural se rejoignent pour former une figure fermée. Son travail consiste moins à créer des points de vue qu’à les faire disparaître, troublant nos repères habituels pour faire surgir des visions instantanées, d’autant plus captivantes qu’elles nous échappent au moment même où on les perçoit. Une seconde œuvre, Ellipse de bancs rouges, nous invite à nous prélasser au jardin. L’artiste y a installé une vingtaine de bancs rouges selon une logique géométrique prédéfinie, tel un chemin ou une série de positionnements, capable de révéler des aspects inédits du domaine. Comme en écho à cette intervention dans le Finistère sur un haut lieu historique, Felice Varini se prête, jusqu’au 13 septembre à Paris, au jeu de l’architecture contemporaine dans le parc de la Cité des sciences, nous conviant à parcourir, littéralement, l’une de ses « peintures » : La Villette en suites. Un jeu poétique où il fait bon changer nos habitudes, pour mieux voir cet « autrement » du monde que l’on oublie trop facilement.

La théorie de l’évolution de Dario Ghibaudo

Felice Varini, photo Cdp29

Clin d’œil à l’origine du monde, le château d’Oiron réunit jusqu’au 27 septembre l’Italien Dario Ghibaudo – il présente une série de dessins et de sculptures d’animaux mutants – et sept artistes internationaux s’intéressant au vivant. Depuis vingt ans, Dario Ghibaudo travaille sur son Musée d’Histoire In-Naturelle, une encyclopédie qui revoit l’évolution de l’espèce animale et de ses différentes branches – oiseaux, poissons, mammifères, etc. – en imaginant d’étonnantes transformations. L’artiste s’appuie cependant sur des recherches scientifiques, réalisant un travail d’inventaire, de nomenclature, documenté et complètement imaginé, en mille et un dessins et sculptures. Il nous en donne un aperçu dans les salles du château. Ici, c’est un cerf ailé à queue de serpent ; là, un oiseau à queue de poisson. Hybridations et régénérations viennent augmenter nos représentations de l’espèce animale. Il est question de la mutation du vivant et plus encore de l’essence de l’homme. L’exposition nous conduit entre fable et sciences, au bord du grotesque et du prodigieux au fil des créations d’un encyclopédiste d’un nouveau genre et des sept merveilles produites par les artistes invités. De surprises en curiosités, ces œuvres deviennent les pousses d’un nouveau monde où l’hybridation est reine. Une exposition joueuse et fantastique à parcourir comme on feuillette un livre de contes.

Dario Ghibaudo

Berlin célébrée à Saint-Auvent

Avec ses 153 musées, ses anciennes usines réaffectées en ateliers et ses squats grouillant de créativité, Berlin est aujourd’hui l’une des capitales mondiales de l’art. Son histoire tumultueuse a-t-elle joué un rôle de catalyseur ? Jusqu’au 24 août, au château de Saint-Auvent en Haute-Vienne, 11 artistes berlinois – parmi eux Katharina Bach, Eva Kreutzberger et Thomas Schliesser – nous interpellent avec des œuvres qui détiennent chacune un petit morceau de cette ville remarquable. Tous sont nés après la Seconde Guerre mondiale, ils ont par ailleurs en commun d’avoir travaillé à Berlin-Ouest ou d’être installés dans la capitale allemande. S’appuyant sur la peinture, le dessin, la sculpture ou la vidéo, ils saisissent tour à tour la silhouette d’une femme, le visage d’un enfant, les contours d’un bâtiment, prélevant des traces de la guerre, du nazisme comme de la période qui a suivi, nous guidant jusqu’à aujourd’hui, dans une ville de Berlin réunifiée. On en ressort avec une conscience aiguisée du rôle de l’histoire dans la fabrication d’une culture.

Katharina Bach

Designers cultes versus jeunes pousses

Dans le cadre de l’Année européenne du patrimoine industriel et technique, Arcade, association installée dans le château de Sainte-Colombe-en-Auxois, en Bourgogne, explore jusqu’au 18 octobre les rapports du design avec l’artisanat et l’industrie. Des objets cultes du XXe siècle produits en série comme la chaise Thonet, le fauteuil Wassily de Marcel Breuer – école du Bauhaus –, le mobilier de Prouvé ou celui de la marque Tolix aux objets ordinaires comme le verre Pyrex, à l’invention de nouveaux modes de fabriquer 100 % écologiques sans oublier l’artisanat et les maîtres d’art, l’exposition scande 150 ans de production d’objets, identifiant des notions récurrentes marquant les différentes postures des designers : imperfection/perfection, quantité/qualité, unicité/variété, espace contraint/espace d’expérimentation. A découvrir en sus, dans la galerie, les créations enthousiasmantes de jeunes designers qui inscrivent leur travail dans des productions de petites séries, cherchant une mesure médiane entre artisanat et industrie. Le duo De Virieu et Di Petrillo revendique ainsi une attention portée à la réhabilitation des gestes ancestraux et un goût prononcé pour la couleur traitée comme un jus de vitamines ou un concentré d’émotions. Il crée Petit H, le hamac avec plaid prêt à déplier, ou BacSac, jardinière souple et légère en toile traitée anti-UV, résistante aux températures extrêmes. Une exposition à voir jusqu’au 23 août. Sensible aux artisanats ancestraux et aux matières premières régionales, David des Moutis conçoit Forest, bibliothèque mettant en valeur les différentes couleurs des essences naturelles de bois, et Tao, petite table en bois de cèdre, pierre et cordes de bois à poser comme une île dans la pièce de votre choix (jusqu’au 18 octobre). Totalement pertinente en regard de l’intérêt actuel porté au développement durable, cette visite réactive l’attention au mode de production des objets et à l’esthétique qui en découle.

David des Moutis

Anniversaire royal à Chambord

Il y a 500 ans, François Ier accédait au trône de France. Un anniversaire célébré de manière originale par le domaine national de Chambord qui présente une centaine de toiles, dessins et sculptures – la très grande majorité ayant été réalisée pour l’occasion – signés Guillaume Bruère sur un seul et même thème : la figure du roi. « Connaissant sa pratique et son goût du portrait, ainsi que sa propension à travailler par séries, nous avons proposé à l’artiste certaines images de François Ier, mais aussi celles des résidents successifs du monument au fil de son histoire, dont certaines sont conservées au château, en laissant évidemment libre cours à son imaginaire, à sa manière de réagir à telle ou telle image, icône, à des dérivations et flâneries plastiques que pourrait susciter ce lieu de pouvoir dont la charge symbolique et plastique nourrit nécessairement ceux qui l’ont habité, expliquent les organisateurs dans leur texte d’intention. L’artiste a répondu par une production abondante, marquée par son esthétique singulière. » Le résultat est une galerie de portraits pour le moins atypique, alternant facture classique et résolument contemporaine, petits et grands formats, non dénuée d’humour et faisant la part belle à la couleur. Un exercice de style à découvrir jusqu’au 30 août.

Le grand festin du Grand Jardin

Guillaume Bruère

Edifié au XVIe siècle en contrebas du château dit d’en haut, à Joinville en Champagne, le château du Grand Jardin fut longtemps un lieu de fêtes et de festins. Il reprend ses fonctions d’origine avec une exposition qui nous stimule les papilles en musique. Un art culinaire éminemment suggestif et esthétique qui entre en correspondance avec des sons, c’est le Sfoound de l’été ! Une rencontre percutante entre la designer culinaire Delphine Huguet et le compositeur français Vivien Trelcat. Après Sensitivexplosion, performance récompensée aux Core77 Design Awards de New York, en 2013, ils nous concoctent un voyage initiatique : le parcours commence par deux petites vidéos sur les fondements respectifs du design culinaire et du design sonore, avant de nous inviter à faire de la cuisine sonore à l’aide de synthétiseurs-couverts, poêles et casseroles vibrantes, guitare à découper, fruits et légumes à écouter. L’expérience se termine par une ode aux quatre saisons, qui fait danser les aliments en nous plongeant dans l’atmosphère jubilatoire des festins d’antan. A découvrir jusqu’au 29 novembre.

Delphine Huguet et Vivien Trelcat

Paul Wallach, invité estival de Kerguéhennec

La programmation artistique du domaine de Kerguéhennec s’attache au dialogue entre art, architecture et paysage. L’articulation entre patrimoine historique et création contemporaine est ainsi au centre de son projet culturel. Créé depuis 1986, à l’initiative du ministère de la Culture et du Frac Bretagne, son parc sculptural compte déjà plus d’une trentaine d’œuvres d’artistes majeurs de la scène artistique contemporaine. Jusqu’au 1er novembre, le domaine enrichit sa collection de sculptures avec les œuvres de Paul Wallach. Where What Was, exposition déjà présentée cet hiver au Musée d’art moderne de Saint-Etienne, rassemble des travaux anciens et plus récents du sculpteur. A travers une pratique s’appuyant sur la banalité des matériaux utilisés, l’artiste présente dans les anciennes écuries des créations discrètes, silencieuses, voire ascétiques. A l’étage, neuf peintres et dessinateurs sont invités à prolonger les décors peints au rez-de-chaussée, poursuivant le dialogue avec la dimension patrimoniale du site. Notons encore la présentation, dans le parc, d’un ensemble de photographies au sténopé signées Claire Lesteven, réalisées lors d’une résidence au printemps.

David Tremlett

Hollan et Chéné, complices au château de Poncé

Relier un patrimoine exceptionnel à des créations artistiques, c’est la mission que s’est donnée l’APCCP (Association patrimoine et création au château de Poncé), créée en début d’année. Cet été, le château de Poncé, dans la Sarthe, offre ainsi à ses visiteurs l’occasion de (re)découvrir deux artistes français confirmés dans un cadre idyllique. Au programme, non pas une mais deux expositions : De la ligne à la couleur et Coupes et découpes, respectivement dédiées au peintre Alexandre Hollan et à la sculptrice Bernadette Chéné. Connu pour son inlassable recherche menée depuis des dizaines d’années autour de la figure et du motif de l’arbre, le premier livre ici un extrait de son œuvre lumineuse, qui brosse différentes époques même si un accent particulier est mis sur ses créations les plus récentes. Bois, papier, métal, textile, Bernadette Chéné conçoit des œuvres monumentales, souvent pensées en fonction d’un espace donné, que le public est régulièrement invité à toucher, voire à actionner. « J’aime me laisser guider par les lieux, explique-t-elle. (…) L’environnement, les matières, les jeux d’ombre et de lumière me mettent en appétit. Je m’approprie le territoire et avec un pas de côté, je le donne à voir, à sentir autrement, avec une rigueur géométrique et une vigueur physique qui installent, non sans humour, une complicité heureuse. » Complicité à expérimenter jusqu’au 27 septembre.

L’art au château comme au jardin

Bernadette Chéné, courtesy galerie Marie-Hélène de La Forest Divonne

Chaque nouvelle saison du Domaine de Chaumont-sur-Loire est un régal pour les amateurs de nature comme d’art contemporain, qu’ils soient d’ailleurs érudits ou simples curieux en la(es) matière(s) ! Alors que la 24e édition du Festival international des jardins se décline cette année sur le thème de la collection – une vingtaine de propositions, conçues par autant d’équipes de paysagistes, d’architectes et/ou de plasticiens d’horizons variés, sont à découvrir –, prenant la forme d’un hymne foisonnant et coloré à la biodiversité, le Centre d’arts et de nature accueille, jusqu’au 1er novembre, une dizaine de plasticiens et de photographes aux pratiques variées. Parmi eux, le Brésilien Tunga déploie dans l’ancien manège des écuries Moi, Vous et la Lune, une installation tout aussi métaphysique que sensorielle, tandis que le Ghanéen El Anatsui – lequel a reçu, il y a quelques semaines à la Biennale de Venise, un Lion d’or saluant l’ensemble de son œuvre – couvre la totalité des murs de la galerie du Fenil de l’un de ses tissages de métal monumentaux, inlassablement tendu du poids de l’histoire. Le Mexicain Gabriel Orozco poursuit de son côté une recherche entamée l’année dernière, qui s’inspire des traces et souvenirs conservés par les vieux papiers peints des anciennes chambres des invités du château (Fleurs fantômes) ; la chapelle, métamorphosée par le duo suisse Gerda Steiner et Jörg Lenzlinger, se fait l’écrin d’un dialogue poétique et aérien engagé avec les vitraux (Les Pierres et le Printemps). Côté photographie, citons pêle-mêle la présence des Français Xavier Zimmermann et Jean-Christophe Ballot, du Canadien Edward Burtynsky et du Japonais Naoya Hatakeyama. Plusieurs œuvres viennent enrichir, sur un mode onirique, la balade proposée dans le parc, telles que L’Arbre chevalier – recouvert comme son nom laisse l’imaginer d’une armure ! – du Finlandais Antti Laitinen ou Passage, porte de branchages tout droit sortie d’un conte de fées et imaginée par l’artiste allemande Cornelia Konrads. Au détour d’une allée, vous apercevrez les hautes silhouettes sombres et silencieuses qui caractérisent le travail du sculpteur français Christian Lapie. N’ayez crainte, elles veillent sur le domaine et ses merveilles !

Gerda Steiner et Jörg Lenzlinger, photo Eric Sanders

En récréation avec Marcoville

Marcoville, artiste travaillant en région parisienne, investit le château de Vascoeuil jusqu’au 25 octobre. Après avoir été décorateur, Marcoville se lance dans les années 1970 dans la conception de sculptures à partir de matériaux de rebut, avant de se consacrer exclusivement au verre de récupération à partir des années 1980. L’artiste utilise le verre découpé, gravé et peint pour représenter un univers coloré, onirique et poétique, peuplé de geishas, de vierges et de danseuses ondulantes, entourées de forêts de baobabs. Lui-même définit ses travaux comme des « récréations ». Ses installations, monumentales et ludiques s’inscrivent dans les thématiques de la danse, de la nature, de la tendresse et de l’humour.

Retrouvez cet article – écrit par Carine Bel, Yassine El Azzaz et Tristan Telfouche – et quelque 300 événements estivaux d’art contemporain, sélectionnés par notre rédaction en France et en Europe, dans le numéro spécial Eté 2015 de l’e-magazine pour tablettes numériques ArtsHebdo|Médias. Téléchargez à cet effet gratuitement notre application sur l’Appstore ou sur Google Play.

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