Agnès Baillon et Denis Pouppeville – En toute complicité

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Situé à proximité du Chemin des Dames, le fort de Condé imaginé par le général Séré de Rivières au XIXe siècle s’est transformé depuis peu en lieu d’exposition. L’an dernier s’est tenue la première édition d’une biennale réunissant peintres et sculpteurs. Camouflé sous trois mètres de terre et de végétation, cet impressionnant pentagone accueille actuellement les œuvres de Denis Pouppeville et d’Agnès Baillon. Un face-à-face proche du tête-à-tête  !

La toile s’intitule La fuite en avant. Ce rectangle de 114 x 145 cm est accroché au fond de la salle, juste en face de l’entrée. De chaque côté, un socle blanc porte une tête aux paupières closes. Les murs de droite et de gauche accueillent chacun trois toiles gardées par d’autres visages aux yeux grands ouverts. Le débordement d’énergie des dessins à l’encre rehaussés de gouache est canalisé par la blancheur immaculée et paisible des sculptures. Les premiers font du bruit, les secondes veillent. Le ton est donné. L’exposition Un peintre, un sculpteur, consacrée à l’œuvre de Denis Pouppeville et à celle d’Agnès Baillon, ne doit rien au hasard. Elle est un face-à-face prémédité et soigneusement préparé par Charlotte Waligora, historienne d’art spécialiste du XXe siècle. «  Une telle rencontre n’était pas gagnée d’avance. Je l’avais dans la tête, pour avoir assidûment fréquenté les ateliers de ces deux artistes. Et cela m’amusait parce qu’ils se connaissent mais ne s’intéressaient pas vraiment l’un à l’autre. D’ailleurs, autant les organisateurs qu’eux-mêmes avaient tendance à se demander si ce n’était pas un peu périlleux  », se remémore-t-elle. Il est vrai qu’à première vue les deux «  armées  » campent sur des collines opposées. D’une part, l’incroyable garnison de Denis Pouppeville pleine de pitres joyeux, de femmes nues ou couteau de boucher à la main, de bourgeois chapeautés et affairés, d’ivrognes vociférant et de marins goguenards. D’autre part, l’insondable troupe d’Agnès Baillon avec ses personnages sans âge, à la pâle carnation et au sexe indifférent. «  Contrairement à Pouppeville, Baillon rejette férocement l’anecdote, elle est dans la frontalité et l’absence totale de connotations. Deux voix s’élèvent donc de la figure humaine pour signifier que tout est possible, acceptable. C’est une rencontre ouverte, en hommage à leur travail qui l’est tout autant  », précise la commissaire.

Enfant, Denis Pouppeville a toujours manié le crayon mais c’est à adolescence qu’il a une révélation face aux gravures de Jacques Villon découvertes au musée de sa ville. Son père est marin, sa mère modiste. Au fil du temps, des lectures et des expositions, l’obsession de l’art grandit tant et si bien que ses parents l’inscrivent aux Beaux-Arts du Havre, puis à Paris. Celui qui s’amuse à dire qu’il a longtemps «  cultivé le cancre en lui  », fait naître inlassablement des tableaux de vie, de fête et de mort, où le burlesque n’est jamais loin de la désillusion, ni la joie du drame. « Je ne crois pas que le comique puisse exister sans une certaine conscience du tragique de notre propre existence. Je suis obsédé par la même histoire et j’essaie de la pousser plus loin  », explique-t-il avant d’ajouter  : «  Mais quelle histoire ?  »  Celle qu’il laisse à chacun d’entre nous le soin de se raconter.

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Vue d’exposition

Agnès Baillon, quant à elle, est née de deux parents artistes. Toute petite déjà, elle s’occupe à façonner des poupées. Du Larzac, où sa famille est installée, elle se souvient d’une vie solitaire mais aussi d’une énergie positive. Peintre diplômée des Beaux-Arts de Paris où elle fréquentait l’atelier de Leonardo Cremonini, elle veut trouver quelque chose de personnel. La sculpture lui permet d’y parvenir. Naît alors une foule de personnages entiers ou n’offrant que leur visage. « La couleur dans les sculptures, la matière du corps et les transparences sont très importantes pour moi », explique l’artiste qui peint ses pièces. Si de loin, ces dernières semblent blanches, de plus près elles arborent toute une gamme colorée aux nuances très lumineuses  : des «  gris colorés  », comme elle aime à dire. Une manière de rester peintre. « J’ai besoin d’une matière vivante, mais qui puisse aussi traverser le temps, permettre aux personnages de nous survivre malgré leur fragilité… Le regard, c’est ce que je vais poser en premier, car s’il n’y avait pas de regard, il n’y aurait pas cette présence, essentielle dans mon travail. »

L’exposition au fort de Condé est l’occasion d’une rencontre croisée entre les artistes et avec le public. «  Une humanité étonnante et étonnée, rêveuse, bienveillante, pacifiste chez Baillon, “farandolante”, bruyante, réjouissante, parfois tragique mais toujours drôle chez Pouppeville. Il charge son œuvre de petites histoires, d’anecdotes qui n’en sont pas vraiment, il fixe quelques fractions de seconde de la vie de ses personnages qui bougent, s’agitent, se massacrent, dansent, boivent et fument. Ils sont tout simplement vivants. Agnès a développé, quant à elle, des principes radicalement opposés : la frontalité et la déconnotation, l’impossible identification du sujet pour laisser libre cours à notre imagination au cours d’un face-à-face pour le moins étrange. Ensemble, ils donnent à voir deux points de vues, deux visions de l’humanité qui, au lieu de s’affronter, se complètent et s’harmonisent  », explique Charlotte Waligora.

Dans une des salles, une petite fille assise soulève sa jupe et laisse entrevoir sa petite culotte, la mine réjouie par son audace. Elle est la sculpture préférée des enfants qui sont venus par classe entière visiter l’exposition avant le début des vacances. Plus loin, une drôle de bouille arbore à l’oreille un trèfle à trois feuilles comme une vahiné une fleur de tiaré  ! Les œuvres de Baillon et de Pouppeville ne sont pas seulement opposées, elles ont aussi en partage un certain sourire. Celui que cultivent les amoureux de la vie. «  Au moment de l’installation des œuvres, il était évident qu’ensemble ils s’harmonisaient complètement et énonçaient une petite vérité, celle qu’il n’y a justement pas de vérité en art. Chacun propose sa vision des choses au fil de l’œuvre mais il ne peut y avoir qu’une seule et unique façon de traiter un sujet. Dans ce métier, on campe souvent sur ses positions. On ne se croise pas si l’on n’a aucune affinité ou domaine de prédilection en commun. On cohabite sans se côtoyer. On ne peut, par exemple, pas aimer à la fois la peinture et l’art contemporain dans notre pays, ni l’abstraction et la figuration, etc. C’est très étonnant. Avoir autant d’espace pour présenter Agnès Baillon et Denis Pouppeville était une véritable chance  », conclut l’heureuse commissaire.

Dans la cour, Siddhartha invite à poursuivre la visite. Légèrement penché en avant, les bras à peine écartés du corps, il esquisse un mouvement. Dans ses yeux gris-bleu, on lit toute la bienveillance d’une œuvre qui se donne. Un petit rire attire l’attention, un murmure enfle et passe le pas de la porte. Une foule bigarrée et insatiable se fait entendre. Inutile, pour une fois, de choisir entre contemplation et tourbillon du monde. Le fort de Condé offre les deux.

Denis Pouppeville
Monsieur Lapin chef, Denis Pouppeville, 2004

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