A Forcalquier – Voyage en impermanence

Après l’Italie et l’Allemagne, Confronting Anitya, exposition dédiée à l’art contemporain chinois, est de passage à Forcalquier jusqu’au 1er juillet. Peintures, sculptures, photos et vidéos sont au programme de la manifestation. Une promenade qui vous mènera de l’office de tourisme à l’hôtel d’Astier.

Que ce soit pour une semaine de vacances ou au long cours, la ville de Forcalquier possède bien des charmes. Entre paysages somptueux, bâtisses magnifiques et autres restaurants gastronomiques, nous sommes à peine arrivés que, déjà, la magie opère. D’autant qu’est venue se lover dans ce superbe écrin une exposition passionnante  : Confronting Anitya. Après l’Italie et l’Allemagne, la manifestation consacrée à l’art contemporain chinois fait sa première apparition sur le territoire français, très réputé aux yeux des artistes représentés. Une visite en quatre étapes à ne pas manquer  !

Tout bon vacancier ne peut l’ignorer  : pour profiter au mieux de sa destination, l’office de tourisme demeure la meilleure source d’informations. A Forcalquier, il va plus loin. Ainsi, vous aurez la surprise de découvrir quelques œuvres disposées au sous-sol. Un avant-goût de Confronting Anitya accompagné d’un texte expliquant l’esprit de l’exposition, et plus généralement de l’art chinois, traditionnel et contemporain. L’aperçu, bien que concis, permet une immersion à la fois théorique et visuelle. Sont présentés les principes fondamentaux de la culture chinoise, avec en première ligne celui d’impermanence, traduction imparfaite d’anitya. Le postulat  : rien n’est éternel, tout est soumis au changement. La prise en compte de ce paradigme est essentielle aux représentations artistiques chinoises, ce qui n’est pas toujours le cas ailleurs, comme l’explique Liang Kegang, commissaire de l’exposition  : «  L’art occidental est très fort. Il est souvent lié aux notions de combat, de résistance. A l’inverse, les artistes traditionnels chinois sont plus repliés, voire spectateurs quelquefois. En comparaison, on peut dire que l’art occidental est chaud, alors que le nôtre est froid  ». Et cela va de pair avec l’importance accordée à la nature. La tradition chinoise plaide la soumission à l’environnement et l’adaptation respectueuse à ce dernier. «  La production artistique peut être vue comme le dialogue entre l’œuvre de Dieu et celle de l’artiste  », poursuit le commissaire avant de nous entraîner vers un autre lieu, à la découverte de plusieurs œuvres qui illustrent précisément les principes tout juste énoncés.

Liang Kegang
Les Menottes, Liang Kegang, 2007
Shao Fan
La barbe de la Dynastie de Ming, Shao Fan, 2006
Le Centre d’art contemporain Boris Bojnev n’est situé qu’à quelques pas de l’office de tourisme. L’attention primordiale portée à la nature s’exprime dès l’entrée dans la première salle, avec un imposant bambou emmêlé sur lui-même. Symbole de la vertu intellectuelle dans la culture chinoise, cet arbre ici déformé représente aussi le mouvement continu de la société. Plus loin, un bambou différent s’expose, recouvert de couches de peinture appliquées successivement pendant quatre ans. Une œuvre dont l’artiste, Shao Yinong, affirme qu’elle n’est pas terminée, en accord avec le principe d’anitya. S’ajoutent d’autres métaphores du mode de pensée chinois à travers de nombreux paysages sur toile. On note également la présence d’objets récupérés sur des chantiers en démolition – autre illustration de l’impermanence – ou encore de pierres ou de pins érodés. Nouvelle preuve de l’effacement de l’artiste  : l’œuvre a été créée avant tout par la nature. Ce genre de pièces est très apprécié de nombre de collectionneurs chinois, aimant aussi arborer de «  fausses montagnes  » dans leurs jardins traditionnels. Si ces créations respectent encore une part des traditions de la Chine, elles s’inscrivent néanmoins dans le champ des arts plastiques contemporains. Un constat tout particulièrement valable pour les œuvres affichant une certaine critique subtile du régime, historiquement proscrites par le pouvoir autoritaire. Guo Yan, par exemple, a utilisé des centaines de cartes d’identité, témoins de la souveraineté de l’Etat, pour réaliser son Costume chinois. Liang Kegang, quant à lui, présente Les menottes, sculpture qui traduit à la fois la répression et ses causes profondes.

Le nuage, source d’énergie

Pas encore rassasiés, nous filons en direction de Notre-Dame de Salagon. Peu après la sortie de Forcalquier, un vaste domaine réunit un prieuré et des jardins aux nombreuses variétés botaniques qui exhalent de douces senteurs. C’est ici que s’est installée la suite de Confronting Anitya. L’association decette architecture romane avec la création contemporaine est un vrai régal. La pièce principale du prieuré regroupe la majorité des œuvres, les autres ont trouvé place à l’extérieur. Plusieurs toiles arborent des nuages, symbolisant l’énergie naturelle, la plus véritable qui soit aux yeux des Chinois. De son côté, l’artiste Xiao Xiao propose des photos surprenantes du centre-ville de Pékin. Ces clichés ont pour particularité de ressembler comme deux gouttes d’eau à des dessins. Développés en noir et blanc, ils dispensent une sensation de calme, alors qu’ils ont été pris en plein cœur du quartier économique et très rythmé de la capitale. De quoi évoquer un ancien proverbe chinois à Liang Kegang  : «  Les vrais ermites vivent en ville.  » Traduction  : quiconque trouvera le calme intérieur le conservera, peu importe où il habite. «  En prenant ces photos, j’ai essayé de donner un angle différent à un lieu quotidien  », explique l’artiste. Objectif atteint  ! Des travaux plus abstraits illustrent également le thème de la fluctuation continue du temps, entre calme et mouvement. Citons encore les œuvres de Wang Huangsheng, qui se plaît à dessiner des lignes interminables se mêlant entre elles.

Xiao Yu
Le bambou, Xiao Yu

Sculpture révélatrice des préceptes confucéens, La cage en pierre, réalisée par Li Songhua, traduit le comportement que doit épouser l’individu. Cette pierre a été sculptée de telle manière qu’elle est métaphoriquement devenue «  sa propre prison  ». Une notion reprise par Liang Kegang  : «  En Chine, l’intérêt collectif est placé au-dessus de celui de l’individu. Cela signifie que la société gagne à ce que chacun maîtrise ses actions et ses désirs, devenant alors sa propre prison. » La liberté individuelle n’est donc pas l’idéal poursuivi et la satisfaction personnelle s’obtient grâce à la culture. Quid de l’artiste  ? Il ajoute  : «  Les artistes chinois ne voient pas le monde, ils le ressentent. Les créations se doivent d’apporter une réflexion, un regard sur soi-même. La part laissée à l’imagination est donc très importante.  »

Retour à la commune de Forcalquier pour la fin du parcours, avec la visite de l’hôtel d’Astier. Pour ce faire, munissez-vous d’une petite laine  !  Car une fois entrés dans la cour extérieure du rez-de-chaussée, l’hôte nous apprend que l’architecture ancienne a été spécialement conçue pour garantir la fraîcheur, y compris durant les chauds étés de Provence  ! Alors que le dernier étage est consacré à l’atelier du second commissaire de l’exposition, Ge Feng, nous finissons de la découvrir en toute quiétude. Si le nombre d’œuvres est moins important, les pièces présentées valent tout autant le coup d’œil. Nous retrouvons Xiao Xiao. Paradoxalement, l’un de ses clichés a pour titre La réalité rationnelle. Un concept plutôt occidental, qui témoigne à la fois de la subtilité de l’œuvre et de l’ouverture progressive de l’art oriental aux autres cultures. C’est d’ailleurs l’objectif premier de Confronting Anitya  : permettre un échange culturel entre ces deux visions du monde et de l’art, à première vue diamétralement opposées. Nombreux sont aujourd’hui les artistes chinois résidents, pour un temps ou à long terme, en Occident et nombreux aussi sont les Occidentaux à partir s’abreuver aux sources de l’art oriental. Autant d’initiatives qui provoquent de fertiles échanges sur l’impermanence et autres principes de vie. Les possibilités de réponse demeurent infinies  !

Li Songhua
La cage en pierre, Li Songhua, 2013

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