Pierre Célice (vidéo) – La spontanéité revendiquée

Inventeur d’un vocabulaire esthétique singulier et en constante évolution, Pierre Célice est un de ces grammairiens du geste, du tracé et de la couleur, qui jamais ne se lassent d’expérimenter. A 78 ans, le peintre affiche l’assurance tranquille de celui qui n’a plus rien à prouver et revient avec une lucidité teintée d’humour sur son parcours artistique et les rencontres, déterminantes, qui l’ont jalonné.

C’est à Malakoff, aux portes de Paris, que Pierre Célice s’est installé voici près de trente ans. Surplombant un petit jardin arboré, son atelier est un vaste carré baigné de lumière. Contre le mur, des dizaines de toiles patientent aux côtés de cartons à dessin emplis de « projets », ces innombrables morceaux de papier, peints, découpés puis classés dans l’attente de trouver leur juste place lors du processus d’élaboration d’une œuvre. Au sol, parsemé de traces de couleurs, un collage, fruit de multiples recouvrements, est en cours de maturation. Alignés sur des étagères, des dizaines de carnets témoignent d’années de questionnements et de recherches passionnés. « Il est vrai que je travaille énormément. Tous les jours. » Sauf ceux où il va à la pêche, précise-t-il en souriant ; plaisir hérité de ses jeunes années, durant lesquelles il préférait aller taquiner la truite plutôt que de jouer au tennis ou au football avec ses camarades de classe. Un goût pour la nature très tôt développé lors de longs séjours qu’il passe, enfant, chez ses grands-parents dans les Ardennes.

Elevé dans une famille de la grande bourgeoisie parisienne – son père est avocat et bâtonnier –, le jeune Célice fait figure de « cancre fini ». Peu de matières retiennent son attention : parmi elles la géographie, dont il couvre ses cahiers de dessins. Après avoir « épuisé de nombreux professeurs », il rejoint en 1946 l’école des Roches, à Maslaq dans les Pyrénées-Atlantiques, où l’institution ? fondée à Verneuil-sur-Avre, dans l’Eure ? s’est repliée pendant la guerre « au milieu d’un parc fabuleux ». Il a 14 ans et se souvient « d’une période extraordinaire ». Son goût pour le dessin n’échappe pas au directeur de l’époque, André Charlier. Musicien et grand amateur de théâtre, celui-ci sera le premier à l’encourager à exprimer son talent à travers la peinture.

Pierre Célice, photo Pierre Guerlain

Son baccalauréat en poche, le jeune homme rêve de faire du cinéma. Il présente l’examen de l’Idhec au début des années 1950, mais est « immédiatement blackboulé, car il fallait des maths et j’étais nul ! ». Il tente également les Beaux-Arts, en architecture, sans plus de succès puisque, là aussi, un bon en maths est exigé. Il n’a alors plus d’autre choix que de se soumettre à la pression familiale… et de s’inscrire en droit ! Dans son malheur, il a la chance d’avoir pour professeur particulier « un type génial, qui ne me faisait apprendre que les sujets importants en les marquant de trois croix rouges. C’est ce qui m’a permis de continuer à peindre, même si je n’imaginais pas en vivre un jour. » Un ami de la famille, qui s’intéresse à son travail, l’introduit auprès du peintre Henri Hayden. Pierre Célice a 20 ans. « Pour moi, c’était comme si on m’avait présenté Braque, que j’adorais… » C’est le début d’une « très grande amitié réciproque ». « J’allais chez lui d’abord trois fois, puis cinq fois par semaine. Ensuite, je partais dans les Ardennes réviser mes “trois croix” de droit chez mes grands-parents, pendant environ deux mois, et rentrais me présenter aux examens. J’ai passé une licence de cette manière et entamé un doctorat. »

Mais à l’issue de cette première année de doctorat, le jeune homme s’essouffle : « Je n’en pouvais plus. » Henri Hayden vient alors à sa rescousse et obtient de ses parents qu’ils lui accordent un an pour faire ses preuves dans le monde de l’art. « C’était déjà pas mal. J’habitais un endroit absolument fabuleux, une chambre de service située au-dessus de l’atelier de Hayden. Je me souviens que je voyais les poulies de l’ascenseur devant la fenêtre ! J’ai peint comme un fou dans cet endroit. » Il se fait aussi de nombreux amis, qu’il retrouve quotidiennement au café Le Select, à Montparnasse. C’est là qu’il fait la connaissance de la galeriste Simone Badinier, laquelle lui offre sa première exposition en 1957. Tout est vendu ; Raymond Cognat lui achète une toile pour le compte du Musée d’art moderne de Paris. « Ce fut pour mes parents la preuve d’une vraie reconnaissance. » Mais c’est également l’époque trouble de la guerre d’Algérie. A 25 ans, Pierre Célice est plus que sursitaire et sa famille « tient » à ce qu’il fasse son devoir. « J’y suis resté 30 mois ; je n’en parle jamais. Je suis rentré en 1960. Dans l’esprit bourgeois de mes parents, j’avais fait une “bonne guerre”, j’avais porté la France. » A son retour, ils lui accordent une nouvelle année de peinture et lui achètent même un atelier, rue de Seine. Sous contrat avec la galerie Badinier, il parvient à vivre de sa peinture, à l’époque encore figurative, centrée sur le sujet car imprégnée de l’influence de Hayden, « très hostile à l’abstrait ».

Photo Pierre Guerlain
Pierre Célice.

Pierre Célice, photo Pierre Guerlain

Mais la ville l’oppresse, la nature lui manque. En 1963, il part s’installer à la Ferté-sous-Jouarre, en Seine-et-Marne. Il y loue une petite maison, non loin de celle de Samuel Beckett avec qui il se lie d’amitié. « Il faut que tu t’acharnes ! », lui répète à l’envi l’écrivain. Plus tard, il rachète une « ruine, qui ne tenait plus que par un câble relié à un énorme chêne ! ». Pendant trois ans, il retape la maison, s’active dans le jardin. Dans son atelier, se lassant de « cette éternelle course au sujet », il s’en tient à la représentation de son environnement immédiat : pinceaux, tubes, pots et ébauches de tableaux. « Cela me permettait d’organiser un tout autre espace dans la toile. Peu à peu, les pinceaux se sont transformés en curieux bâtons colorés qui se répartissaient dans tout l’espace de la toile. » L’abstraction pose ses jalons, mais ne s’impose pas encore.

Ce séjour de plus de quinze ans à la campagne sera propice à moult expériences, l’artiste s’essayant successivement à la lithographie et à la sculpture. Très vite, celle-ci devient monumentale et résolument abstraite. « J’étais tout simplement incapable de faire de la sculpture figurative. » Il n’y aura plus de retour en arrière. Et lorsque qu’en 1978, fatigué par le caractère exclusif et physique de sa sculpture, il reprend le pinceau, il poursuit sur la voie de l’abstraction pour développer dès lors le langage si particulier qui lui restera propre. L’apparition du feutre vient le libérer de la « mollesse » du pinceau et lui offre un « formidable » appui, dans tous les sens du terme.

Mais entre temps, le monde de l’art parisien l’a oublié, les soucis financiers s’accumulent, associés à « un isolement fantastique ». Au début des années 1980, il revient à Paris, les contacts se renouent rapidement. « J’ai eu beaucoup de chance, analyse-t-il. Surtout, j’ai eu une foule d’amis extraordinaires qui m’ont toujours aidé. » C’est à cette période qu’il découvre la photocopieuse, puis le rétroprojecteur, qui lui permettent enfin de jouer avec les dimensions, sans risquer de trahir son « texte premier », et vont bouleverser sa façon de travailler. Le fait de pouvoir projeter ses idées graphiques sur le mur lui donne accès à la « spontanéité » qu’il revendique. Mais précédant le passage à la toile, finalement devenu la partie la plus réduite de son travail, restent de longues heures de réflexion et de dessins préparatoires, annotés et consignés dans ses carnets, de découpages et de collages, de « pourrissement » et de « repentir » ? deux termes qu’il affectionne tout particulièrement ?, d’anéantissement aussi. « Je détruis beaucoup », concède-t-il. Conséquence sans doute de ce sentiment tenace et chronique d’insatisfaction qui l’habite et, par ailleurs, devenu moteur essentiel de ses recherches. « J’ai perdu beaucoup de temps », explique-t-il simplement, alors lorsqu’il perçoit qu’un travail en cours ne mène nulle part, il s’en sépare avec détermination et soulagement. La décision lui appartient, inhérente à cette solitude, « terrible » mais indispensable, qu’il assume pleinement, car « il faut être seul à bord ».

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