Mat Collishaw à Montélimar (2) – Entre deux mondes

Mat Collishaw, photo C. Callebaut

Mat Collishaw se définit comme un «  optimiste du soir et pessimiste du matin  ». A l’occasion de la rétrospective de son travail, présentée actuellement au château des Adhémar, à Montélimar, l’artiste britannique revient avec nous sur son parcours et sa démarche.

ArtsHebdo|Médias. – Quel est le lien entre votre enfance et votre œuvre  ?

Mat Collishaw. – Au fur et à mesure que je vieillis, l’importance de mon enfance est de plus en plus manifeste. Cette période de ma vie a été modelée par le Nouveau et l’Ancien Testament, seules lectures que j’étais autorisé à avoir. Je me sentais isolé de mes camarades, qui avaient, eux, une culture pop acquise au cinéma, au théâtre, à la télévision, autant de choses qui m’étaient interdites. Ce qui était permis, ou toléré, pour les autres, revêtait pour moi la forme du péché. Les images comprenaient en elles le frisson absolu, lié pour l’enfant à l’interdit et au fait de le braver. Mon appréhension du bien et du mal, de la moralité, de ce qui était acceptable ou pas était exacerbée. Cette question du bien et du mal était fondamentale à mes yeux. C’était tellement fort et clair, à cette époque, que je continue d’en chercher des réponses à travers mon travail. J’essaie de trouver ce qui est moral et ce qui ne l’est pas.

D’où vous vient cette recherche constante du sublime au sens premier du terme  ?

Mon père était un photographe amateur. Il avait l’habitude de prendre des clichés de couchers de soleil ou de lieux magnifiques et sublimes, mais selon sa propre vision  : il enlevait ainsi la cheminée nucléaire, ou le pylône électrique, afin de ne se concentrer que sur ce que, lui, considérait comme la beauté de la nature. Moi, je me rendais bien compte que la cheminée ou le pylône étaient là  ; c’est pourquoi, aujourd’hui, je cherche à intégrer dans cette notion du sublime qu’avait mon père la réalité, celle que les hommes ont faite  : à savoir le pylône électrique et la cheminée nucléaire.

Avez-vous l’impression de briser un interdit  ? Ressentez-vous toujours un frisson, une montée d’adrénaline, lorsque vous réalisez une œuvre que d’aucuns qualifieront de subversive  ?

Je continue, comme lorsque j’étais enfant, de me sentir exclu. Dans le monde de l’art, j’ai souvent eu le sentiment de me trouver en périphérie. L’art contemporain est essentiellement géré par des questions intellectuelles, conceptuelles. Moi, j’ai toujours été attiré par des formes artistiques, par des images qui touchent d’abord, et surtout, aux tripes et pas forcément à l’intellectuel. Je suis toujours dans cette sorte de transgression d’un monde à un autre. Avant, je confrontais le monde de mes parents avec le monde réel et aujourd’hui, je vis un peu la même situation entre le monde de l’art et ce qui m’intéresse fondamentalement.

Le château des Adhémar propose actuellement la première rétrospective institutionnelle de votre œuvre en France. Quel regard portez-vous sur votre parcours  ?

J’ai souvent été préoccupé par le fait que mon travail pouvait sembler très vaste. J’aborde des sujets fort différents en employant toutes sortes de techniques. Ce qui me fait plaisir aujourd’hui, c’est la cohérence de l’ensemble et le fait de sentir qu’il y a, au sein de mon travail et de tous les thèmes abordés, un cœur homogène, un rapport logique, du début jusqu’à maintenant. Cela représente une grande source de satisfaction, et d’ouverture pour l’avenir.

Mat Collishaw, courtesy château des Adhémar
Last meal on death row (série), photographies, Mat Collishaw
Comment est-il possible de conserver cette inspiration de l’instant en travaillant avec des outils aussi compliqués  ? Ceux-ci ne mettent-ils pas en danger l’inspiration  ?

La sophistication des technologies que j’utilise me prend en effet beaucoup de temps et d’énergie. Pas seulement en ce qui concerne ce que je suis en train de faire, ou ce que je ferai plus tard, mais également ce que j’ai réalisé dans le passé  : certaines pièces s’abîment et demandent à être remplacées  ; il arrive qu’elles n’existent plus, il faut alors trouver de nouvelles solutions. C’est une des raisons pour lesquelles je me dirige aujourd’hui vers la peinture. Là aussi, le travail est long, il me fait revenir vingt ans en arrière, mais il est moins exigeant en termes de recherches et de techniques à inventer.

Vous allez donc cesser de vous appuyer sur ces outils informatiques et numériques qui caractérisent votre démarche  ?

Non, surtout pas. Je veux continuer à travailler avec les technologies actuelles et leur sophistication, car il s’y trouve l’expression de toute une spiritualité de notre époque, voire une expression du divin. Je me sens appelé à continuer à explorer les nouvelles technologies, si tant est qu’elles représentent une manifestation très importante de la spiritualité humaine.

Vous évoquez souvent le divin pour décrire vos œuvres. Où se situent vos croyances  ?

Je ne crois pas en une présence divine en tant que telle, mais je ne crois pas non plus en son remplacement par la démocratie, le progrès, les Lumières. Je ne souscris pas à cette idée du modernisme qui préconise qu’en l’absence de Dieu, l’humanité serait capable de progresser seule. Regardez ce qui se passe aux Etats-Unis  : il y a quinze ans, on aurait trouvé inacceptable, au nom de cette idée du progrès, qu’un président américain autorise le recours à la torture  ; aujourd’hui, c’est quelque chose qui fait partie d’une routine. Je ne pense pas que cela démontre une quelconque progression. En revanche, je me sens proche de tout ce qui est l’idéal humaniste, de la quête du divin et de ce qui nous dépasse. Cette recherche du dépassement de soi au quotidien induit la présence de quelque chose «  de plus  », et cela me touche profondément. Je ne crois pas qu’on atteindra tous cette forme de progrès. Mais cette idée et ses manifestations m’émeuvent profondément, c’est probablement ce qui m’émeut le plus.

Recherchez-vous le sublime par pessimisme envers l’avenir  ?

Oui, et pourtant, dans mon for intérieur, je suis un optimiste. Je recherche moi-même cette transcendance, cette possibilité d’un humanisme transcendantal. Je reste toutefois un pessimiste au niveau du cerveau. Je suis un optimiste du soir et un pessimiste du matin.Lire aussi notre article Le goût du sublime.

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