Mat Collishaw à Montélimar (1) – Le goût du sublime

 

Tenu éloigné de toute culture populaire dans son enfance, Mat Collishaw n’a de cesse, en tant qu’artiste, d’explorer le monde des images et d’inciter, à travers son œuvre, à s’interroger sur leur message, leur portée et l’utilisation qui en est faite par les médias. Un questionnement au cœur de la rétrospective – la première proposée par une institution française – que lui consacre le château des Adhémar, à Montélimar dans la Drôme.

Enfant, Mat Collishaw observait depuis la fenêtre de sa chambre le mystérieux écran lumineux de ses voisins. La télévision, lui n’y avait pas droit. Né en 1966 à Nottingham, en Grande-Bretagne, il y a été élevé par des parents adeptes de la secte des Christadelphes, chez lesquels seule la lecture de la bible et la contemplation des images du Christ crucifié sont autorisées. Plus tard, engagé dans son cheminement d’artiste, cet univers d’images teintées d’interdit devient son champ d’exploration. Où se situent le bien et le mal, la frontière entre ce qui est moral et ce qui ne l’est pas, l’horreur et le sublime  ? Telles sont les questions auxquelles Mat Collishaw se trouve inlassablement confronté.

De ces interrogations naissent des œuvres dont le sujet peut sembler détestable. Elles n’hésitent pas à mettre en scène, de façon plus ou moins explicite, la violence, la pédophilie ou la zoophilie. Pourtant, il émane de ses photos, vidéos et installations une douceur et une poésie manifestes, qui se substituent à l’agression que l’on peut naturellement ressentir face à ce genre de thématiques. «  Je ne recherche pas la provocation, explique Mat Collishaw, mais une expression du sublime, ce sentiment que l’on éprouve lorsqu’on est devant une chose effroyable, et dont il ressort une beauté qui n’existerait pas si la laideur n’était pas là.  »

Ainsi en est-il de la première œuvre qui le rend célèbre, Bullet hole (Trou de balle), en 1988. Montrée cette même année à l’occasion de Freeze – exposition qui signe la naissance du groupe des Young British Artists –, elle présente sur 12 écrans lumineux la trace qu’une balle a laissée au milieu d’un cuir chevelu. L’image suscite l’interdit, l’effroi et, en même temps, la fascination  : avec Bullet hole, Mat Collishaw pose les jalons d’une démarche qui ne cessera d’explorer les champs artistiques les plus divers et les techniques les plus sophistiquées.

Mat Collishaw, courtesy château des Adhémar
The venal muse (série), Mat Collishaw, 2012
Pour sa première rétrospective institutionnelle française, le château des Adhémar a laissé carte blanche à cet artiste touche-à-tout. Très ému par ce lieu patrimonial surplombant les hauteurs de Montélimar, Mat Collishaw a choisi d’y aborder plus particulièrement les thèmes de la mémoire et de l’histoire. Il rend ainsi hommage aux grands maîtres dont il aime s’inspirer, et avec lesquels il dialogue à travers ses œuvres. Dans Last meal on death row, l’artiste a représenté les derniers repas de condamnés à mort en les peignant telles des natures mortes, à la façon des peintres hollandais. Sur le mur opposé, lui répondent trois émouvantes photographies de femmes de condition modeste, en compagnie de leur enfant, éclairées à la lueur d’une bougie  ; tout simplement magnifique.

Aux photos et montages présents dans cette exposition, qui s’intègre subtilement au lieu chargé d’histoire, viennent s’ajouter plusieurs vidéos remarquables, tant sur le fond que sur la forme. Ainsi, Blind date retrace le voyage que l’artiste a réalisé entre Londres et Madrid, les yeux bandés, afin d’arriver le plus vierge d’images possible devant Les Ménines de Velasquez, tableau dont il s’est inspiré pour beaucoup de ses œuvres. Mais c’est avec Whispering weeds, qui se réfère à La grande touffe d’herbes d’Albrecht Dürer, que Mat Collishaw parvient à subjuguer le visiteur. Sur un écran immense, un bouquet d’herbes se meut au gré d’une brise légère. De loin, c’est frais, printanier, simple et délicieux. On pourrait croire à une caméra placée quelque part dans le but de filmer ce cadre bucolique. Il s’agit en fait du tableau du maître allemand que l’artiste a détouré, point par point, avant de créer une animation évoquant un vent léger caressant la végétation. «  Il y a quelques années, je me suis retrouvé entre la vie et la mort, se souvient Mat Collishaw. Les médecins me pensaient condamné. Et puis, je me suis réveillé, et la première image que j’ai eue en tête était exactement celle-ci  : moi, qui soufflait sur La grande touffe d’herbes de Dürer, comme si je mettais de la vie dans ce tableau. Alors, je l’ai réalisé.  »

Lire aussi l’interview de Mat Collishaw Entre deux mondes. 

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