Joana Vasconcelos – Le quotidien réenchanté

Joana Vasconcelos, photo DMF Lisboa

En accueillant la première rétrospective de l’œuvre de Joana Vasconcelos, le musée Berardo de Lisbonne offre enfin à l’artiste la plus talentueuse de sa génération, et longtemps ignorée dans son pays, la juste reconnaissance d’un travail enchanteur, effervescent et souvent démesuré.

Ses œuvres sont une succession d’explosions de couleurs, de lumière, de variations expérimentales sur des matériaux insolites, de jeux subtils de langage et de mises en scène audacieuses. Elles sollicitent attention, concentration, exigent du temps, de l’espace, et n’épargnent aucun sens. Car l’univers de Joana Vasconcelos est un savant mélange de tradition et de modernité, d’inventivité et d’histoire, de symbolique et de concret, de références culturelles et d’avant-gardisme.

Née à Paris en 1971, ses véritables origines prennent source au Portugal. C’est là-bas qu’elle grandit après que ses parents décident de mettre fin à leur exil, au lendemain de la révolution des Œillets et de la chute du régime d’Antonio Salazar en 1974. Elle étudie le dessin, le design, la joaillerie, travaille très jeune pour des stylistes et designers de mode, et expose dans le cadre d’événements collectifs. A 23 ans, elle vend sa première pièce ; c’est le début de quinze années d’un parcours effronté, dynamique et pour le moins brillant, puisqu’elle est aujourd’hui considérée comme la chef de file des artistes portugais.

Posé sur les bords du Tage, à Lisbonne, son atelier est un large espace, idéal et nécessaire à l’élaboration de ses œuvres souvent de format pour le moins imposant. Ce qui ne facilita d’ailleurs pas ses débuts car nombre de galeries restèrent frileuses face à des pièces si « grandes », « coûteuses », et « difficiles à transporter ». Jamais pourtant elle n’imagina se plier « aux injonctions de qui que ce soit ». Elle poursuit donc son bonhomme de chemin jusqu’au tournant de 2005, lorsque sa participation remarquée à la Biennale de Venise donne à son œuvre une véritable envergure internationale. Cinq années plus tard, le musée Berardo de Lisbonne lui consacre une vaste exposition, première rétrospective qui, par la diversité et le nombre des œuvres exposées – une quarantaine –, sujets et techniques abordés, offre une réelle perspective sur l’ensemble de sa démarche. L’événement pourrait faire figure de consécration, mais Joana Vasconcelos préfère y voir « avant tout la possibilité d’être jugée à partir d’un corps significatif de mon travail et pas seulement à partir d’un noyau spécifique  ».

Photo Jorge Nogueira

Joana Vasconcelos, photo Agusti Torres courtesy Es Baluard, Palma

Artiste engagée dans son époque, elle livre son interprétation, évidemment féminine sans pour autant être forcément féministe, de notre monde contemporain à travers une lecture particulière des mentalités, mythologies et iconographies de notre société hyperconsommatrice. S’appuyant sur l’imagerie kitsch et traditionnelle de son pays ou d’autres contrées, mais s’inspirant aussi de l’héritage de ses aînés – qui s’étend du bestiaire en céramique de Bordalo Pineiro (1) au Nouveau Réalisme en passant par les objets « ready-made » de Marcel Duchamp –, Joana Vasconcelos concrétise ses réflexions et idées en puisant allègrement dans la simplicité du quotidien, de ses objets usuels souvent issus de l’environnement domestique. Ustensiles de cuisine, couverts en plastique, napperons au crochet, bouteilles et tampons hygiéniques, pour ne citer que quelques exemples ayant marqué les esprits, sont dépossédés de leur fonction première, affranchis de leur banalité pour être élevés au rang de l’esthétisme, retrouver une fonctionnalité neuve et une pertinence inédite. Elle les extrait de leur contexte pour mieux les décortiquer, les déconstruire et les transposer dans son univers imaginaire et intellectuel, au gré d’un jeu subtil développé autour du langage.

Cherchant à dépasser les particularismes nationaux, féminins, masculins ou relevant de la classe sociale, Joana Vasconcelos questionne avec humour, parfois ironie, l’identité et l’universalité inhérente aux contradictions relevées dans nos sociétés contemporaines. De l’allusion à la condition de la femme à un commentaire sociopolitique, en passant par l’évocation de l’alcoolisme ou de notre rapport à l’environnement, rien n’échappe à l’acuité de son regard, à son esprit sensible et incisif. « Je travaille avant tout sur la contradiction des lieux (…), précise-t-elle, et sur les idées, afin de les confronter avec des personnes les partageant. (…) L’échange entre les gens, les idées et les lieux est nécessaire. »

« Une œuvre est incomplète sans le spectateur »

A l’image de la multitude de sujets abordés, une grande variété de médias couvre son champ d’expression. Ainsi, alors qu’elle travaille essentiellement la sculpture et l’installation, l’artiste engage régulièrement le dialogue à travers la vidéo, la photo et la performance, et porte depuis ses débuts une attention particulière au design et à l’architecture. Quel que soit le thème suggéré, son objectif reste « de faire réfléchir. Et la réflexion n’a ni couleur, ni race, ni identité, ni âge, ni sexe, mais elle est capable d’évoluer et de faire évoluer ». Ses œuvres, si elles touchent à l’intimité de l’inconscient collectif, se suffisent rarement à elles-mêmes : l’espace qui les accueille et l’auditoire sont indispensables à leur appréhension et interprétation. Elles exigent une véritable mise en scène, un ancrage dans la tragi-comédie, une relation forte avec le public. « Tout mon travail demande un certain degré d’implication, il demande la présence de l’autre pour pouvoir exister. Une œuvre est incomplète sans le spectateur. » De chacune émanent plusieurs formes de stimulation sensorielle : il y a le regard initial, la première écoute, puis vient l’approche, le mouvement, la circulation alentour naturellement induite. L’artiste joue sur nos sens et avec les mots. Même le titre a son rôle à tenir dans l’appréhension de ses travaux car il ouvre une nouvelle porte, livre un indice inédit de compréhension.

Ludiques et colorées, ses sculptures et installations sont constituées d’ingénieux assemblages doués d’un étonnant pouvoir visuel, voire sonore ; elles sont en grande partie le fruit des multiples talents que la jeune femme a su associer au sien. «  Les personnes avec lesquelles je travaille et qui font partie de l’équipe de l’atelier sont fondamentales pour l’œuvre. Les différentes compétences et expériences que chacun représente sont une plus-value », souligne-t-elle. Soutenue par ce précieux entourage, Joana Vasconcelos œuvre sans relâche à de nombreux projets. Parmi eux, et alors que l’exposition de Lisbonne battra encore son plein, la participation, au mois de mai, à l’exposition collective et inaugurale du Centre Pompidou de Metz.

(1)  Artiste et caricaturiste portugais du XIXe siècle.

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