Fondation Pierre Gianadda en Suisse – Sam Szafran, l’irréductible

Sam Szafran, photo Patrice Schmidt

La Fondation Pierre Gianadda à Martigny, en Suisse, accueille jusqu’à la mi-juin les fantastiques déploiements de feuilles de philodendrons et les saisissants escaliers du peintre français. Celui, qui toujours pratiqua le pastel, livre son parcours artistique de 1958 à nos jours. Rétrospective d’une œuvre irremplaçable.

Sam Szafran est exposé à la Fondation Pierre Gianadda à Martigny, en Suisse, jusqu’au 16 juin. C’est la deuxième exposition que Léonard Gianadda consacre à son artiste de prédilection. La première avait eu lieu en 1999  ; Jean Clair en avait été le commissaire. C’est aujourd’hui Daniel Marchesseau qui a pensé la présentation. Il est annoncé comme un ami de l’artiste au-delà de ses compétences en tant que conservateur du patrimoine et historien d’art. C’est la troisième rétrospective importante consacrant l’artiste français d’origine polonaise, né à Paris en 1934, en vingt ans, depuis celle de la Fondation Maeght en 1999. Léonard Gianadda a rappelé, le soir de l’inauguration, que cette exposition résultait d’une aventure humaine que les liens d’amitiés liant les protagonistes justifient depuis 1994, date d’une première rencontre.

La rétrospective présente des œuvres réalisées entre 1958 et 2012, provenant essentiellement de la collection de l’épouse de l’artiste et du Centre Pompidou. Les premières peintures à l’huile, les pastels initiaux (des choux, notamment) du début des années 1960, la série des intérieurs de l’imprimerie Bellini et les ateliers réalisés dans les années 1970 constituent un premier ensemble. Les célèbres escaliers du début des années 1980, inspirés par le 54, rue de Seine, succèdent enfin à ceux de l’imprimerie ainsi que les philodendrons et les développements récents, qui voient un basculement du sujet de l’intérieur vers l’extérieur. Une série de dessins est présentée en aparté, ainsi qu’un échantillon de la collection de photographies qu’Henri Cartier-Bresson, l’ami très cher, avait tirées, signées et offertes au peintre. Il ne dira qu’un mot dans le cadre de l’inauguration, rappelant le nom de ses amis disparus dont il se sent «  orphelin  ».

Un caractère intraitable

L’exposition annoncée, les plumes s’agitent. Dans le petit monde de l’art parisien, tout le monde est au courant, comme un secret réjouissant qu’on se partage de bouche à oreille. L’enchantement s’énonce  : une rétrospective Szafran à la Fondation Gianadda. Sam Szafran est un nom que l’on prononce comme s’il évoquait à lui seul tout un monde, interdit. Jean Clair insiste d’ailleurs dans son discours, le soir du vernissage, sur le désamour dont l’œuvre est l’objet dans le tissu des institutions françaises. Est-ce aussi dû au caractère intraitable du peintre, installé à Malakoff, que la légende demeure  ? Il ne cesse de dire «  Je me fous d’exposer  » depuis de nombreuses années. Alain Veinstein inaugure sur ce point ses entretiens avec Sam Szafran, récemment publiés, et rappelle qu’il est « irréductible  ». L’artiste est souvent avare en sympathie. Le contenu du recueil est toutefois remarquable(1) à bien des égards. Sam Szafran s’y livre enfin avec générosité et précision. Le peintre a depuis longtemps choisi «  son ghetto  », comme il le dit à Christian Noorbergen(2) et comme si, parce qu’on ne veut pas de lui, à force, lui-même ne veut plus de personne ou presque.

(1) Sam Szafran, Entretiens avec Alain Veinstein, Flammarion, 2013.

(2) Critique d’art pour la revue Artension, Entretien avec Sam Szafran, mars-avril 2013.

Sam Szafran
Escalier avec Philippe Roman, aquarelle sur soie (230 x 237 cm), Sam Szafran, 2005
Il est pourtant adoré, le soir même du vernissage, dans les discours, les superlatifs ne manquent pas. Une vingtaine de journalistes français sont présents. Le matin même Zao Wou Ki était venu saluer son ami. Comme pour Jean Rustin, Bernard Dufour, Leonardo Cremonini, Paul Rebeyrolle et Dado, la reconnaissance passe initialement par un réseau privé de valorisation, où le nom de Claude Bernard s’inscrit une nouvelle fois, et pour cause, Sam Szafran y est exposé dès le début des années 1970.

L’œuvre de Sam Szafran, autodidacte formé à l’académie de la Grande Chaumière (à partir de 1953), est sans aucun doute l’une des expressions les plus singulières et marginales de notre époque, si l’on observe le «  visage  » de la peinture figurative française de la seconde moitié du xxe siècle.

Il avoue  : «  C’est la poésie qui m’intéresse. La poésie et la métaphore. » Il déclare sublimer. Sublimer la tragédie car Sam Szafran, c’est toujours toute une histoire. Originelle et grave, aux accents profondément dramatique, liée à l’enfer et l’horreur de la déportation, de l’occupation, de la judéité, des voyages de l’après-guerre, d’un oncle tyrannique qui le suspend dans le vide d’une cage d’escalier, ceci expliquant probablement cela. C’est aussi la drogue et l’alcool, le vagabondage ou la bohème contemporaine  ; enfin, son enfant, Sébastien, né lourdement handicapé, qu’il adore et dont il parle avec une affection infinie.

Ce qui constitue une histoire humaine – a priori scarifiée par le destin – est ainsi rappelé à plusieurs reprises le soir du vernissage. La peinture a-t-elle vertu expiatoire ou représente-t-elle le salut ? Peu importe. L’œuvre seule apporte à l’histoire de l’art français sa voix  ; elle est unique et irremplaçable.

Sam Szafran c’est d’abord l’histoire d’une technique réhabilitée, qui était, dans les années 1960, passée de mode  : celle du pastel, qu’il pratique avec une rare virtuosité et qu’il couchera sur papier de soie à partir des années 1990. Sa collection de bâtons colorés, provenant de la manufacture Roché, apparaît inlassablement dans l’œuvre et semble une muse plus importante qu’il n’y semble de prime abord. Dans le langage d’Edgar Degas et de Pierre-Auguste Renoir, Sam Szafran va donc naviguer entre le sec et le mouillé, comme il le rappelle souvent, c’est-à-dire entre le pastel et l’aquarelle, tandis que Leonardo Cremonini évoquait le dur et le tendre, Jean Rustin oscillait entre le beau et le laid. Débute ainsi une exploration du visible qui, à travers l’observation de sujets triviaux, ne cessera de célébrer la couleur, le dessin, la ligne et sa mise en espace.

Deux motifs, objets de va-et-vient, vont se soumettre à toutes sortes de variations dans l’œuvre de Sam Szafran  : l’escalier et la feuille de philodendron, qui «  est venue comme ça  », presque par hasard. Mais faut-il obligatoirement se justifier  ? Après tout, Paul Cézanne avait choisi la pomme. Et l’époque favorise ce phénomène. Les années 1960 voient arriver ceux que l’on a déjà nommés les Rénovateurs de la figuration française qui, à partir du corps et d’un sujet a priori neutre dont on ne dérogera pas, restaurent, après la traversée des ténèbres, l’humain.

Sam Szafran, photo Jean-Louis Losi
Feuillage avec Lilette et boîte de pastel@(117 x 78 cm), Sam Szafran, 1985
Sam Szafran, courtesy Centre Pompidou, MNAM-CCI, RMN-Grand Palais
Sans titre, Sam Szafran, 1981
Sam Szafran livre, quant à lui, une œuvre de vertige que Daniel Marchessau qualifie parfois d’«  hallucinatoire  », une œuvre bicéphale où cohabitent le vide et son contraire, la saturation. L’apparence suprématiste et constructiviste, où triomphent la mise en espace et l’architecture intérieure octroyées par le motif de l’escalier  ; puis une dimension décorative japonisante, dont l’épouse Lilette – souvent représentée en kimono – est la gardienne, à travers le déploiement fantastique de feuilles de philodendrons proliférant sans cesse. D’un côté, le vide des cages d’escalier, de l’autre, le foisonnement, la luxuriante forêt de feuillages derrière lesquels perce la lumière. D’un côté encore, l’anonymat des figures de passage, de l’autre, le visage creusé de Lilette. Deux registres  : la solitude et l’angoisse, la chaleur et la lumière.

L’œuvre de Sam Szafran nous rappelle, par ailleurs, toute l’histoire de l’art depuis la fin du XIXe siècle et, notamment, les avant-gardes depuis le post-impressionnisme  ; on se souvient de Serge Férat, de Léopold Survage, des apports russes dans le domaine de la spatialité et de l’ascension spirituelle picturalement traduite. Mais Sam Szafran ne romance pas. Il réserve autant de part à l’ombre qu’à la lumière, au sens propre comme au sens figuré. La lumière effectue dans son œuvre toutes sortes de détours en ricochets. La façon dont se déroule la structure de l’escalier rythme la manière dont elle se déploie, en faisceaux de couleurs, simultanément à des zones d’ombres ou de reflets, parfois peuplées de figures fantomatiques.

L’œuvre de Sam Szafran porte en elle l’impression d’un moment de bascule imminent, de bord de gouffre où l’on se situe et dont on ne connaît finalement pas l’issue. Cette percée fabuleuse mais angoissante, précédant la perte de tout contrôle et la chute dans l’abîme, à l’écho de Satan dans l’œuvre tardive de Victor Hugo, est une problématique unique dans la peinture figurative française de la seconde moitié du XXe siècle.

L’amour du désordre

Sam Szafran s’installe à Malakoff en 1974. Les compositions récentes s’organisent en dépliants, panoramas réduits des villes de Paris et de Malakoff, qui s’organisent sur un même champ, comme si la feuille n’avait pas suffisamment d’espace pour la mémoire, mais aussi comme espace vierge où la rencontre du paysage et de l’escalier est désormais possible.

Des études du motif de l’escalier – que seul, ou presque, Marcel Duchamp avait traité en 1912 – sont exposées  : elles semblent battre une mesure à la manière de Paul Klee, comme des notes de musiques inscrites sur une portée et formant une partition. Car l’œuvre de Sam Szafran se fait parfois musicale, autrement et plus généralement dévouée au silence.

Toute la dimension décorative, notamment des philodendrons et des carrelages, coquetterie masquant le drame qui peut être joué sur cette scène improvisée qu’est l’escalier, est à mettre en relation avec l’art de la tapisserie pratiquée par Lilette. Jean Clair voit dans les grands formats sur le thème végétal le déploiement du cosmos, dans son acception étymologique. Sam Szafran rappelle qu’il aime le bordel, le chaos, le désordre. Un désordre au sein duquel, toutefois, l’ordonnancement naturel de toute chose finit par prévaloir. Ce «  bordel  » initial n’est qu’un leurre. Une apparence qu’il a savamment et magnifiquement apprivoisée.

Sam Szafran, photo Jean-Louis Losi
Lilette enceinte, fusain (73 x 53 cm), Sam Szafran, 1965

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