Art Up ! à Lille – Encore de l’audace, toujours de l’audace !

Photo S. Deman

Un nouveau nom, un engagement réaffirmé à l’égard de la création émergente, mais aussi de multiples propositions inédites faites à un large public, telles sont quelques-unes des spécificités d’Art Up !. La septième édition de la foire d’art contemporain de Lille ouvrira ses portes ce jeudi 13 février. Quelque 104 galeries et éditeurs y sont attendus, venus de toute la France, mais aussi de Belgique, d’Espagne, des Etats-Unis, d’Italie, du Japon, des Pays-Bas, de Pologne et du Royaume-Uni. Dynamique et ambitieuse, la manifestation revendique avant tout son caractère accessible et convivial. Voici quelques temps forts d’une programmation 2014 dense et éclectique.

Claire Fanjul, courtesy Mazel Galerie
The milkmaid, Claire Fanjul, 2013.

« L’un des fondamentaux de la foire est de mettre en valeur à la fois les jeunes galeries et les jeunes artistes », insiste Didier Vesse, son directeur. C’est dans cet esprit qu’a été imaginé un nouveau rendez-vous destiné à devenir récurrent : Révélation by Art Up !. « On a proposé aux galeries participantes de mettre en valeur un artiste de leur choix, de moins de 40 ans, dans un espace commun de 100 m2. Sur la quarantaine de dossiers reçus, onze(1) – dont un duo – ont été sélectionnés dans un souci de diversité en termes d’expression artistique. » Peinture, dessin, sculpture, photographie et installation sont ici représentés. Pour ces plasticiens, « c’est l’assurance que leur travail sera vu par un grand nombre d’amateurs éclairés, relève Michel Poitevin, collectionneur et membre du comité artistique responsable de la sélection. Pour les acheteurs potentiels, c’est la possibilité de découvrir une création effervescente et prometteuse d’un bel avenir. » L’occasion de plonger, pêle-mêle, dans l’univers fantastique et généreux de la dessinatrice Claire Fanjul, de savourer l’humour des détournements du langage et du réel opérés par la plasticienne Mayura Torii, de revisiter la pratique de l’origami à travers les installations multicolores de Mademoiselle Maurice, ou encore d’expérimenter au côté de Damien Gard des facettes insoupçonnées de la photographie.

Mademoiselle Maurice, courtesy galerie Jean Gondouin
Spectre, Mademoiselle Maurice.

La jeune création est également à l’honneur dans le cadre du projet d’exposition collective confiée au Yia(2) – Young International Artists –, organisateur de la Yia Art Fair à Paris depuis 2011 et déjà présent, mais sous une autre forme, sur la foire lilloise l’année dernière. Stéphanie Darmon, directrice associée du Yia, et Laure Jaumouillé, historienne de l’art et critique, ont assuré ensemble le commissariat de la proposition, qu’elles présentent comme « une bulle de liberté, un espace uniquement dédié aux artistes, émancipé du rapport marchand et ouvert aux jeux du discours et de l’esprit ». « Nous pensons que les amateurs d’art et les collectionneurs qui fréquentent les foires ont besoin de ce type de moments privilégiés – il y a dans la notion d’exposition l’idée de délectation, de contemplation et d’ouverture de l’esprit. (…) Il s’agit bien sûr de les inviter à s’interroger davantage sur ce qui les touchent dans l’art contemporain, sur ce qui les poussent à acheter une œuvre d’art », précisent-elles. (Im)Pertinence est l’intitulé, qui joue sciemment sur les mots, de l’événement. « Or, c’est très exactement la notion de “jeu” que nous souhaitons mettre en valeur. Les artistes sont ceux qui, dans la société contemporaine, sont capables de dire des choses très sérieuses au détour d’un trait d’esprit, d’un clin d’œil, d’un objet ou d’une image subversive. » L’exposition(3) montée par Stéphanie Darmon et Laure Jaumouillé « oscille en permanence entre des œuvres qui se singularisent par la profondeur de leur discours, leur “pertinence” et d’autres qui entretiennent une forme d’insolence, notamment vis-à-vis de l’histoire de l’art ou de l’état de notre société occidentale, occupant le registre de l’“impertinence”. Le plus important est cependant la réunion de ces deux termes, car c’est ce qu’il manque au milieu de l’art contemporain établi. » Le visiteur pourra ainsi appréhender, entre autres, le « regard acéré et burlesque » porté sur le monde par les None Futbol Club, le travail de recherche « très érudit sur le mystère de la représentation et la déclinaison de formes géométriques » de Raphaël Denis, ou encore la réflexion menée par Morgane Denzler, par le biais de la photographie de paysage, sur « notre relation à la démultiplication des images » et « notre impuissance à résoudre l’énigme de la représentation, malgré tous les moyens technologiques dont nous disposons pour fabriquer et reproduire les images ».

 

Le virage Art Up !

Art Up !Pour sa septième édition, la foire d’art contemporain de Lille change de nom et devient Art Up !, une dénomination « plus internationale, plus jeune, qui donne un esprit de montée en puissance –d’ailleurs, le logo lui-même marque cette volonté d’ascension – », note le directeur de la manifestation Didier Vesse. « Côté visuel, il nous importait d’insister sur la dimension humaine, selon moi au cœur d’un événement de ce type, poursuit-il. La jeune femme choisie pour les visuels de communication évoque ainsi l’assistante d’une galerie qui présenterait la foire. » Et de souligner l’importance d’« éviter la prétention suffisante, être dans l’actualité, aimer l’autre, mettre en scène, combattre les préjugés, architecturer, écouter, rassembler pour construire Art Up ! grâce à des équipes talentueuses et passionnées ». Ces lignes empruntées à son éditorial placé en préambule du catalogue résumant à elles seules « ce que j’ai envie de faire de la foire et comment on la fabrique. »

Mappemonde, Jean Denant.
Mappemonde, Jean Denant.

Un troisième rendez-vous atypique et inédit est proposé par Art Up ! à travers l’invitation faite au musée Paul Valéry de Sète de venir présenter 4 à 4, premier épisode – qui doit se tenir dans la cité héraultaise du 28 février au 11 mai – d’une manifestation biennale qui réunira chaque fois quatre artistes internationaux pour une conversation singulière sur l’identité et l’état du monde. Le Sétois Jean Denant, le Lillois Dominic Grisor, l’Espagnol Curro González et le Chinois Liu Zhengyong sont les invités de cette édition initiale, placée sous le signe de la figuration. Tandis que le premier interroge notamment le processus de réalisation de l’œuvre en dessinant les cinq continents à même les murs à coups de marteau, le deuxième joue inlassablement avec la perception du regardeur auquel il livre des images a priori immédiatement compréhensibles, et pourtant toujours porteuses de sens multiples. Pleine d’humour et jouant souvent sur l’absurde, la peinture de Curro González traduit une vision sans concessions de l’histoire des hommes comme de la société contemporaine. Enfin, des portraits de Liu Zhengyong émanent des personnalités et états d’âme, intimes et complexes, mis en exergue avec force couleurs et lumière.

Pour la cinquième année consécutive, un large espace sera dédié aux techniques d’impression d’art, représentées par des éditeurs et des structures culturelles offrant au public, dans le cadre de la Print Art Fair, de participer à divers ateliers. Notons par ailleurs – « Et c’est un autre des fondamentaux de la foire », rappelle Didier Vesse –, la présence de nombreuses institutions culturelles régionales. Parmi elles, la Maison de la photographie présente l’installation Anomalies, mêlant photo et vidéo, fruit d’une collaboration entre Pascal Ito et Nicotepo. Le Fresnoy, Studio national des arts contemporains, fera quant à lui découvrir le travail du Nordiste Renaud Duval. Le stand de La Sécu sera pour sa part tout entier dévolu à l’Art urbain, du nom de l’exposition proposée actuellement par le lieu et mettant en avant une quarantaine d’œuvres issues de la collection Nicolas Laugero Lasserre. L’an dernier, 26 000 visiteurs ont arpenté les allées de la foire d’art contemporain de Lille. Et si « rien n’est joué d’avance », comme le souligne Didier Vesse, chaque année fixant « de nouvelles exigences », l’édition 2014 promet en tout cas de satisfaire les goûts et curiosités les plus variés !

(1) Sont réunis les travaux de Juliette Clovis, Damien Gard, Claire Fanjul, Laure & Sarah, Aurélien Maillard, Jonatan Maldonado, Mademoiselle Maurice, Eliane Monnin, Aurélie Poinat, Pauline Tonglet et Mayura Torii.
(2) Le Yia a été créé en 2010 par Romain Tichit.
(3) L’exposition (Im)Pertinence présente les travaux de Guillaume Abdi, Matthieu Clainchard, Raphaël Denis, Morgane Denzler, Nils Guadagnin, Kleber Matheus, Vincent Mauger, Nicolas Milhé, None Futbol Club et Cyril Verde.

Focus sur Bernard Pras

Bernard Pras, courtesy galerie Jos Depypere
Gainsbourg, Inventaire, Bernard Pras.

Vieux jouets, outils, petit mobilier, ustensiles de cuisine, vêtements usagers, instruments de musique délabrés, animaux empaillés… La palette d’objets utilisés comme autant de « touches de couleurs » par Bernard Pras est infinie. « Chez moi, il y en a partout ! C’est ce que j’appelle mon fond de sauce », confie-t-il. Depuis le milieu des années 1990, il réalise des installations littéralement faites de bric et de broc et qui, observées depuis un angle précis, dessinent les traits d’une personnalité ou revisitent des œuvres appartenant à l’histoire de l’art avec une précision étonnante. Des anamorphoses en trois dimensions où chaque pièce semble trouver sa place « un peu comme par magie ». « Il y a beaucoup d’inconscient dans mes choix, précise l’artiste. Pour citer un exemple, un ami m’a apporté un jour une boîte entière de touches de piano. Sur le coup, ne sachant pas bien à quoi elles pourraient me servir, je les ai mises de côté. Mais, plus tard, lorsque j’ai commencé à réfléchir au projet sur Serge Gainsbourg, elles sont apparues comme une évidence ! » Son inspiration, Bernard Pras la puise dans l’imagerie et la mémoire collectives. « Au départ, j’ai voulu m’intéresser à des sujets, des icônes – comme le Che ou Marilyn – aussi usés que les objets accumulés. Peu à peu, je me suis rendu compte que ma façon de travailler me permettait de les réinventer, à tel point que cela me donne une très grande liberté. Mais celle-ci peut être à double tranchant, car elle autorise à faire n’importe quoi, ce qui est vaste… Je m’impose donc des contraintes, comme, parfois, de devoir trouver un lien entre un univers d’objets et un sujet. Cependant, lorsqu’on crée des règles, il est nécessaire de savoir les enfreindre pour pouvoir se renouveler et avancer. » A l’occasion d’Art Up !, l’artiste originaire de Charente – installé à Montreuil, en banlieue parisienne –, bénéficie d’un éclairage exceptionnel, à la fois sur le stand de la galerie belge Jos Depypere, qui lui consacre un solo show, et dans un espace dédié qui accueille notamment l’Inventaire, inédit, consacré à Serge Gainsbourg, ainsi que celui sur Dalí, remonté ici pour la première fois depuis 2004.

Débats ouverts

Trois conférences viennent cette année ponctuer les quatre jours que dure Art Up !. La première, programmée jeudi 14 février à 14 h et lors de laquelle interviendront les enseignants-chercheurs Dominique Sagot-Duvauroux et Nathalie Moureau, s’articulera autour du rôle joué par les collectionneurs dans la vie artistique, auprès des institutions comme sur le marché de l’art. Samedi 15 février à 15 h 30, le critique et historien de l’art Jean-Luc Chalumeau s’exprimera sur le thème « L’art contemporain a déjà une histoire ! », tandis que l’écologie sera au menu d’une troisième rencontre prévue dimanche 16 février à 15 h 30 également. Le plasticien Claude Mollard et l’architecte Nicolas Normier y évoqueront notamment leur projet intitulé Le Réseau des Arbres de la Terre, qui prévoit l’installation à travers le monde de huit « vigies de la terre », à la fois monument et projet de territoire.

Contact
Crédits photos