Hommage à Antoni Tàpies – La croix et la matière

Il était l’inventeur d’une nouvelle forme de langage, le créateur d’un rapport inédit noué entre le peintre et la matière. Antoni Tàpies s’est éteint à l’âge de 88 ans, ce lundi 6 février dans sa ville de Barcelone. Figure majeure de l’art contemporain européen, le maître catalan en étudia de près les grands mouvements, sans jamais s’y laisser affilier, restant libre de suivre le cours d’une démarche essentiellement abstraite et soutenue par un profond humanisme. Retour sur le parcours d’un autodidacte passionné, auteur d’une œuvre complexe et prolifique qui a participé à abolir les frontières entre les disciplines.

«  Pour moi, l’art est un mécanisme, un système qui permet de changer le regard du spectateur et de le rapprocher de ces états dits de contemplation de la réalité profonde, expliquait Antoni Tàpies dans un entretien au Courrier de l’Unesco en 1994. L’artiste est comme le mystique : chacun a ses pratiques, mais leur finalité commune est de mener à l’illumination intérieure qui permettra de percevoir cette réalité.  » Celle-ci ne se situe pas en un «  ailleurs inaccessible  », aimait-il préciser, mais est étroitement liée aux choses de la vie courante, perceptible dans le cadre «  d’une immersion profonde dans ce qui nous entoure  ». D’où, sans doute, la place essentielle accordée dans son travail aux objets les plus insignifiants – bout de ficelle, pantalon, botte, lit (etc.) – comme aux matériaux les plus modestes – terre, sable, poudre de marbre, fil de fer, paille (etc.) –, autant de témoins du quotidien qui viendront enrichir son langage pictural. «  Chaque matériau communique à sa façon, est porteur d’une charge expressive, il faut le laisser parler  », confiait-il, toujours en 1994, sur la chaîne de télévision Antenne 2.

Né en décembre 1923 à Barcelone, Antoni Tàpies grandit au sein d’une famille bourgeoise, cultivée – son grand-père maternel est éditeur et libraire, son père avocat – et engagée dans une vie sociale foisonnante. Très tôt, l’enfant montre pour le dessin un intérêt soutenu, lequel, s’il est respecté par son entourage, n’est pas encouragé plus que cela, Josep Tàpies nourrissant pour son fils d’autres ambitions : celles de prendre un jour sa suite au cabinet.

Il n’a que 12 ans lorsqu’éclate la guerre civile espagnole ; s’ensuivent trois années de violences et d’atrocités qui laisseront place, en 1939 – et donc à la veille d’un autre conflit, d’envergure internationale celui-là –, à la dictature de Franco dont il deviendra un fervent opposant. Intensément marqué par l’histoire de son pays, Antoni Tàpies fait partie de ces artistes d’après-guerre, meurtris par la Shoah et la bombe atomique, mus par un irrépressible besoin d’extérioriser la douleur, collective ou intime, et l’incompréhension qui sont les leurs.

En 1942, le jeune homme est victime d’une grave lésion pulmonaire. Envoyé au sanatorium, il peuple ses longs mois de convalescence de lectures assidues – notamment philosophiques –, de musique et, surtout, de dessin et de peinture. Il réalise de nombreux autoportraits : «  Je n’avais pas beaucoup de modèles et le plus simple était de me peindre moi-même ! » Mûrie durant cette période de repos forcé, sa passion pour les livres – il deviendra collectionneur et collaborera avec de nombreux poètes et écrivains – et la musique ne faiblira jamais. Une fois rétabli, et se pliant aux espoirs paternels, il s’engage dans des études de droit. Il a 20 ans, est plein de bonne volonté, mais n’en poursuit pas moins en parallèle son exploration picturale.

Antoni Tàpies, photo Gasull Fotografia (2010), courtesy Fondation Antoni Tàpies, Barcelone
Armari (Armoire), Object-tapestry, Antoni Tàpies, 1973
Antoni Tàpies, photo Lluís Bover publiée sous licence Creative Commons (CC BY-NC-SA), courtesy Fondation Antoni Tàpies
El pa a la barca (Le pain dans le bateau), lithos et collages, livre d’artiste (poèmes de Joan Brossa), Antoni Tàpies, 1963
Dès 1946, il réalise ses premiers collages à partir de journaux, de ficelles, de papier et d’aluminium, prémices d’un dialogue avec la matière qu’il va développer tout au long de sa carrière. «  Il y a dans les objets les plus humbles une profonde sagesse. D’ailleurs, les japonais disent bien qu’un grain de poussière contient tout l’univers.  »

 L’année 1948 le voit abandonner ses études de droit, poursuivies jusqu’en cinquième année avant de se consacrer pleinement à ses premières amours : le dessin et la peinture. Dans la foulée, il participe à la création du mouvement Dau al Set (en catalan : le dé sur le sept) et de la revue éponyme, qui, apparentés au dadaïsme, prônent la lutte contre l’inertie intellectuelle qui caractérise l’Espagne d’alors. A la même époque, il fait la connaissance de Joan Miró, dont l’influence le mènera un temps sur la voie du surréalisme. Cette rencontre marque surtout le début d’une longue amitié. Deux ans plus tard, une bourse accordée par l’Institut français de Barcelone lui permet de financer un premier séjour à Paris. «  Une chance extraordinaire  », qui lui donne l’occasion de croiser Braque, Dubuffet, ou encore Picasso.

Le double jeu de la matière

Entretemps, l’artiste poursuit ses recherches, commence à mêler à la couleur et à l’huile du sable, du plâtre. Bientôt viennent s’ajouter la poudre d’argile, de marbre, le fil de fer, la paille, la corde ou le chiffon. «  Les matériaux sont expressifs : une feuille d’or ne vous fera pas du tout le même effet qu’un bout de carton déchiré. Ces matériaux ordinaires, qui avaient été ignorés, correspondaient tout à fait à ce que je cherchais : ils se prêtaient au double jeu de provoquer le spectateur et de le faire réfléchir.  » Les graffitis, les formes géométriques et les signes font leur apparition. L’artiste peint, colle, griffe, déforme. Noirs, blancs et ocres dominent. Les motifs se font récurrents. La croix est un de ceux qui l’accompagnent depuis ses débuts : «  C’était tout de suite après la guerre civile et dans les premiers temps de la Seconde Guerre mondiale. A l’époque, on ne voyait autour de nous que des cimetières, les croix étaient très présentes.  » Plus tard, le signe portera d’autres références, il deviendra par ailleurs le T de sa signature, mais aussi celui du prénom de son épouse, Teresa.

Ses réflexions esthétiques et son travail trouvent très vite écho, en Europe comme aux Etats-Unis, où il expose à New York, Chicago, Pittsburgh. Invité une première fois à la Biennale de Venise dès 1952, il en reviendra récompensé par un Lion d’or, 40 ans plus tard. Antoni Tàpies traverse les grands mouvements de la seconde partie du XXe siècle à la manière d’un témoin attentif, puisant ça et là des sujets d’inspiration et nouant des dialogues privilégiés avec l’Arte Povera, l’expressionnisme abstrait ou le géométrisme, tout en évitant soigneusement d’en endosser l’étiquette. Chez lui, peinture et sculpture forment un tout. «  Je travaille comme un poète : je m’exprime à travers ma sensibilité générale, sans trop réfléchir  », dit-il simplement.

Antoni Tàpies, photo Gasull Fotografia (2010), courtesy Fondation Antoni Tàpies, Barcelone
Capsa de cordills (Boîte à ficelles), technique mixte sur carton, Antoni Tàpies, 1946
Antoni Tàpies courtesy galerie Lelong
Principiel, technique mixte sur toile (250 x 300 cm), Antoni Tàpies, 1989
Si son travail s’est souvent inscrit dans un environnement politique et social particulier, il a constamment tenté d’échapper à toute forme d’art dit engagé. «  J’ai toujours pensé que la composante idéologique, voire politique, était nécessaire. Mais elle doit surgir de la vision d’ensemble de l’artiste et non pas d’un discours ouvertement politique. Surtout, le message doit sortir de l’œuvre elle-même, c’est elle qui en révèle la teneur sociale, politique ou philosophique.  »Après la mort de Franco, en 1975, l’Espagne revient lentement sur le chemin de la démocratie. L’artiste, lui, renoue avec la toile quelque temps délaissée. Il fait aussi l’expérience de la céramique, guidé par l’Allemand Hans Spinner. Sa curiosité intellectuelle toujours en éveil, il est séduit par une nouvelle génération de scientifiques, qui propose une vision de l’univers interprétant la matière comme un tout en perpétuelle évolution. Passionné de longue date par la pensée et la culture asiatiques, et plus particulièrement le bouddhisme, il s’abandonne à leur influence philosophique qui gagne ses travaux. Nombre de ses œuvres les plus récentes évoquent ainsi le thème de la douleur, qu’elle soit physique ou morale : Antoni Tàpies croit en l’idée selon laquelle mieux connaître la douleur peut en adoucir les effets et améliorer le quotidien. «  L’abstraction noue un lien de plus en plus étroit avec mon corps et les matières. (…) Mon travail tend à faire voir à quel point le monde est douleur. Pour calmer un peu la souffrance ou l’angoisse, je nourris l’illusion que la peinture n’est pas tout à fait inutile…  », confie-t-il en décembre 2003 au journal Libération, qui lui consacre une édition spéciale à l’occasion de ses 80 ans.

Le tableau pour talisman

Se décrivant spontanément comme un éternel inquiet – «  Je me fais du souci pour tout, j’ai besoin de tout savoir  » – il dit vivre dans l’anxiété, avec l’impression que l’existence est «  une espèce de catastrophe  », et éprouver le désir, «  le besoin intense  », de faire quelque chose qui soit salutaire pour les autres. «  Je voudrais que le tableau soit comme un talisman. Qu’en le touchant vous sentiez des énergies, qu’elles vous guérissent, par exemple !  » Et aide à «  transformer  » notre monde intérieur, notre conscience mais aussi nos comportements. Intimement convaincu de l’importance de la transmission, il crée, en 1984 à Barcelone, une fondation portant son nom et destinée à guider le public dans son appréhension de l’art moderne et contemporain. Elle accueille régulièrement des expositions de jeunes artistes, dispose d’une immense bibliothèque, et abrite une grande partie des quelque 8 000 pièces créées par l’artiste catalan au cours de sa carrière, témoignages d’une œuvre à la fois complexe et sincère. «  Regardez l’objet le plus simple, par exemple une vieille chaise. Elle ne paraît pas être grand-chose. Mais pensez à tout l’univers qu’il y a en elle : les mains et la sueur de celui qui a taillé ce bois, qui un jour fut un arbre robuste, plein d’énergie, au milieu d’une forêt touffue dans de hautes montagnes, le travail amoureux de celui qui l’a construite, le plaisir de celui qui l’a achetée, les fatigues qu’elle a soulagées, les douleurs et les joies qu’elle a sans doute supportées, dans un grand salon, ou peut-être dans une pauvre salle à manger de banlieue… Tout, absolument tout, représente la vie et a son importance.  »*

* Extrait d’un entretien avec Barbara Catoir, Conversations, Antoni Tàpies, paru aux éditions Cercle d’art en 1988.

Antoni Tàpies, photo Gasull Fotografia (2010), courtesy Fondation Antoni Tàpies, Barcelone
Cascada (Cascade), technique mixte sur bois, Antoni Tàpies, 2004

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