Rolf Iseli – L’artiste magicien

A 75 ans, l’artiste suisse reçoit les honneurs d’une vaste rétrospective organisée à Berne, sa ville natale. Tableaux, objets, sculptures et gravures révèlent une œuvre en perpétuelle évolution, tour à tour abstraite et ancrée dans le réel, ayant fait étape, parfois, auprès de divers mouvements artistiques sans jamais s’y fixer.

Il fait partie de ces artistes inclassables qu’aucun mouvement particulier n’a jamais pu retenir très longtemps, même s’il témoigne, au gré de sa quête et de sa démarche artistiques, des questionnements de son temps et des grandes étapes de l’histoire de l’art du XXe siècle. Au cours de son cheminement, Rolf Iseli croisera, parmi d’autres riches rencontres, Samuel Beckett, Giacometti ou Bram van Velde, rendra visite dans leur atelier new-yorkais à Barnett Newman ou Mark Rothko. Rencontres éphémères ou amitiés naissantes, toutes auront sur lui une évidente influence, constitueront une indéniable source d’inspiration, qu’il saura mettre à profit pour que son œuvre, dense et protéiforme, s’épanouisse pleinement.

Rolf Iseli s’adonne dès son plus jeune âge à la peinture dont il approfondit les techniques sur les bancs de la très active Kunsthalle (centre d’art) de Berne. L’adolescent suit en parallèle une formation en photolithographie et lithographie, techniques qui n’interviendront dans son processus créatif que bien plus tard. Pour l’heure, et fort de l’indéfectible soutien du directeur de la Kunsthalle, Arnold Rüdlinger, il s’épanouit davantage en travaillant l’huile, les formes et les couleurs sur la toile, forgeant les prémices de sa participation enthousiaste à l’épanouissement de l’expressionnisme abstrait en Suisse.

Le jeune homme a à peine 20 ans, au début des années 50, lorsqu’il bénéficie d’une bourse scolaire qui lui permet d’aller passer une année à Paris. Une première escapade bientôt suivie par beaucoup d’autres  : New York, Moscou, la Chine, l’Espagne – de manière récurrente – ou de nouveau la France. Lors de ce séjour initial et initiatique dans la capitale française, il côtoie quelques représentants de la jeune garde américaine de l’abstraction d’après-guerre, et notamment Sam Francis. A leur contact, ses tableaux s’agrandissent, tendent à la monochromie, puissante et chaude, sa gestuelle se libère et gagne en spontanéité.

Rolf Iseli, photo ProLitteris, Zürich
Rolf Iseli dans son atelier, 2009

Scandale et succès international

De retour au pays, il expose pour la première fois en solo. Quelque temps plus tard, en 1957, il reçoit une bourse fédérale qui lui vaut de se retrouver au cœur de l’un des rares scandales qu’ait connu le monde de l’art suisse. Certains critiques iront jusqu’à qualifier ses travaux, pourtant précurseurs de l’Action Painting(1) en Helvétie, de «  gribouillages  ». Qu’importe si son entrée sur la scène artistique prête à la controverse, à 23 ans Rolf Iseli signe les débuts d’un succès jamais démenti.

Lorsqu’il participe, en 1959, à la deuxième édition de la Documenta de Kassel, il est le plus jeune artiste suisse à représenter son pays au sein de cet événement majeur de l’art contemporain international (2). Il y sera de nouveau convié en 1972 pour y présenter ses sculptures et objets monumentaux. Car la décennie 1960-1970 a vu l’artiste remiser peu à peu pinceaux, huiles et toiles pour privilégier la sculpture. Une attitude intimement liée à des changements intervenus dans sa vie personnelle.

A l’instar de son amie céramiste Margrit Linck, Rolf Iseli achète en effet, à l’aube des années soixante, une maison et un bout de terrain à Saint-Romain, en Bourgogne. Très vite, sa résidence secondaire devient un deuxième atelier. Il y travaille désormais la moitié de l’année et l’investissement de ce nouvel espace de vie coïncide avec le besoin et l’envie d’orienter ses recherches vers des voies encore inexplorées. L’objet devient son centre d’attention et d’expérimentation. A partir de 1966, il renoue par ailleurs avec la lithographie, approche l’héliogravure, travaille le fer, s’attache à développer le côté tridimensionnel de son œuvre jusqu’à transposer cette idée à la peinture. Qui opère donc son retour, mais sur papier, la gouache, l’acrylique, l’encre ou le charbon prenant le relais de l’huile. Des clous viennent transpercer silhouettes et paysages, matière et support. Durant cette même période, les sculptures de petit format cèdent la place à des œuvres de grandes dimensions.

Déjà, un autre tournant se profile, encore une fois indissociable des éléments nouveaux survenus dans sa vie. Ainsi, en 1971 Rolf Iseli décide de planter une vigne et d’apprendre à la cultiver par lui-même. Le travail est manuel, difficile, mais passionnant. Outils et matériaux s’accordent à sa sensibilité d’artiste et le dialogue entrepris avec la nature trouve un écho prégnant dans son œuvre. Il s’agit de fond mais aussi de forme, de spiritualité et de matérialité, d’un retour à la nature et d’une écoute intérieure qui se traduisent sur la toile par l’intégration d’éléments nouveaux : la terre, la pierre, les roseaux, mais aussi le fil de fer, les plumes et les feuilles, qui deviennent de véritables outils picturaux.

Rolf Iseli, photo ProLitteris, Zürich
Vernagleti Bire (122 x 80 cm), Rolf Iseli, 1977

Des paysages chaotiques mais lumineux

«  Faire des tableaux, écrira l’un de ses plus fervents soutiens en Suisse, le commissaire d’exposition Harald Szeemann, devint pour lui une extension de l’expérience originaire de la terre. Terre comme matériau, terre comme idée d’image, geste comme travail de la terre » Pour sa part, Rolf Iseli définit ses travaux picturaux d’alors de «  tableaux de matériaux  », au sein desquels genres, matières et objets se croisent et s’entremêlent en un tout hétérogène mais cohérent. Dès lors, la sculpture, le collage, la gravure, la peinture et le dessin ne forment plus qu’une seule et même discipline, matrice unique et particulière qui conférera à son œuvre ses qualités propres tout en l’éloignant de tout courant spécifique, même si d’aucuns relèveront des similitudes avec l’Arte Povera (3) ou le Nouveau Réalisme.

Ses déambulations parmi les ceps sont également propices à une forme nouvelle de relation, à un type inédit d’expérience  : celle d’un dialogue avec son ombre, qui devient sujet de réflexion et thème d’investigation. Sur le papier apparaissent des figures aux contours flous, des silhouettes cherchant leur juste place dans l’espace, au cœur de paysages souvent chaotiques mais lumineux, insolites mais familiers. Plus largement, c’est autour du thème de l’homme en général, de sa fragilité particulière et son environnement naturel, de la notion d’espace et d’inconnu, que son œuvre va désormais évoluer.

«  L’artiste ressemble au magicien  », estime Rolf Iseli, qui est de fait passé maître dans l’art de marier réel et imaginaire, de rendre visible l’indiscernable, palpable l’insaisissable, et ce, par la grâce d’un langage singulier et unique dont il n’a toujours pas fini d’explorer les secrets.

(1)  Technique picturale centrée sur l’énergie physique et mentale du peintre, l’intuition, les pulsions et la gestuelle inhérente.

(2)  Rendez-vous aujourd’hui quinquennal, initié en Allemagne en 1955.

(3)  Attitude initiée par des artistes italiens vers 1967 et visant à privilégier le processus, la gestuelle, au détriment de l’objet fini.

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