Les 10 ans du LiFE au son d’Haroon Mirza

Deux vagues géométriques identiques flottent l’une au-dessus de l’autre. Haroon Mirza a décidé d’intriguer dès le titre de son exposition au LiFE. Après Random Access recall en 2014, voici que l’artiste anglais est de retour à Saint-Nazaire avec un projet complexe et sensitif. A expérimenter jusqu’au 24 septembre.

Sophie Legrandjacques au cœur de l’une des installations d’Haroon Mirza.

« L’art a beaucoup privilégié la vue, l’image comme mode de connaissance et de compréhension du monde. Haroon Mirza, lui, sculpte l’espace par le son », explique d’emblée Sophie Legrandjacques, directrice du Centre d’art Le Grand Café et commissaire de l’exposition actuellement visible au LiFE. La proposition de l’artiste anglais se fonde sur deux constats : d’une part, l’humanité entrerait prochainement dans l’ère du Verseau et, d’autre part, le mouvement ondulatoire est en passe de devenir l’alpha et l’oméga de l’intelligibilité de l’univers. Pour l’exprimer sommairement, Haroon Mirza confronte deux approches apparemment radicalement opposées : celle de la croyance et celle de la science. Voici comme il explique le mystérieux graphisme qui sert de titre à son exposition : « Ce symbole rassemble plusieurs idées qui m’intéressent. Il représente le signe astrologique du Verseau, qui dans les années 1960-1970, avec les théories New Age, est annonciateur d’une ère nouvelle dans laquelle l’humanité parviendrait à réaliser une part importante de son potentiel, psychique et spirituel. C’est aussi l’ère astrologique dans laquelle nous entrons du fait du changement d’axe de rotation de la Terre, sous l’effet des forces gravitationnelles exercées par le Soleil et la Lune. La signification symbolique et ésotérique de ce signe remonte à sa création, à l’époque babylonienne. Aujourd’hui encore, il possède une résonance très profonde. Le symbole, qui s’inspire de l’eau, prend la forme de deux ondes triangulaires l’une au-dessus de l’autre. Alors que nous sommes sur le point d’entrer dans cette nouvelle ère astrologique – ce qui n’arrive que tous les 2166 ans environ –, il est curieux que nos recherches scientifiques les plus pointues interprètent l’ensemble de l’univers connu selon un mouvement d’ondes, un état quantique par lequel tout l’univers physique se résume à une amplitude de probabilités – la forme d’une vague. Qu’un symbole, créé à la Préhistoire, puisse être si pertinent au moment où il s’impose sur la scène cosmologique représente pour moi une coïncidence fascinante. (1) »

Vue de l’exposition d’Haroon Mirza au LiFE.

Dans l’Alvéole 14 de la base des sous-marins de Saint-Nazaire, l’obscurité règne. Aveugle, l’espace est parcouru par des ondes sonores de diverses factures. Les yeux cherchent à s’y retrouver et le corps tout entier se raidit. Comme l’antilope dans la savane cherche à déterminer d’où le guépard va surgir, le visiteur s’inquiète de son sort. Les pulsations sonores l’intriguent et, bientôt, un rectangle lumineux l’attire. Un abri ? Les murs de la structure dans laquelle il pénètre le protège et l’isole. A l’intérieur de cette chambre anéchoïque, coule une fontaine d’eau et de lumière. Ces flux de différente nature s’opposent et s’accompagnent. Il y a la matière constituée de molécules H2O et les ondes électromagnétiques perçues par notre œil. La première – puisée dans le bassin du port qui s’étend sous le LiFE – se répand selon la loi de la gravité, les autres forment une double hélice rouge et bleue évoquant la modélisation d’une séquence ADN. L’une se déploie en un mouvement descendant et les autres ondulent, provoquant l’illusion d’un élan ascendant. L’eau, source de toute vie terrestre, se trouve habitée par ce qui singularise tout organisme vivant. Haroon Mirza rappelle les fondements communs de chaque individu, mais aussi ce qui le caractérise. Avec lui, ce que nos yeux perçoivent est toujours sujet à caution. Il nous incite à interroger tout ce que nous voyons, voire à le remettre en question. La suite de sa proposition le confirme.

Vue de l’exposition d’Haroon Mirza au LiFE.

Installés en hauteur, trois écrans diffusent des images semblables à celles découvertes lors d’une navigation sur Internet. Sans esthétique particulière, elles surgissent en des triptyques étonnants et forment une sorte de rébus visuel. Une chamane chante, un hélicoptère de combat fonce, la foule des pèlerins se presse vers la Kaaba, des figures géométriques s’intercalent… Un extrait de L’Expérience psychédélique du neuropsychologue Timothy Leary s’affiche. Réordonné par l’artiste en fonction de leur fréquence, le nouveau texte est performé par deux musiciens, Nik Void, du groupe Factory Floor, et Tim Burgess, du groupe The Charlatans. Haroon Mirza remet en cause la communication par les mots dont l’assemblage n’est que rarement compris de manière identique par tous. Il souhaite privilégier la sensation sonore à la puissance du verbe. Une fois encore, il met en regard croyance et science et, faisant cela, met en évidence différents systèmes de perception de la réalité. Visibles de chaque côté de cette ligne qui scinde l’espace d’exposition en deux, les vidéos diffusent en continu leur message subliminal.

Vue de l’exposition d’Haroon Mirza au LiFE.

La troisième pièce de l’exposition évoque le radôme (2) installé sur le toit du LiFE. Cette réplique à l’échelle ½ possède pourtant une importante différence : sa partie haute n’est pas achevée. Alors même que l’objectif premier d’une telle architecture est de protéger et de dissimuler l’orientation du matériel qui sert à écouter ou à intercepter des messages, l’artiste propose lui de remplacer ce système technique par un système humain, le visiteur. Exposé ainsi au flux des données visuelles, il est aussi en butte à d’autres sensations. « Là, tous les sons, qu’ils proviennent de la fontaine ou des images vidéos, fusionnent en une composition sonore ambiophonique, accompagnée d’un signal électrique qui illumine des LEDs installées sur les parois du radôme. Douze enceintes disposées en cercle rendent audible cette composition à la sonorité très précise, claire. L’histoire du radôme rend sa présence dans l’exposition d’autant plus pertinente sur le plan conceptuel et sur le plan physique : c’est à la fois un espace d’écoute et le rappel d’un conflit, puisque cette architecture abritait un radar de surveillance de l’OTAN à Berlin durant la Guerre froide (3)  », précise l’artiste. A l’intérieur de cette structure composée de triangles, chacun fait ce qui lui plaît. Bercé par le flot des vidéos et titillé par le vrombissement sonore, il laisse sa pensée dériver. Les images, les mots, sont tous sujets à interprétation. Le son, lui, ne serait que sensation ? Si les premiers peuvent induire en erreur et provoquer la guerre, le second peut tout aussi bien nous endormir que nous percer les tympans. Sans compter la responsabilité du chant des sirènes dans les naufrages ! En fait, le son n’est autre que la matière première de toute langue. Si, comme l’exprimait Roland Barthes, celle-ci peut être fasciste du fait de son modelage culturel, le langage, lui, est universel. Il permet aux individus d’une même espèce de communiquer entre eux. Les moyens pour y parvenir sont innombrables et leur évolution indispensable. Sans rapport à autrui, aucun être ne peut se développer. Les neurosciences n’ont pas d’autre discours. Chaque avancée technologique offre de nouveaux outils et permet l’apparition d’usages inédits. Les médias se multiplient et avec eux de multiples sources d’interprétation. A Saint-Nazaire, Haroon Mirza invite à des échanges alternatifs sur ce thème. Ainsi, le LiFE fête-t-il ses 10 ans. Dix ans de propositions « exigeantes mais généreuses », espère Sophie Legrandjacques.

(1) et (3) Extraits d’un entretien réalisé par Sophie Legrandjacques, en mai 2017, publié dans le journal de l’exposition. Disponible à l’entrée de l’exposition.
(2) Prélevé dans l’aéroport de Berlin Tempelhof, ce radôme est un cadeau du ministère de la Défense allemand à la ville de Saint-Nazaire. Abri imperméable utilisé initialement pour protéger une antenne des intempéries et/ou des regards, afin de ne pas divulguer son orientation dans le cadre d’écoutes ou d’interception de communications, cette forme géodésique est la création de Richard Buckminster Fuller (1895-1983). A Saint-Nazaire, le radôme est un espace de documentation et d’ateliers à faire en famille, avec des enfants de 6 à 12 ans. Il est ouvert tous les samedis et dimanches jusqu’au 27 août de 15 h à 19 h (accès libre).

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