JR à Paris et Abou Dabi – Le goût des autres

Des pans de murs, mais aussi des toits, des ponts, des routes ou des trains… JR adopte pour cimaise tout ce sur quoi il peut apposer de la colle et ses monumentales affiches, témoignages en noir et blanc de rencontres et de dialogues initiés aux quatre coins du monde. L’exposition Encrages, présentée par la galerie parisienne Emmanuel Perrotin, permet de découvrir différentes facettes d’une démarche motivée avant tout par un intérêt inextinguible pour l’autre, mêlant le plus profond respect pour les individus croisés à l’effronterie propre au Street art dont est issu l’artiste.

Surplombant l’imposant escalier qui mène à la galerie, un œil écarquillé et monumental suit le visiteur qui pénètre dans la cour. Le ton est donné d’une exposition dédiée à cet artiste globe-trotter de 28 ans qu’est JR, inventeur d’un langage visuel universel, teinté d’impertinence et d’humanisme, qu’il propage d’une ville à l’autre au fil de ses pérégrinations. Dans une première salle sont présentées sept grands formats, qui forment un ensemble de paysages urbains aussi vétustes que colorés parsemés de photos d’yeux, de visages ou de groupes d’enfants. Disposées côté à côte, deux vues retiennent plus particulièrement l’attention : sur la première, le portrait d’une vieille femme court de bas en haut des marches d’un grand escalier. Des gens montent, d’autres descendent, ou bien y sont assis et discutent. Bref, la vie suit son cours. Sur la seconde, le décor est identique mais a visiblement été soumis au passage du temps : le portrait s’est altéré, le papier, en de multiples endroits, se décolle. Sorties de leur contexte, les images sont simplement puissantes, belles et poétiques. Mais restent pour l’artiste indissociables de l’histoire particulière de chacun de ceux qui ont accepté de poser pour lui. En l’occurrence, ces premières photos que découvre le visiteur ont été prises en août 2008 à Providencia, la plus ancienne favela de Rio de Janeiro, au Brésil, et sont extraites du projet Women Are Heroes, débuté la même année au Kenya.

« Chacun des endroits où je me suis rendu, j’en avais entendu parler par les médias », expliquait l’artiste en mars dernier à Long Beach, en Californie, où il était venu recevoir le prix TED*. Sa visite à Providencia, par exemple, prend source dans un sinistre fait divers, survenu en juin 2008, au cours duquel trois étudiants, arrêtés par des militaires lors d’un contrôle d’identité, sont livrés aux trafiquants de drogue contrôlant un bidonville rival… Leurs corps sont retrouvés le lendemain criblés de balles. JR veut comprendre et éprouve le besoin de se rendre sur place. « Nous n’avions aucun contact ; il n’y a avait rien là-bas, pas même une ONG. Alors nous avons marché dans les rues, puis rencontré une femme à laquelle j’ai montré l’un de mes livres. “Nous avons faim de culture”, a été sa réaction. » Qu’il prend pour un encouragement. « Je suis sorti et j’ai commencé avec les enfants. J’ai juste pris quelques photos et, le jour suivant, je suis revenu avec les affiches et les ai collées. Le lendemain, elles avaient été arrachées, mais cela m’était égal. Je voulais qu’ils aient le sentiment que cet art leur appartenait. » Un peu plus tard, l’artiste tient réunion sur une petite place. Quelques femmes y assistent. « Toutes avaient un lien avec les trois jeunes assassinés. Une mère, une grand-mère, une meilleure amie… Toutes avaient besoin de crier leur histoire. Après ce jour, les habitants m’ont donné leur feu vert. On a placardé la colline. C’est une action très symbolique car c’était le premier projet qu’on ne pouvait pas voir depuis la ville (de Rio). » L’escalier montré sur les images de l’exposition est celui où les trois jeunes ont été arrêtés et le portrait recouvrant les marches celui de la grand-mère de l’un d’eux.

JR-ART.NET, courtesy galerie Emmanuel Perrotin

Associées à un tel récit, les photos de JR prennent une toute autre dimension qu’esthétique. Pourtant, lorsqu’il expose, l’artiste n’en livre pas forcément les clés, laissant délibérément l’observateur les interpréter à sa guise, et en fonction de sa propre histoire. « L’idée motrice, c’est la place de l’image dans la ville et dans la société. » Une question que l’artiste travaille depuis quelque temps déjà, puisqu’il vient du monde du graffiti et du tag. « A 15 ans, j’écrivais mon nom partout et me servais de la ville comme d’une toile. Nous étions une petite bande qui parcourait les tunnels et les toits de Paris. Chaque sortie était une aventure. C’était comme laisser notre empreinte, dire : “J’étais là, en haut de cet immeuble !” » Un tournant s’opère lorsqu’il trouve un appareil photo dans le métro parisien. JR fixe alors sur la pellicule ses frasques et ses camarades de jeu à qui il remet ensuite des tirages papier. « C’est à ce moment-là aussi que j’ai commencé à les coller sur les murs, en les entourant de couleur pour qu’on ne les confonde pas avec de la publicité. J’appelais cela ma Sidewalk Gallery (galerie sur le trottoir). » A 18 ans, il investit les Champs-Elysées : « J’étais plutôt fier ! » S’ensuivent deux années durant lesquelles il parcourt les villes d’Europe à la recherche de ceux qui communiquent par le biais des murs.

Le pouvoir du papier et de la colle

JR-ART.NET, courtesy galerie Emmanuel Perrotin

En 2004, il se lance dans le Portrait d’une génération. Les protagonistes en sont les jeunes habitants des Bosquets, quartier dit sensible de Montfermeil, en région parisienne, les cimaises les murs de la cité. Lorsque l’année suivante, les banlieues de France s’embrasent à la suite de celle de Clichy-sous-Bois, fin octobre, le jeune homme voit, au détour de l’un des reportages télévisés qui saturent alors le petit écran, l’une de ses images, placardée illégalement, étonnamment restée en place et illuminée par une voiture en flamme. « Je connaissais ces visages ; ce n’était pas ceux d’anges, mais pas non plus ceux de monstres. » Il retourne à leur rencontre, son 28 mm en bandoulière. Ce type d’objectif nécessite d’être « très proche de la personne, précise-t-il. Vous ne pouvez la photographier qu’avec sa confiance. » S’ensuit une série de clichés de jeunes « grimaçant, mettant en scène leur propre caricature », qu’il affichera sous forme de posters géants à travers différents quartiers huppés de la capitale. Une opération « sauvage » qui fera, en 2006, l’objet d’une exposition urbaine organisée avec la complicité de la mairie de Paris. « C’est à ce moment là que j’ai réellement pris conscience du pouvoir du papier et de la colle. »

Un an plus tard, c’est encore la couverture médiatique, déployée cette fois sur le Proche-Orient et le conflit israélo-palestinien, qui motive un premier voyage sur place. Avec Marco, ami et coéquipier, ils déambulent dans plusieurs villes, abordent les gens dans la rue, engagent le dialogue. Un nouveau projet mûrit, qui s’intitule Face 2 Face. L’idée est de faire des portraits d’Israéliens et de Palestiniens exerçant le même métier. Il y aura des chauffeurs de taxis, des cuisiniers, des avocats… « Nous leur avons demandé de prendre une expression particulière, comme un signe d’engagement, pas un simple sourire qui ne dit finalement pas grand chose de ce que vous êtes, ni de vos sentiments. » Tous ont accepté d’être affichés les uns à côté des autres, dans huit villes israéliennes et palestiniennes réparties des deux côtés du mur de sécurité édifié par l’Etat hébreu. « Nous avons réalisé la plus grande exposition illégale jamais imaginée. Et tout cela avec six amis, deux échelles, deux brosses, une voiture de location, un appareil photo et six kilomètres carrés de papier ! » Comme à chaque fois, l’aventure est ponctuée d’anecdotes savoureuses : « De manière générale, lorsque nous étions en train de coller les affiches, un attroupement se formait. Les gens demandaient ce qu’on faisait ; on le leur expliquait. Un silence s’ensuivait, précédant ce type de remarque : “Vous voulez dire que vous avez l’intention de placarder ici un Israélien – ou un Palestinien, selon la ville – qui nous fait une grimace ?” Oui, répondions-nous simplement, avant de demander à notre tour : “Pouvez-vous nous dire qui est qui ?” La plupart du temps, personne n’en était capable ! » Quatre ans plus tard, la majorité des photos sont toujours en place : « Les gens de la rue sont les conservateurs » d’un art par nature éphémère.

Un film pour chaque projet

Sorti en janvier dernier, le film Women Are Heroes éclaire le travail réalisé pendant trois ans par JR et son équipe dans le cadre du projet éponyme. « Pour chaque projet nous faisons un film. Car, on ne mesure pas sa dimension tant qu’on ne sait pas pourquoi les gens acceptent d’y participer, ni comment ils réagissent à ces photographies affichées dans la rue. Quand on le voit en images, on comprend la force de l’affiche, qui n’a pas du tout le même sens ici ou ailleurs. Et c’est ce qu’il y a de plus intéressant dans tout cela. ça me passionne », confiait l’artiste lors de l’émission La Grande Table, diffusée le 11 janvier dernier sur France Culture.

JR-ART.NET, photo S. Deman, courtesy galerie Emmanuel Perrotin

Face 2 Face sera le projet déclencheur, à partir duquel l’artiste entreprend de pousser plus avant l’expérience de la rue et d’investir des lieux où il n’y a pas de musée. D’un bidonville du Kenya à une favela brésilienne, d’une décharge cambodgienne à une arrière-cour de Delhi, JR et ses acolytes parcourent le monde trois années durant, réalisant de spectaculaires installations tout en sortant de l’anonymat des populations sinistrées. L’accent est mis sur les femmes. « Dans les sociétés en développement, vous constatez que les femmes sont les piliers de leur communauté, mais les hommes sont encore ceux qui tiennent la rue. C’est de cette constatation qu’est né un projet dans lequel les hommes rendraient hommage aux femmes en affichant leurs photos sur les murs… » Women Are Heroes est son nom, porteur d’innombrables histoires écoutées avec attention. « La photo en elle-même ne prend que quelques minutes, mais est précédée de beaucoup de discussions, ce qui favorise une certaine intimité. » Même dans des villes en guerre, comme au Soudan, les gens affluent, cherchent à comprendre le but de l’entreprise. « De l’art, on fait juste de l’art », a pour habitude de répondre JR. « C’est la curiosité qui pousse les gens à participer. Elle se transforme ensuite en désir, en besoin de se réapproprier mon travail pour faire passer un message. »

« Retourner » le monde

Une salle de l’exposition parisienne est dédiée à Kibera, l’un des plus grands bidonvilles du Kenya, situé dans la banlieue de Nairobi et dont JR entendit parler à l’occasion des émeutes meurtrières qui suivirent l’élection présidentielle de décembre 2007. Sur les sept photographies présentées, des bicoques s’entassent en contrebas d’une voie ferrée. Le talus qui y mène est recouvert par la partie inférieure de trois immenses visages – coupés juste sous les yeux. L’un semble pousser une exclamation de surprise, l’autre rire aux éclats tandis que le dernier esquisse un sourire. Au-dessus d’eux, les six wagons d’un train affichent autant de paires d’yeux, qui viennent se raccorder tour à tour, au fur et à mesure du mouvement du train, à l’un des bas de visage. Un sentiment joyeux et ludique émane de ces scènes et contraste avec le paysage désolé environnant. Plusieurs affiches recouvrent aussi les toits. « Elles sont en vinyle, précise JR, car le papier, lui, ne protège pas de la pluie. Du coup, les gens les ont gardés et l’année suivante, nous avons recouvert d’autres habitations ! »

Si toutes ces initiatives se font avec l’accord de la rue, il est rare que soit sollicité celui des autorités. « Il y a quelque chose d’assez jouissif dans l’idée et le fait de prendre la ville d’assaut », concède l’artiste qui affirme par ailleurs ne pas se sentir photographe : « J’utilise la photographie comme un médium, tout comme je mixe ma colle ou prend l’avion. Pour moi, l’œuvre réside dans le collage. » A l’étage de la galerie Perrotin sont déployés des extraits de ses travaux les plus récents. Parmi eux, Wrinkles of the City (Les rides de la ville) à travers lequel il interroge la mémoire des villes et de leurs habitants. Ici à Shanghai, Los Angeles et Carthagène, en Espagne. Une dernière pièce, plongée dans le noir, abrite un photomaton singulier devant lequel une poignée de personnes patiente. Une jeune fille en sort. Quelques instants plus tard, son portrait en affiche apparaît et lui est remis en vue d’être collé dans le lieu de son choix et de participer à Inside Out, projet accompagnant le « Vœu pour changer le monde » que JR a été invité à exprimer dans le cadre du prix TED : « Je souhaite que vous preniez position pour quelque chose qui vous tienne à cœur en participant à un projet artistique mondial et ensemble, nous retournerons le monde ! » Une fois son affiche collée quelque part, le participant est censé prendre une photo, qu’il enverra sur le site internet de l’artiste assortie de la formulation de son propre souhait. « Je ne suis pas un artiste engagé, mais engageant. » JR aime souligner la nuance. « L’art peut agir sur nos perceptions, faire évoluer la manière dont nous voyons le monde. Et le fait qu’il ne puisse pas changer les choses – en termes matériels – en fait un lieu neutre pour la discussion et l’échange. » Lieu qu’il n’a pas fini d’explorer.

(*) Créée aux Etats-Unis en 1984, la fondation TED (Technology, Entertainment, Design) a pour vocation la diffusion d’idées pouvant participer à bâtir un monde meilleur. Elle décerne chaque année un prix, doté d’une bourse de 100 000 dollars, et invite le récipiendaire à formuler un vœu qu’elle s’engage à l’aider à réaliser. Bill Clinton, Bono ou le chef cuisinier Jamie Oliver ont fait partie des personnalités récompensées. JR est le premier Français à avoir reçu le prestigieux prix.

JR-ART.NET

GALERIE

Contact
Crédits photos