A l’abbaye de Saint-Riquier – L’homme, ce bien étrange animal

Françoise Pétrovitch, photo S. Deman

Majestueuse bâtisse édifiée au VIIe siècle au cœur de la Somme, l’abbaye de Saint-Riquier est devenue début 2014 Centre Culturel de Rencontre – selon un label* octroyé par le ministère de la Culture et de la Communication à une quinzaine de sites patrimoniaux répartis sur tout le territoire français – après avoir initié, dès 2012, un projet de création et de recherche dédié à la diversité des écritures – qu’elles soient musicales, littéraires ou plastiques – à l’ère du numérique. C’est dans ce cadre qu’a été imaginé «  Anima/Animal  », à la fois fil rouge de la programmation 2015-2016 du lieu et intitulé d’une exposition qui rassemble une cinquantaine d’artistes et auteurs – certains sont les deux à la fois – dont les travaux revisitent l’une des sources essentielles de la création contemporaine et de la pensée qu’est notre rapport à l’animal et l’animalité, tout en proposant une réflexion sur la place et le devenir du monde animal dans notre réalité comme dans notre imaginaire. En voici un aperçu.

«  Le cheminement de l’exposition, tout comme le catalogue, sont bâtis à la manière d’un abécédaire. C’est une ruse de philosophe  : au lieu de répondre à une question, on en soulève des milliers d’autres  !  », explique d’entrée dans un sourire Evelyne Artaud, commissaire de l’exposition accompagnée pour la partie art numérique par Jean-Pierre Balpe. «  Bien que le thème soit aujourd’hui au cœur de la discipline – où commencent et/ou s’arrêtent la machine comme l’animalité par rapport à l’humain  ? –, précise celui-ci, peu de pièces existent qui traitent de la question. Plusieurs ont donc été conçues spécifiquement pour l’occasion.  »

Dès le début du parcours, le visiteur se voit plongé dans l’univers pictural – une sculpture est également présentée – poétique et mystérieux de Françoise Pétrovitch. La figure humaine, souvent juvénile, y côtoie divers animaux – ici plus particulièrement l’oiseau, la biche et le cerf – dans des scénarios qu’il nous appartient d’inventer, en puisant tour à tour dans les réminiscences des contes de notre enfance comme dans le souvenir de nos mythologies collectives. Tout aussi onirique, mais dans un contexte davantage futuriste, France Cadet propose une œuvre interactive (Cyborg #16), extraite de sa série de photographies numériques Robot, mon Amour (2013), qui met en scène un androïde ouvrant les mains pour accueillir – ou laisser s’envoler  ? – un grand papillon bleu. «  Lorsque vous caressez le bras du robot, le papillon bat des ailes comme en réponse à une sollicitation de la machine, explique Jean-Pierre Balpe. C’est à mon sens assez symbolique de ce vers quoi une partie d’entre nous imagine aller – devenir des robots et survivre – et de la fragilité de la nature qui nous entoure.  » Sur le mur opposé, une autre évocation numérique, Gerridae (2014), est signée Eric Vernhes. L’artiste a entrepris de simuler le mouvement des gerridés, insectes communément appelés araignées d’eau, pour en faire un modèle mathématique et concevoir un logiciel qui reproduit leurs mouvements sur un écran. De temps en temps, ces derniers se transforment en signes qui, assemblés, révèlent une «  prédiction  ». Si son contenu est aléatoire, l’écriture est déclenchée par le geste du spectateur, invité à effleurer le large cadre noir qui entoure l’écran. Partant de l’idée selon laquelle tout fait signe et tout fait sens, Eric Vernhes fait lui un «  clin d’œil aux interprétations que certains font de tout ce que la nature offre  : du vol des oiseaux au nombre de pétales d’une pâquerette  ». «  Le système n’écrira jamais deux fois la même chose, précise Jean-Pierre Balpe – qui a participé à la mise au point du générateur de texte avec Samuel Szoniecky –  ; ce sont des textes qui se produisent en temps réel, comme si ces petits animaux étaient tout d’un coup dotés d’une âme.  »* Créé en 1972 à l’initiative de six centres qui souhaitaient réhabiliter leurs monuments historiques pour et à travers un projet artistique, culturel et scientifique, le label Centre Culturel de Rencontre (CCR) s’est transformé en un label national au service des territoires ayant pour mots clés : patrimoine, création, innovation, expérimentation et transmission.

France Cadet
Cyborg #16, France Cadet, 2013
Eric Vernhes, photo S. Deman
Gerridae, Eric Vernhes, 2014
Dans la pièce voisine, deux œuvres aussi différentes dans leur facture que dans leur propos sont mises en regard  : l’une est un quadriptyque réalisé par l’artiste d’origine serbe Vladimir Velickovic (Grande poursuite, 1978), une huile sur toile sombre et inquiétante qui s’ouvre sur un personnage dénudé saisi en pleine course. «  Il fuit devant les horreurs de l’homme faites à l’homme, analyse Anne Potier, la directrice de l’abbaye de Saint-Riquier. Un univers de barbarie peuplé par les rats qui dévorent des restes humains  » que traduit une peinture aussi tragique que puissante. L’autre est composée de deux films de Jan Fabre qui se font face  : l’artiste belge s’y met en scène – en «  digne  » descendant du célèbre entomologiste français Jean-Henri Fabre – pour raconter et mimer avec force (auto)dérision le vol nuptial des insectes. Dans une alcôve attenante, un autre film – tourné par Karin Hellin – montre le magnifique travail réalisé par le chorégraphe Luc Petton avec des oiseaux, en l’occurrence des grues. Non loin, une immense toile d’Henri Cueco (Les chiens bleus de Saqqarah, 1990) rappelle la place récurrente occupée par le chien dans l’œuvre du peintre et écrivain français. Tour à tour en meute (de manifestants) ou domestiqué – le dressage est mis en parallèle avec l’éducation scolaire –, il est l’acteur d’une métaphore de la condition humaine. L’Allemande Gloria Friedmann s’appuie elle aussi sur des ressorts métaphoriques pour mettre l’accent, avec un humour parfois grinçant, sur la dérive de nos comportements. Elle présente ici sept courtes vidéos, toutes mises en scène selon un même protocole  : dans une architecture facilement identifiable et contemporaine – autoroute, centrale nucléaire, institution culturelle, etc. –, avec un groupe d’animaux – chiens, moutons, lapins, etc. – et un groupe d’êtres humains. «  Elle réalise ainsi comme un essai sur les mutations de nos propres comportements face à celles de notre environnement et de notre rapport à la nature, analyse Evelyne Artaud. On y voit des fillettes dansant avec leurs lapins sur le bord de l’autoroute ou encore des moutons rassemblés devant le Centre Pompidou… C’est toujours un peu insolent, quelquefois agaçant, c’est Gloria Friedmann  !  »

Artistes en résidence

Plusieurs artistes ont travaillé en résidence à l’abbaye en amont de l’exposition. Parmi eux, Ilias Poulos poursuit un travail pluridisciplinaire sur la mémoire, qu’elle soit personnelle ou collective. Il s’intéresse ici aux espèces animales et populations en voie de disparition auxquelles il dédie une installation, une forme d’arche photographique (Arche virtuel) conçue à partir de centaines d’images en noir et blanc prélevées sur Internet avant d’être retravaillées, puis imprimées. Beaucoup sont de simples regards. «  Je ne cherche pas à retenir avec précision quelles sont les espèces et populations représentées, précise l’artiste, je ne suis ni ethnologue, ni spécialiste. Mais peut-être nous alertent-t-il simplement sur notre propre disparition.  »

Le plasticien algérien Noureddine Ferroukhi a lui aussi travaillé pendant un mois en résidence à Saint-Riquier et notamment créé deux œuvres in situ  : un triptyque intitulé Le Mouton enchanté et une acrylique sur toile, Hommage à Saint-Riquier. «  Le premier est un clin d’œil au lieu puisque, dans notre culture, cette façon de composer n’existe pas. C’est aussi une synthèse entre l’Islam et le Christianisme  : on y voit les deux êtres qui sont à l’origine de l’humanité, Adam et Eve  ; mais dans une facture non pas orientaliste – je n’aime d’ailleurs pas ce mot qui est un peu galvaudé –, mais simplement à ma manière. Il est aussi question de sensualité, de corps, deux choses difficiles dans des sociétés sous l’emprise de la religion et des traditions.  »

Ilias Poulos, photo S. Deman
Arche virtuelle, Ilias Poulos, 2015

Isa Barbier, photo S. Deman
Chevelure de Bérénice : Curiosity, Isa Barbier, 2012
Projetées sur les murs de la salle suivante, trois drôles de formes interpellent. Il s’agit d’un extrait d’une des collections réunies par le duo Dector & Dupuy, en l’occurrence des animaux écrasés sur la route  ! Depuis plus de quinze ans, les deux artistes ramassent des cadavres d’hérissons, grenouilles, oiseaux et autres insectes qu’ils photocopient puis transfèrent sur des transparents projetés au mur à l’aide de rétroprojecteurs. Un rendu à l’esthétique étrangement attirante qui contraste avec le caractère macabre de la première étape du processus. «  C’est une manière de montrer combien la rencontre entre l’homme et l’animal peut être d’une brutalité, d’une violence inouïe et meurtrière – même si involontaire –, fait remarquer Anne Potier. Mais aussi, comment on peut, à partir du “plus rien” et du pire essayer de faire savoir, de désigner. Toute leur démarche prend source dans des questions d’ordre philosophique  : qu’est-ce que la forme, qu’est-ce que l’esthétique  ?  »

Monstres à rêver

A côté de l’un des rétroprojecteurs, un imposant cube noir n’attend qu’un geste de la part du visiteur… un effleurement de la main qui provoque l’activité d’un logiciel imaginé par Jean-Pierre Balpe. Sur le mur, un texte s’inscrit mot à mot  ; il s’agit de la description éphémère, illustrée d’un dessin multicolore, d’un animal fantastique inconnu. «  Il peut en créer une infinité, explique le plasticien, poète et écrivain. J’ai essayé de me baser sur les règles des bestiaires classiques, en lui faisant dire des choses qui n’existent pas  ! Le texte et les dessins sont projetés au mur. Les images sont signées Michel Jaffrennou et Eric Vernhes s’est chargé de la mise en scène, du traitement de l’image et du son – des cris d’animaux réels retravaillés.  »

La visite se poursuit à l’étage, sur un grand plateau baigné de lumière naturelle. Citons, pêle-mêle, les travaux de Daniel Nadaud – parmi lesquels une suite de dessins réalisés à partir d’un livre d’entomologie sur les parasites qui dialogue avec quatre grands formats accrochés au mur évoquant la fée électricité, les progrès de l’humanité comme les catastrophes concomitantes –, un personnage de la taille d’un enfant – à la peau noire toute de plumes de cane et de canard (Unknown Boy, 2013) – caractéristique de l’œuvre de la Britannique Lucy Glendinning ou encore une cascade d’autres plumes, blanches cette fois, assemblées patiemment les unes aux autres par Isa Barbier pour constituer la Chevelure de Bérénice, en écho à la constellation du même nom et à la légende entourant son origine. «  Je ramasse les plumes une à une, raconte l’artiste française, sur des îles, des plages. Je les stérilise et les emperle avec de la cire molle  : il ne faut pas que ça fonde, ni que ça soit au soleil, un peu comme dans le mythe d’Icare. Ensuite je les fixe à des fils de couture. Ici, il s’agit de plumes de goélands  ; or j’ai appris récemment que ces oiseaux vivaient à peu près 60 ans. Ces plumes appartiennent donc à des oiseaux qui volent encore.  »

Dector & Dupuy, photo S. Deman
Les animaux de la route, Dector & Dupuy

Jean-Pierre Balpe, Eric Vernhes, Michel Jaffrennou, logiciel digitalarti et Samuel Szoniecky photo S. Deman
Monstrueux Monstres, Jean-Pierre Balpe, Eric Vernhes,@Michel Jaffrennou, Samuel Szoniecky, 2015

«  Après cette idée de confrontation humain/animal et vie/mort, qui prédomine dans la première partie de l’exposition, j’ai réuni ici des artistes évoluant davantage dans un univers de métamorphose, ou tout du moins plus mélangé  », glisse Evelyne Artaud. Parmi eux, Pascal Pistacio présente quatre pièces. L’une, réalisée spécifiquement pour le lieu, est une installation mettant en scène un singe stylisé accroché à une barre et semblant «  attiré  » par une tablette numérique (Monkey Money, 2015). «  Il s’étire pour tenter de s’approcher du magot, précise le plasticien. J’ai cherché à évoquer la dimension “avant l’humain” et la rencontre avec le XXIe siècle.  » Sur la tablette, une animation dessinée par ses soins tourne en boucle  : elle montre une machine à sous  ; orange, pommes, cerises se succèdent. «  Soudain trois sept vont s’aligner et une pluie de pièces tomber  ; le singe pense qu’il va toucher le pactole, mais c’est de l’argent virtuel…  » Une vraie monnaie de singe en somme  !

Direction les dépendances de l’abbatiale, où d’autres créatures nées de l’imagination de Michel Jaffrennou n’attendent que vous pour se livrer à une véritable joute sonore  : ce dans le cadre d’une œuvre interactive conçue par le compositeur franco-italien Jacopo Baboni Schilingi. «  Il y a un tapis musical en fond sonore, explique celui-ci. Quand on s’approche des représentations animales, des sons inventés et censés correspondre à chacune des bêtes s’élèvent.  » L’installation est participative  : plus on avance vers un animal, plus il «  s’énerve  » et plus le son monte. «  La musique se régénère en permanence, précise encore l’artiste. Il ne s’agit pas d’une bande sonore, mais d’un algorithme qui produit un son selon des contraintes que j’ai composées et qui suit toutes les modifications de l’espace en fonction du déplacement des personnes – des caméras détectent leur présence – dans le lieu. Le dispositif est par ailleurs censé fonctionner 24 h sur 24, parce que nous aimerions observer comment les animaux vivant dans les environs vont réagir  !  » A l’extérieur justement, une curieuse bête tourne en rond – ou plutôt avance et recule – au milieu d’une pelouse. Le Cercle (2012) est une installation créée par Pascal Bauer  : un écran géant monté sur des roues dessine un cercle tout en montrant un taureau en train de se déplacer. «  Le dispositif se met en mouvement de façon synchronisée à ce qui se passe dans l’image, commente le plasticien, il y a une adéquation avec les faits et gestes du taureau  », une symbiose entre l’animal et la machine sur lequel il est représenté. «  J’ai choisi la figure du taureau, parce que chez nous, en Occident, il est le symbole le plus classique de la puissance maîtrisée. Or cette pièce parle exactement de cela, d’asservissement et d’aliénation aussi. Des thèmes récurrents dans mon travail.  » Pas moins de 250 à 300 films ont été réunis, puis redessinés à la main pour pouvoir générer une continuité, «  afin que chacun d’eux ait une fin qui puisse se poursuivre par le début d’un autre film  ». Des codes couleur indiquent à la machine la direction et la vitesse à adopter… «  Le mécanisme est complètement géré par l’image  », conclut Pascal Bauer. La complicité que l’on se plaît à imaginer nouée entre l’animal et la machine est fascinante, et le travail de Pascal Bauer vient rappeler toute la richesse de l’orientation pluridisciplinaire choisie par l’abbaye de Saint-Riquier et particulièrement mise en exergue à travers Anima/Animal. A découvrir jusqu’au dernier jour de l’année  !

Pascal Pistacio, photo S. Deman
Monkey Money, Pascal Pistacio, 2015

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