Et Larry Gagosian… vint troubler le marché parisien

Le galeriste le plus puissant au monde inaugure le 20 octobre son premier établissement en France et participe à la prochaine édition de la Fiac. Deux signaux forts pour Paris.

Après la réinstallation de la Fiac au Grand Palais, l’arrivée de Larry Gagosian à Paris fait souffler un vent nouveau sur la place de vente tricolore. Fin juin, le service de presse du célèbre galeriste new-yorkais refusait de commenter ce qui n’était encore qu’une rumeur. Mais au 4, rue de Ponthieu, dans le VIIIe arrondissement, les travaux entrepris six mois auparavant allaient bon train. Autre indice qui ne trompait pas, le nom de la galerie figurait déjà sur la liste des exposants pour la prochaine édition de la Fiac. Puis, mercredi, la nouvelle est tombée : l’inauguration de cette première galerie parisienne aura lieu le 20 octobre, soit la veille de l’ouverture de la Fiac. Le géant américain est donc bel et bien décidé à se lancer à l’assaut du marché français.

Très sélectif dans ses investissements, il ne daignait pas jusqu’à présent honorer de sa présence cette foire internationale pourtant fréquentée par nombre de grands collectionneurs. Exception faite, l’an passé, lorsqu’il avait concédé participer au Projet Moderne. Dix des plus prestigieuses galeries internationales spécialistes d’art moderne s’étaient regroupées dans un espace de 300 m2 pour présenter un ensemble d’œuvres de qualité muséale. Il s’agissait déjà, à l’époque, d’imaginer une stratégie pour appâter les acheteurs alors que le marché était en chute libre. Quelques mois plus tard, l’ampleur du retournement a visiblement décidé l’homme d’affaires à passer à l’étape suivante : franchir l’Atlantique !

Un message fort au niveau international

Plutôt que d’attendre la visite des collectionneurs français dans l’une de ses succursales américaines, il a choisi d’aller frapper directement à leur porte. « Contrairement à ce que certains veulent laisser croire, il y a beaucoup de collectionneurs importants sur notre territoire et l’arrivée de Larry Gagosian le prouve », assure un spécialiste local des ventes d’art contemporain. Des propos confirmés par Gilles Fuchs, le président de l’Adiaf (Association pour la diffusion internationale de l’art français) qui explique qu’« en dix ans, le marché français a beaucoup évolué. Aujourd’hui, il n’est pas rare de voir des acheteurs dépenser 100 000 euros. Alors qu’auparavant, les collectionneurs français dépassaient assez rarement les 20 000 euros pour une pièce ». Mais alors, ne se trouvait-il personne parmi les galeristes français pour combler ces acheteurs ? « Son arrivée démontre qu’il se passe des choses à Paris, mais je tiens à souligner que ce n’est pas nouveau. Nous avons ici des galeries actives qui jouent depuis longtemps un rôle moteur sur le segment de l’art contemporain. Et puis des collectionneurs comme messieurs Pinault et Arnault ne seront sans doute pas indifférents à cette implantation de proximité, mais ils restent bien moins prescripteurs pour les artistes locaux que ne l’a été un Saatchi à Londres », tempère Marie-Claire Marsan, déléguée générale du comité professionnel des galeries d’art, qui ajoute tout de même que « cette ouverture envoie un message fort au niveau international ».

Alain Quemin, professeur de sociologie à l’université Paris-Est, spécialiste du marché de l’art, va plus loin dans la circonspection. « Je m’interroge sur cette frénésie d’investissements à Athènes, à Hong Kong et maintenant à Paris alors que dans le même temps, Larry Gagosian a réduit ses coûts de structure dans ses galeries existantes. L’explication se trouve peut-être simplement dans le fait qu’il va falloir payer aujourd’hui des taxes sur les bénéfices engrangés au plus fort de la bulle alors que les rentrées d’argent ne sont plus du même niveau. Investir pourrait alors être un bon moyen pour défiscaliser… »

La question restera en suspens. Car l’homme, qui est avant tout un businessman, a des priorités. Il n’accorde que de très rares entretiens, préférant consacrer son précieux temps à ses clients. La force de Larry Gagosian, c’est justement son réseau de relations très haut placées. Et chez Christie’s, voisin de la future galerie, on s’en réjouit. « C’est formidable. Cela va attirer encore davantage les acheteurs étrangers et encourager les ventes », estime Laëtitia Bauduin, spécialiste et responsable des ventes du département « Art d’après-guerre et contemporain » chez Christie’s.

Véritable aubaine ou horrible casse-tête ?

En effet, pour son entrée dans l’Hexagone, Larry Gagosian a choisi le quartier le plus huppé de la ville. Sa compatriote, Marian Goodman, pionnière à Paris il y a déjà bien longtemps, s’était plus classiquement tournée vers le Marais qui concentre encore aujourd’hui de nombreuses galeries d’art.

L’implantation de ce nouveau partenaire de jeu en plein cœur du triangle d’or de l’art contemporain parisien, délimité par le faubourg Saint-Honoré, les Champs-Elysées et l’avenue Matignon devrait couronner le VIIIe arrondissement comme le berceau du nec plus ultra du marché. Une véritable aubaine donc, ou un horrible casse-tête, pour la galerie Tornabuoni qui a ouvert un espace avenue Matignon, en octobre 2009, avec une exposition très remarquée autour du travail de Lucio Fontana, un des artistes exposant aux Etats-Unis chez… Gagosian.

Comment l’ogre américain va-t-il gérer les relations avec les galeries parisiennes qui représentent les mêmes artistes que lui ? Emmanuel Perrotin par exemple compte Tatiana Trouvé et surtout Takashi Murakami parmi ses artistes « maison ». Avec près de 90 noms dans son « équipe », et non des moindres, il y aura forcément des « doublons » sur le territoire. Officiellement, tout le monde se réjouit. « C’est une très bonne nouvelle que la galerie Gagosian s’implante à Paris. Ils sont présents dans les principales villes en Europe et aux Etats-Unis et c’est logique qu’ils aient choisi Paris pour ouvrir une autre antenne. Je suis certain que leur arrivée dynamisera encore davantage le marché de l’art parisien. C’est une galerie internationale de grand niveau avec des expositions et des artistes exceptionnels », préfère souligner Thaddaeus Ropac. D’autres prétextent un emploi du temps trop chargé pour évoquer cette question. Personne ou presque ne souhaite s’exprimer sur ce sujet qui se réglera à l’écart des médias. « De toute façon, Larry Gagosian a suffisamment à faire avec le marché américain. Il amputera peut-être quelques-unes des grandes galeries d’une ou deux ventes. Mais son arrivée ne va pas rebattre les cartes », affirme Alain Quemin. « Je suis certaine que les galeristes sauront travailler en bonne intelligence pour le bénéfice des artistes », souligne de son côté Jennifer Flay, directrice de la Fiac.

Pour l’instant, Larry Gagosian s’est plutôt montré courtois. La directrice de ce nouvel établissement, Serena Cattaneo, a très tôt pris contact avec le comité professionnel des galeries d’art. Prochaine étape : séduire le tout Paris avec, non pas une, mais deux expositions inaugurales. Pour l’occasion, Cy Twombly dévoilera une série de cinq nouvelles peintures, initutlée Camino Real. Et les œuvres architecturales de Jean Prouvé étrenneront le nouvel espace dédié aux projets indépendants. Rendez-vous le 20 octobre pour découvrir si ce nouveau lieu est à la hauteur de la légende.

L’homme le plus influent de la planète Art

Cheveux argent coupés courts, teint hâlé, costumes sombres et sourire engageant, Larry Gagosian cultive toujours, à 65 ans, une élégance tranquille. Mais il s’agit d’une façade ; celle que tout bon vendeur doit afficher s’il veut conquérir la confiance du client. Car Lawrence Gilbert Gagosian, né en 1945 à Los Angeles de parents arméniens, est en réalité un homme d’affaires redoutable. De son père, comptable, il a hérité la passion des chiffres et de sa mère, actrice, le pouvoir de séduction. Son ambition sans bornes a fait le reste. En un peu plus de vingt ans, il s’est adjugé le titre de galeriste le plus puissant au monde. Avec des artistes tels que Takashi Murakami, Damien Hirst, Cy Twombly ou encore Jeff Koons dans son « écurie », il est coutumier des transactions à plusieurs dizaines de millions de dollars. Son influence sur le marché de l’art est incontestable. Avec Paris, il comptera pas moins de neuf galeries (trois à New York, une à Beverly Hills, deux à Londres, une à Rome, une à Athènes) et deux bureaux de représentation (Hong Kong et La Jolla en Californie). Un réseau unique au monde.

La nouvelle géographie des galeries

Il y a 16 ans, lorsque Emmanuelle et Jérôme de Noirmont ont choisi d’installer leur galerie au 36-38 avenue Matignon dans le prestigieux VIIIe arrondissement de Paris, ils ne se doutaient sûrement pas qu’ils seraient un jour rejoints par le plus puissant galeriste au monde. Avec pour objectif d’œuvrer à la promotion des artistes vivants, ils étaient alors la seule galerie d’art contemporain. Depuis, le paysage a bien évolué. Après l’ouverture à la concurrence, en 2001, du marché des ventes aux enchères, les deux mastodontes, Christie’s et Sotheby’s ont choisi le quartier pour s’implanter dans l’Hexagone. Celui-ci comprend aussi quelques grands marchands d’art moderne, comme Daniel Malingue. Et, tout récemment, ce sont l’Italien Tornabuoni et le Belge Guy Pieters qui ont ouvert un espace en grande pompe. L’arrivée de Larry Gagosian ne fait donc que confirmer la cote à la hausse de ce fameux triangle d’or de l’art contemporain.
A côté de ces dispendieuses ouvertures, d’autres galeristes ont réussi à se faire un nom avec beaucoup moins de moyens. Dans un style différent. A Belleville, entre les XIXe et le XXe arrondissements, ni hôtels particuliers ni façades dorées. S’il se « boboïse » peu à peu, ce quartier d’une grande mixité reste populaire. On y trouve encore des loyers abordables et il permet bien des initiatives. Une multitude de lieux culturels y ont vu le jour. Le Frac d’Ile-de-France avait donné le la, en 2002, en ouvrant Le Plateau, un nouveau lieu d’art contemporain logé au cœur de ce carrefour culturel du Nord-Est parisien. Parmi les galeristes, le nom qui revient le plus souvent est celui de Jocelyn Wolff. Il fait aujourd’hui figure de chef de file de la jeune garde montante du quartier de Belleville. Sa galerie a tout de même mis presque dix ans à s’imposer. Ce travailleur acharné, toujours en quête de nouveaux talents, a su faire admettre ses choix pointus. Toutefois, l’étroitesse des locaux restreint l’éventail des œuvres présentées. La Cosmic Galerie, devenue galerie Bugada & Cargnel, se déploie désormais sur 500 m2 dans un ancien garage des années 30. Elle a délaissé le Marais pour venir s’installer dans ce Belleville bouillonnant.
En revanche, le blason de la rue Louise Weiss, dans le XIIIe arrondissement, s’est terni au fur et à mesure que de « grands noms » – tels Emmanuel Perrotin, Jousse Entreprise et Almine Rech – l’ont délaissée pour aller rejoindre le Marais (IIIe arrondissement). Ce quartier historique des galeries d’art demeure d’ailleurs celui qui en concentre le plus, et de très loin.

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